PRÉFACE DE L'AUTEUR
Loin de me piquer de ne devoir rien qu'à moi-même , j'ai toujours cru , avec Longin , que l'un des plus sûrs chemins pour arriver au sublime était l'imitation des écrivains illustres qui ont vécu avant nous , puisqu'en effet rien n'est si propre à nous élever l'âme, et à la remplir de cette chaleur qui produit les grandes choses, que l'admiration dont nous nous sentons saisis à la vue des ouvrages de ces grands hommes. C'est pourquoi , si je n'ai pas réussi dans les odes que j'ai tirées de David , je ne dois en accuser que la faiblesse de mon génie; car je suis obligé d'avouer que si j'ai jamais senti ce que c'est qu'enthousiasme , c'a été principalement en travaillant à ces mômes cantiques , que je donne ici à la tête de mes ouvrages.
Je leur ai donné le titre à' Odes sacrées, à l'exemple de Racan : celui de traduction ne me paraissant pas convenir à une imitation aussi libre que la mienne , qui d'un autre côté ne s'écarte pas assez de son original , pour mériter le nom de paraphrase. Et d'ailleurs si on a de l'ode l'idée qu'on en doit avoir, et si on la considère non pas comme un assemblage de jolies pensées , rédigées par chapitres , mais comme le véritable champ du sublime et du pathétique , qui sont les deux grands ressorts de la poésie , il faut convenir que nul ouvrage ne mérite si bien le nom d'odes que les psaumes de David. Car où peut-on trouver ailleurs rien de plus divin, ni où l'inspiration se fasse mieux sentir ; rien , dis-je , de plus propre à enlever l'esprit et en même temps à remuer le cœur ? Quelle abondance d'images ! quelle variété, de figures ! quelle hauteur d'expression ! quelle foule de grandes choses , dites , s'il se peut , d'une manière encore plus grande ! Ce n'est donc pas sans raison que tous les hommes ont admiré ces précieux restes de l'antiquité profane , où on entrevoit quelques traits de cette lumière et de cette majesté qui éclate dans les Cantiques sacrés; et, quelques beaux raisonnements qu'on puisse étaler, on ne détruira pas cette admiration, tant qu'on n'aura à leur opposer que des amplifications de collège, jetées toutes pour ainsi dire dans le même moule , et où tout se ressemble, parce que tout y est dit du même ton et exprimé de la même manière : semblables à ces figures qui ont un nom particulier parmi les peintres , et qui n'étant touchées qu'avec une seule couleur ne peuvent jamais
1 Cette Préface est un extrait de celle qui se trouve à la tète de l'édition des Œuvres complètes de J. B. Rousseau; Paris, Lefèvre, 1820; 5 vol. in-8".
avoir une véritable beauté , parce que l'âme de la peinture leur manque : je veux dire le coloris.
Je me suis attaché sur toutes choses à éviter cette monotonie dans mes odes du second livre, que j'ai variées à l'exemple d'Horace , sur lequel j'ai tâché de me former, comme lui-même s'était formé sur les anciens lyriques. Ce second livre est suivi d'une autre espèce d'odes toutes nouvelles parmi nous, mais dont il serait aisé de trouver des exemples dans l'antiquité. Les Italiens les nomment Cantate, parce qu'elles sont particulièrement affectées au chant. Ils ont coutume de les partager en trois récits , coupés par autant d'airs de mouvement; ce qui les oblige à diversifier les mesures de leurs strophes , dont les vers sont tantôt plus longs et tantôt plus courts , comme dans les chœurs des anciennes tragédies, et dans la plupart des odes de Pindare. J'avais entendu quelques-unes de ces Cantate, et cela me donna envie d'essayer si on ne pourrait point , à l'imitation des Grecs , réconcilier l'ode avec le chant. Mais comme je n'avais point d'autre modèle que les Italiens, à qui il arrive souvent, aussi bien qu'à nous autres Français , de sacrifier à la commodité des musiciens , je m'aperçus , après en avoir fait quelques-unes , que je perdais du côté des vers ce que je gagnais du côté de la musique ; et que je ne ferais rien qui vaille , tant que je me contenterais d'entasser des phrases poétiques, sans dessein ni sans liaison. C'est ce qui me fit venir la pensée de donner une forme à ces petits poèmes , en les renfermant dans une allégorie exacte, dont les récits fissent le corps, et les airs chantants, l'âme ou l'application. Je choisis parmi les fables anciennes celles que je crus les plus propres à mon dessein ; car toute histoire