A BROSSETTE
Paris, 24 novembre 1707.
je ne vous cacherai point, monsieur, que j'ai été attaqué depuis plus de quatre mois d'un tournoiement de tête qui ne m'a pas permis de m'appliquer à rien, ni même à répondre à des lettres aussi obligeantes que les vôtres. J'avais prié M. Falconnet, qui me vint voir, il y a assez longtemps , de votre part , à Auteuil , de vous mander mon incommodité, et il s'en était chargé; mais je vois bien qu'il n'a pas jugé la chose assez importante pour vous récrire , et j'en suis bien aise, puisqu'il est médecin et qu'il n'a pas mauvaise opinion de ma maladie. Il m'a paru homme de savoir et de beaucoup d'esprit. Grâces à Dieu, me voilà en quelque sorte guéri, et je ne nie ressens plus de mon mal , si ce n'est en marchant qu'il me prend quelquefois de petits tournoiements que j'attribue plutôt à mes soixante-dix années que j'ai entendu sonner le jour de la Toussaint , qu'à aucune maladie. Je ne me sens pas encore si bien remis, que j'ose m'engager à vous écrire une longue lettre.
Permettez , monsieur, que je me contente de répondre très-succinctement à ce que vous me demandez. Je vous dirai donc que, pour le livre du P. Jean Barnès , je n'en ai point besoin , puisque je sais assez de mal de ï équivoque, sans qu'on m'en apprenne rien de nouveau , et que j'ai même peur d'en avoir déjà trop dit.
Pour ce qui est du prétendu bon mot qu'on m'attribue sur M. Racine, il est entièrement faux, et sûrement de la fabrique de quelque provincial , qui ne sait pas même ce que nous avons fait, .M. Racine et moi. Etoù diable M. Racine a-t-il jamais ri en composé qui regarde Atvs, ni surtout Bertaud, dont je suis sûr qu'il n'avait jamais ouï parler?
Pour ce qui est du sonnet, la vérité est que je le fis presque à la sortie du collège, pour une de mes nièces, environ du même âge que moi, et qui mou-
rut entre les mains d'un charlatan de la faculté de médecine, âgée de dix-huit ans. Je ne le donnai alors à personne , et je ne sais pas par quelle fatalité il vous est tombé entre les mains , après plus de cinquante ans que je le composai. Les vers en sont assez bien tournés, et je ne les désavouerais pas même encore aujourd'hui, n'était une certaine tendresse tirant à l'amour qui y est marquée, qui ne convient point à un oncle pour sa nièce . et qui y convient d'autant moins que jamais amitié ne fut plus pure ni plus innocente que la nôtre. Mais quoi ! je croyais alors que la poésie ne pouvait parler que d'amour. C'est pour réparer cette faute, et pour montrer qu'on peut parler en vers même de l'amitié enfantine , que j'ai composé , il y a environ quinze ou seize ans , le seul sonnet qui est dans mes ouvrages , et qui commence par :
Nourri dès le berceau près de la jeune Oranle , etc.
Vous voilà, je crois, monsieur, bien éclairci. Il n'y a point de fautes dans la copie du sonnet, sinon qu'au lieu de :
Parmi les doux excès , il faut :
Parmi les doux transports ;
et au lieu de :
Ha! qu'un si rude coup...
il faut :
Ah ! qu'un si rude coup....
Pour ce qui est des traductions latines que vous voulez que je vous envoie , il y en a un si grand nombre, qu'il faudrait que la poste eût un cheval exprès pour les porter toutes ; et je ne saurais vous les faire tenir, que vous ne m'enseigniez un moyen. Adieu , mon cher monsieur; croyez que je suis plus que jamais, etc.