‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 490 sur 672 · NOTICE SUR J. B. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

NOTICE SUR J. B. ROUSSEAU

« un jour devant Dieu. Tout autre plan serait me déshonorer, etje souffrirai plutôt, ta mort que* d'y acquies- » cer. C'est ainsi que j'ai toujours parlé el pensé; et c'est o ainsi que je penserai et parlerai toute nia vie '. Je ne sais si je me trompe; mais il me semble qu il faut être Lien fort de son innocence et de l'estime de ceux qui la connaissent , pour parler avec cette assurance; et quand on songe que ce langage a été celui de Rousseau pendant [dus de trente ans; que dans ces moments même où, prêt à comparaître devant celui pour qui rien n'est cache, l'homme n'a plus rien à dissimuler, Rousseau a protesté de son innocence dans son testament, et en présence des saints mystères de la religion, il ne faut plus voir en lui qu'un monstre d'hypocrisie et de scélératesse, ou l'une des plus grandes victimes de l'injustice des nommes. M n'y a pas de milieu, ou plutôt il ne lest,' aucun doute ; et celui qui emporta dans la tombe l'amitié, l'estime et les remets des i*i'. Bougeanl , Brumoî, Toumemine, de Louis Racine, du sage Rolhn, el de Lefranc de Pompignan , ne fut ni un fourbe ni un hypocrite, ne fut point enfin l'auteur des derniers couplets.

Mais s'il est glorieux pour Rousseau que les honorables noms qu'on vient de lire figurent dans la liste de ses défenseurs, il est extrêmement fâcheux, pour l'honneur des lettres françaises, de trouver, pendant soixante ans, Voltaire à la tète de ses ennemis ; el que le suffrage authentique, niais plus obscur, des Racine et des Rolhn ne balance que faiblement les trop nombreux témoignages de la haine active, infatigable, que l'auteur dé la Hcnriade avait vouée a celui des Odes et des Cantates*. N'oublions pas cependant (pie se trouvant à Bruxelles peu de temps après la mort de notre grand lyrique, et lorsque Séguy ouvrait une souscription pour ses Œuvres, Voltaire s'empressa de souscrire /mur deux exemplaires, et écrivit à l'éditeur une lettre très-remarquable sous plus d'un rapport. II y regarde comme un malheur d'avoir été au rang des ennemis de Rousseau ; il avoue même que cette inimitié a beatlt oup pesé à son eccur ; mais ce qu'il a appris de. lu i à Bruxelles a banni de ce cœur tout ressentiment, et n'a laissé ses yeux ouverts r/u'à son mérite*, etc.

Quinze ans après, et lorsqu'il publia le Siècle de Louis XIV, ayant élevé quelques doutes sur le véritable auteur dis couplets, sans toutefois en accuser SauriiH, le lils de M dernier s'en plaignit dans uni' lettre à Voltaire, qui

lui répondit, entre autres, ces paroles remarquables :

« Vous de\e/ .sentir de quel poids es[ le testament de mort

du malheureux Rousseau ! il hnl vous ouvrir mon cœur:

« je ne voudrais pas, moi, à ma mort, avoir a nie repro-

« cher d'avoir accusé un innocent Fe mourrais avec

« bien de l'amertume, si je m'étais joint , malgré maçon-

science, aux cria de ta calomnie5, etc. <>

1 Lettre a M. Boutet, -10 ninrs [716.

"Voyez tome V, i>. 197 de notre édition complète, la lettre ■lu 22 mai 17:11; , dans laquelle Rousseau expose ai ec une raie candeur l'origine de ses rapports avec \ ultaire , et la cause de \&longue inimitié qai ne tarda pas a les «I i\ is«r. 1 Lettre à M Séguy ; Bruxelles, 29 septembre 1741. Voyez la liste desécrivains, article la Motte. < ette lettre a ete publiée, pour la première fois, en 1820, dans le recueil de Pièces inédites de Voltaire; Paris, v Dfàol

l'aine.