fabuleuse n'est pas propre à être allégoriée , et cette manière me réussit assez pour donner envie à plusieurs auteurs de travailler sur le même plan. De savoir si ce plan est le meilleur que j'eusse pu choisir, c'est ce qu'il ne me convient pas de décider, parce qu'en matière de nouveauté , rien n'est si trompeur qu'une première vogue, et qu'il n'y a jamais que le temps qui puisse apprécier leur mérite , et le réduire à sa juste valeur. Quant à mes Épitres, je les ai travaillées avec la même application que mes autres ouvrages , et j'y ai même donné d'autant plus de soin , qu'ayant à y parler de moi en plusieurs endroits, il fallait relever en quelque sorte la petitesse de la matière par les agréments de la diction. On pourra voir, par quelques-unes de ces pièces qui sont faites il y a plusieurs années , que ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis en butte aux noirceurs de ces honnêtes messieurs dont je parle au commencement de cette préface , et que je sais , il y a longtemps , de quoi ils sont capables. Du reste, je me suis assujetti dans ces Épitres , aussi bien que dans les Allégories et les Épigrammes qui suivent , à une mesure de vers qui avait été assez négligée pendant tout le siècle passé, et qui est pourtant la plus convenable de toutes, au style naïf et à la narration : ce qu'il me serait aisé de prouver, si je ne craignais d'ennuyer le lecteur par un détail d'observations dont il n'a que faire. Ce n'est pas que je prétende par là que toutes les grâces de ce style , dont Marot nous a laissé un si excellent modèle , soient uniquement renfermées dans la mesure de ses vers, et dans
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le langage de son temps. Ce serait rendre très-aisée une chose très-difficile. Mais il est certain qu'avec, le génie qui ne s'acquiert point, cette espèce de mécanique, dont l'usage est facile à acquérir, contribue forl a l'élégance d'un ouvrage; et que c'est souvent la contrainte apparente de la mesure et de l'arrangement des rimes , qui donne au style cet air de liberté que n'ont point les vers les plus libres, el les plus faciles a faire.
Voilà ce que j'avais à dire en général sur les ouvrages qui composent, cette édition. J'y ai ajouté à la lin quelques poésies de différents caractères, qui n'ont pu trouver leur place dans le rang des autres, et qui tontes ensemble font un recueil complet de tout ce que j'ai jamais fait de vers UD peu supportables, pendant que je m'en suis mêlé. J'en excepte toujours ceux que j'ai dit , aussi bien qu'une petite allégorie qui a eu le sort des autres pièces que je n'ai |Miint données , c'est-à-dire de courir le monde malgré moi ; et (oote différente de ce que je l'ai faite, il y a plus de quinze ans. Je l'avais intitulée le Masque de taverne, qui est le seul titre qu'elle puisse avoir, el je proteste ici que celui qu'on a substitué à la place n'est point de mou invention, et n'a été imaginé que par les ennemis d'une personne avec qui j'étais brouillé en ce temps-là, et qui
certainement ne ressemble en aucune façon au fantôme qui j est dépeint. Cesl la seule raison qui m'empêche de la (aire imprimer, quelque intérêt que je pusse a\oirà la faire paraître comme elle est effectivement. Mais je croirais me faire tort, si je lai-- ii- échapper cette 00 a-ion de rendre justice au mérite d'un homme qui, depuis dix ans, m'a nonseulement donne toutes les marques d'une réconciliation parfaite, mais qui, dans on temps on la plupart de ceux qui se disaient mes amis on cru qu'il était du bon air de se liguer contre moi , s'est comportée mon égard d'une manières] noble , si ferme el si généreuse, que je me sens obligé de le regarder toute ma vie, non pas simplement comme un très-galant homme, mai- comme un des plus rares et des plus vertueux amis qu'il j ait au monde '. Qui enim utraque m re, gravent, cons tan tem , stabilem te m amicitia prœstiterit, hune ex maxime raro homiiium génère jtidicare debemus, et pêne divino*.
1 Quoi qu'en dise ici Rousseau, cette allégorie tin Masque de Laverne, et cellequ'il intitula COpt ru de Naples, ayant été réimprimées, avec ou Bans son consentement, dans les direrses éditions de ses < lEuvres publiée» , soit en France, soit ailleurs , depuis 1726, nous n'avons pas cru devoir les exclure de celle-ci.
2 Cicéron , de Amicitia.
ODES