‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 475 sur 672 · BROSSETTE A BOILEAU · texte numérisé non relu

BROSSETTE A BOILEAU

Lyon, 26 juin 1708.

De toutes les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, monsieur, il n'en est aucune qui m'ait fait plus de plaisir que celle que je viens de recevoir. iNon-seuIement vous m'y donnez des assurances du rétablissement de votre santé, mais encore vous m'en donnez des preuves sensibles par un certain air de gaieté et de contentement qui est répandu dans votre lettre, et qui s'est communiqué à mon cœur, par la conformité de mes sentiments avec les vôtres. Quand l'envie que j'ai de vous aller voir ne serait pas aussi forte qu'elle l'est, vous me l'auriez donnée par l'invitation que vous m'en faites. Si l'entier affermissement de votre santé dépendait de mon voyage, comme votre politessevouslefaitdire, soyez assuré, monsieur, que je l'entreprendrais dès ce moment, malgré quelques affaires indispensables qui me retiennent ici ; mais je compte qu'elles seront finies dans peu de temps, et rien ne pourra m'empêcher d'aller jouir bientôt de votre présence et de votre entretien.

Je vous envoie une nouvelle traduction en vers latins de votre satire sixième. L'auteur de cette traduction est le P. du Treuil de l'Oratoire ; H demeure à Soissons, et est frère de M. du Treuil, qui a eu l'honneur de vous voir quelquefois de mapart. Cette traduction m'a paru exacte, à quelques endroits près ; et pour la versification, elle n'est pas des plus mauvaises. Quand vous m'écrirez, vous aurez la bonté de m'en dire votre sentiment.

Toute la ville de Lyon a été depuis quelques jours dans un mouvement qui ne lui est pas ordinaire. Le duc de Savoie • nous menaçait de ses approches; et nous avons travaillé pour notre sûreté intérieure , tandis que M. le maréchal de Yillars » travaillait au dehors pour notre défense. Ce maréchal nous envoya , il y a dix jours , M. de Dillon 3 et M. de Saint-Patern 4, pour reconnaître l'état et

1 Victor- Amédée n , né en 1666, mort en 1732 ; il était père de la duchesse de Bourgogne , mère de Louis XV.

2 Louis-Claude, duc de Villars, qui prit le nom d'Hector, maréchal en 1702, eut la gloire de conclure la paix avec le prince Eugène, àRastadt, en 1714. Il fut président du conseil de guerre en 1715, représenta le connétable au sacre de Louis XV en 1722, et mourut à Turin, le 17 juin 1734, ne regrettant d*autre honneur que celui de périr sur un champ de bataille.

3 Arthur, comte de Dillon, né en Irlande, en 1670, suivit la fortune de Jacques II, et mourut en 1733, dans le château royal de Saint-Germain en Laye.

4 Le marquis de Saint Patern, lieutenant général des armées du roi.

LETTRES DE B01LKAU.

les forces de Lyon. Comme la garde de celte ville est confiée aux habitants, M. de Dillon les lit passer en revue dans notre grande et magnifique place de Bellecour; et il fut surpris de voir des bourgeois qui ne faisaient pas trop mal sous les armes. Aussi sont-ils accoutumés à les manier; car tous les soirs la bourgeoisie, divisée par quartiers, fait la garde en plusieurs endroits de la ville.

Depuis ce temps-là on a doublé et triplé les gardes; on répare et l'on augmente les fortifications; on remplit les magasins ; enfin, tout est mis en pratique pour nous garantir de surprise et d'insulte. Cependant il y a lieu de croire que toutes nos précautions nous ont moins servi que notre bonne fortune ; car le duc de Savoie , qui voulait venir à nous par la Tarantaise et par la Savoie , s'en retourne sur ses pas, sans avoir même passé l'Isère. M. le maréchal de Villars le suit d'assez près. Il a mandé à M. de Dillon de s'en retourner, parce qu'il doit joindre le duc de Savoie; et peut-être sont-ils en présence dans le moment que je vous écris. Je suis, monsieur, votre très-humble , etc.

A BROSSETTE

Paris , 7 août 1708.

Vous avez raison, monsieur, je vous l'avoue, d'être surpris du peu de soin que j'ai de répondre à vos obligeantes lettres ; mais je crois que votre étonnement cessera quand je vous dirai que je suis, depuis trois mois, malade d'un tournoiement de tête qui ne me permet pas les plus légères fonctions d'esprit ; et que c'est par ordonnance du médecin, c'est- ■i-dire du médecin hollandais, que je ne vous écris point. Aujourd'hui pourtant il n'y a médecin qui tienne, et je vous dirai, sauf le respect qu'on doit à Hippocrate, que j'ai lu l'ouvrage que vous m'avez envoyé , et que j'y ai trouvé beaucoup de latinité et d'agrément. La satire qui y est traduite est la sixième en rang dans mes écrits; mais la vérité est que c'est mon premier ouvrage, puisque je l'avais originairement insérée dans l'Adieu de Damon à Paris, et que c'est par le conseil de mes amis que j'en ai depuis hit une pièce à part contre les embarras des rues, qui m'ont paru une chose assez chagrinante pour mériter une satire entière.

Je voudrais bien vous pouvoir envoyer toutes les traductions qui ont été faites de mes autres ouvraes, et dont la plupart sont imprimées; mais je serais bien en peine à l'heure qu'il est de les trouver, parce (pie j'en ai fait présent, à mesure qu'on me les a tonnées, à ceux qui me les demandaient. Je vois bien que dans peu il n'y aura pas une de mes pièces

qui ne soit traduite; car le feu y est dans l'université. J'aurai soin de les amasser pour vous; mais il faut pour cela que ma tête se fixe, et que j'aie permission d'Ilelvétius. En effet, je doute même qu'il me pardonne de vous avoir écrit aujourd'hui, sans son congé, ce long billet. J'y ajouterai encore que j'ai pâli a la lecture de ce que vous m'avez mand;'; du péril où s'est trouvée notre chère ville de Lyon. Vous savez bien l'intérêt que j'ai à sa conservation. Je vous dirai pourtant que, dans la frayeur que j'ai eue, j'ai beaucoup moins songé à moi qu'à vous et à tous nos illustres amis. Grâces à Dieu et à la bravoure de vos habitants, nous voilà en sûreté, et on ne verra point entrer dans la seconde ville du royaume l'injidclf Savoyard. Ce n'est point moi qui l'appelle ainsi, mais Horace, qui l'a baptisé de ce nom, il y a tantôt deux mille ans, dans l'ode, At 6 Deorum, etc. :

Rebusque novis iniidelis Allobrox '.

Mais voilà assez braver le médecin. Permettez, monsieur, que je finisse, et que je vous dise que je suis avec plus de reconnaissance (rue jamais....

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