‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 470 sur 672 · SUE LA COMÉDIE · texte numérisé non relu

SUE LA COMÉDIE

Septembre 1707.

Puisque vous vous détachez de l'intérêt du ramoneur, je ne vois pas, monsieur, que vous ayez aucun sujet de vous plaindre de moi , pour avoir écrit que je ne pouvais juger à la bâte d'ouvrages comme les vôtres , et surtout à l'égard île là question que vous entamez sur la tragédie et sur la comédie, que je vous ai avoué néanmoins que vous traitiez avec beaucoup d'esprit; car, puisqu'il faut vous dire le vrai, autant que je puis me ressouvenir de \ Otre dernière pièce, vous prenez le change , et vous y confondez la comédienne avec la comédie, que, dans mes rai-

mot de restaurare, il me paraît du Bas-Empire. A T sonnements avec le P. Massillon, j'ai, comme vous

savez, exactement séparées.

Du reste, vous y avancez une maxime qui n'est pas, ce me semble, soutenable; c'est à savoir qu'une chose qui peut produire quelquefois de mauvais effets dans des esprits vicieux , quoique non vicieuse d'elle-même, doit être absolument défendue, quoiqu'elle puisse d'ailleurs servir au délassement et à l'instruction des hommes. Si cela est, il ne sera plus permis de peindre dans les églises des vierges .Maries, ni des Suzannes, ni des Madeleines agréables de visage , puisqu'il peut fort bien arriver que leur aspect excite la concupiscence d'un esprit corrompu. La vertu convertit tout en bien , et le vice tout en mal. Si votre maxime est reçue, il ne faudra plus non-seulement voir représenter ni comédie, ni tragédie, mais il n'en faudra plus lire aucune: il ne faudra plus lire ni Virgile, niThéocrite,niTérence, ni Sophocle , ni Homère ; et voilà ce que demandait Julien l'Apostat, et qui lui attira cette épouvantable diffamation de la part des Pères de l'Église. Croyez-moi, monsieur, attaquez nos tragédies et nos comédies, puisqu'elles sont ordinairement fort vicieuses : mais n'attaquez point la tragédie et la comédie en général , puisqu'elles sont d'elles-mêmes indifférentes , comme le sonnet et les odes , et qu'elles ont quelquefois rectifié l'homme plus que les meilleures prédications : et, pour vous en donner un exemple admirable, je vous dirai qu'un crand prince , qui avait dansé à plusieurs ballets , ayant vu jouer le Britannicus de M. Racine , ou la fureur de Néron à monter sur le théâtre est si bien attaquée . //ne dansa plus à aucun ballet , non pas même au temps du carnaval. Il n'est pas concevable de combien de mauvaises choses la comédie a guéri les hommes capables d'être guéris : car j'avoue qu'il y en a que tout rend malades. Enfin, monsieur, je ^us soutiens, quoi qu'en dise le P. Massillon, que le poème dramatique est une poésie indifférent soi-même, et qui n'est mauvaise que par le mauvais usage qu'on en t'ait. Je soutiens que l'amour, exprime chastement dans cette poésie, uon-seulement n'inspire point l'amour, mais peut beaucoup contribuer a guérir de l'amour les esprits bien faits. pourvu qu'on n'y répande pointd'images ni de sentiments voluptueux; que s'il y a quelqu'un qui ne laisse pas, malgré cette précaution, de s'\ corrompre, la faute vient de lui, et non pas de la comédie. Du reste, je vous abandonne le comédien et la plupart de nos poètes, el même M. Racine en plusieurs deses pièces. Enfin . monsieur , souvenez-vous que l'amour d'Herode pour Maiiamne, dans Josèpbe, est peint avec tous les traits les plus sensibles de la

vérité. Cependant quel est le fou qui a jamais , pour cela, défendu la lecture de Josèphe? Je vous barbouille tout ce canevas de dissertation, afin de vous montrer que ce n'est pas sans raison que j'ai trouvé à redire à votre raisonnement. J'avoue cependant que votre satire est pleine de vers bien trouvés. Si vous voulez répondre à mes objections, prenez la peine de le faire de bouche , parce que autrement cela traînerait à l'infini : mais surtout , trêve aux louanges ; je ne les mérite point , et n'en veux point. J'aime qu'on me lise , et non qu'on me loue. Je suis, etc.

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