Telle .lait donc la réputation de probité et d'honneur dont jouis. aii Rousseau , «pie le bmit publie foire Voltaire lui-même a cette espèce de rétractation, qui ne déduit

point , il est vrai , mais qui doil Décessairemenl affaiblir,

auprès de bons esprits, rinnmsstonjourneflemenl renouvelée des atteintes portées a sa mémoire.

Pressé par ses amis, fatigué d'un séjour de [dus de \ mgt ans sous un ciel étranger, et dans un .limât contraire à sa santé, Rousseau sollicita, en i:;;s, ces mêmes lettres de rappel qu'il avait d'abord si noblement refusées. Ses ennemis prévalurent , et les lettres ne furent point accordées. Riais le désir, toujours si impérieux dans un (oui français, de revoir sa patrie, l'emporta sur toute autie considération; et il lit, a la fin de cette même année, le r< de Paris incognito. L'autorité, qui s'était montiée sourde à ses réclamations, ferma les yeux sur cette violation de l'arrêt qui le bannissait ^perpétuité /elle ne recben lia point Rousseau; mais il repartît peu de temps après, avec la certitude désespérante qu'il avait revu la France et ses amis pour la dernière fois. De retour à Bruxelles, il ne lit plus que languir pendant les deux années qui suivirent ce malheureux Voyage, et il succomba enfin a ses infirmités et à ses chagrins, le 17 mars 1741, à l'âge de soixanteonze ans. Lefranc de Pompignan a consacré à sa mémoire l'une des plus belles odes dont s'honore la poésie française; et Piron , cette épitaphe si connue :

(3-glt l'illustre et malheureux Rousseau. Le Brabant lut sa tombe et Parisson berceau. Voici l'abrégé de sa \ ie ,

Qui fut trop longue de moitié : Il fut In nie ans dijme d'envie, Lt trente ans digne de pitié.

Ce que le poète dit ici de l'homme peut en quelque sorte s'appliquer également a l'écrivain; ( t si la pins belle moitié de ses ouvrages n'a en effet que trop excité Vernie, on peut dire aussi que les derniers font naître un sentiment douloureux de pitié pour un grand talent tombé de si haut, et devenu ri différent de lui-même! Rien ne surpasse dans notre langue la richesse et l'éclat des belles Odes de Rousseau; la grâce et l'élégance harmonieuse de ses Cani genre nouveau, dont la création lui appartient, et dans lequel il est resté' sans rival, quoiqu'il ait eu des imitateurs. Aucun poète, si l'on exœpte Racine, n'a tourné 1'/;pigramme avec plus de fin sse et d'esprit , et n'en a tait sortir le irait satirique avec une plus piquante justesse :

Celles même que la décence est en droit de lui reprocher sont irréprochables aux veux du uoùf.

Il n'en est pas ainsi des / pltrt i et des Allégories, quoiqu'il ne soit pas impossible néanmoins d'y retrouver de temps en temps les inspirations du poêle, el le talent même de l'écrivain : mais ce ne sont plus que les pâles étincelles d'un feu qui s'éteint, et <pii perce difikflemeiri aneéptJaae fumée. Son théâtre, à l'exception du Flatteur, ne soutiendrait pas l'examen de la critique, il est mrtmr assez remarquable que Rousseau, qui avait le génie si éminemment satirique, n'ait que si rarement trouvé le vers comique; et que le plus grand des lyriques modernes n'ait jamais lieu entendu a la coupe ni au s|\lc d'un opéra, l'ouï

résumer enfin ce que nous menons de dire sur j. B. nous-

ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU

seau, considéré dans sa personne et dans ses écrits, répétons avec le judicieux auteur de l'Essai déjà cité : « Par- « donnons à ses fautes, en songeant à ses infortunes; « excusons ses mauvais écrits , en faveur des bons : ou « plutôt ne voyons que sa gloire , n'envisageons que ses « chefs-d'œuvre , et plaçons-le , sans balancer, parmi le « petit nombre d'hommes nés pour l'illustration de leur « pays, et pour les délices de la postérité. »

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