AUX PRINCES CHRÉTIENS
SUR l'armement des turcs contre la république DE AENISE, EN 171->.
Ce n'est donc point assez que ce peuple perfide . De la sainte Cité profanateur stupide, Ait dans tout l'Orient porté ses étendards; Et, paisible tyran de la Grèce abattue,
Partage à notre vue La plus belle moitié du trône des Césars?
Déjà, pour réveiller sa fureur assoupie, L'interprète effréné de son prophète impie Lui promet d'asservir l'Italie à sa loi ; Et déjà son orgueil , plein de cette assurance ,
Renverse en fepérance Le siège de l'empire et celui de la Foi.
mil lin le traité d'Araw, conclu en 1712, par l'entremise du comte du Luc.
A l'aspect des vaisseaux que vomit le Bosphore, Sous un nouveau Xerxès , Thétis croit voir encore Au travers de ses flots promener les forêts ; Et le nombreux amas de lances hérissées
Contre le ciel dressées Égale les épis qui dorent nos guérets.
Arbres , rochers , troupeaux , par son cours empor- Ainsi de Godefroi ! les légions guerrières [tés :
Forcèrent les barrières Que l'Asie opposait à leurs bras indomptés.
Princes, que pensez-vous à ces apprêts terribles? Attendez-vous encor, spectateurs insensibles, Quels seront les décrets de l'aveugle Destin , Comme en ce jour affreux où, dans le sang noyée,
Byzance foudroyée Vit périr sous ses murs le dernier Constantin1 ?
O honte! ô de l'Europe infamie éternelle! Un peuple de brigands , sous un chef inûdèle , De ses plus saints remparts détruit la sûreté; Et le Mensonge impur tranquillement repose
Où le grand Théodose Fit régner si longtemps l'auguste Vérité.
Jadis , dans leur fureur non encor ralentie , Ces esclaves chassés des marais de Scythie Portèrent chez le Parthe et la mort et l'effroi ; Et bientôt des Persans, ravisseurs moins barbares,
Leurs conducteurs avares Reçurent à la fois et le sceptre et la loi.
Dès lors , courant toujours de victoire en victoire, Des califes, déchus de leur antique gloire, Le redoutable empire entre eux fut partagé; Des bords de l'Hellespont aux rives de l'Euphrate ,
Par cette race ingrate Tout fut en même temps soumis ou ravagé.
Mais sitôt que leurs mains , en ruines fécondes , Osèrent, du Jourdain souillant les saintes ondes, Profaner le tombeau du fils de l'Éternel, L'Occident, réveillé par ce coup de tonnerre,
Arma toute la terre , Pour laver ce forfait dans leur sang criminel.
En vain à cette ardeur si bouillante et si vive , La folle Ambition, la Prudence craintive, Prétendaient opposer leurs conseils spécieux : Chacun comprit alors, mieux qu'au siècle où nous Que l'intérêt des hommes [sommes ,
Ne doit point balancer la querelle des cieux.
Comme un torrent fougueux, qui, du haut des monta- Précipitant ses eaux traîne dans les campagnes [gnes
1 II s'agit de Constantin Dracosès, dernier empereur de Constantinople , qui répandit tant d'éclat et un si vif intérêt sur la dernière journée de l'empire romain d'Orient.
La Palestine enfin , après tant de ravages , Vit fuir ses ennemis , comme on voit les nuages Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon; Et des vents du Midi la dévorante haleine
N'a consumé qu'à peine [calon »,
Leurs ossements blanchis dans les champs d'As-
De ses temples détruits et cachés sous les herbes Sion vit relever les portiques superbes , De notre délivrance augustes monuments; Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte
Semblait dans leur enceinte D'un royaume éternel jeter les fondements.
Mais chez ses^uccesseurs la Discorde insolente, Allumant le flambeau d'une guerre sanglante, Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs ; Et le ciel irrité , ressuscitant l'audace
D'une coupable race, Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.
Bois , symboles mortels de la grandeur céleste , C'est à vous de prévoir dans leur chute funeste De vos divisions les fruits infortunés : Assez et trop longtemps , implacables Achilles,
Vos discordes civiles De morts ont assouvi les enfers étonnés.
Tandis que de vos mains déchirant vos entrailles, Dans nos champs , engraissés de tant de funérailles , Vous semiez le carnage , et le trouble , et l'horreur, L'infidèle , tranquille au milieu des alarmes ,
Forgeait ces mêmes armes Qu'aujourd'hui contre vous aiguise sa fureur.
Enfin l'heureuse Paix , de l'Amitié suivie,
A réuni les cœurs séparés par l'Envie,
Et banni loin de nous la crainte et le danger :
Paisible dans son champ , le laboureur moissonne ;
Et les dons de l'automne Ne sont plus profanés par le fer étranger.
Mais ce calme si doux que le ciel vous renvoie, N'est point le calme oisif d'une indolente joie
1 Godefroi de Bouillon , le héros de la Jérusalem délivrée.
2 Ascalon , une des cinq satrapies des Philistins, entre Azoth et Gaza , sur les hords de la Méditerranée : prjse par Baudouin I , comte de Flandre, et devenu roi de Jérusalem , elle ne s'est point relevée de ses ruines. Hérode le Grand y était né.
ODES, LIVRE III
Où s'endort la vertu des plus fameux guerriers : Le démon des combats souffle encor sur vos têtes ,
Et de justes conquêtes Vous offrent à cueillir de plus nobles lauriers.
Dans cette ignominie , De notre antique gloire éteint tous les rayons.
Il est temps de venger votre commune injure; Éteignez dans le sang d'un ennemi parjure , Du nom que vous portez l'opprobre injurieux; Et sous leurs braves cbefs assemblant vos cohortes,
Allez briser les portes D'un empire usurpé sur vos faibles aïeux.
Vous n'êtes plus au temps de ces craintes serviles Qu'imprimaient dans le sein des peuples imbéciles De cruels ravisseurs à leur perte animés. L'aigle de Jupiter, ministre de la foudre,
A cent fois mis en poudre Ces géants orgueilleux contre le ciel armés.
Belgrade, assujettie à leur joug tyrannique, Renversa leur croissant du haut de ses remparts ; Et de Salankemen ' les plaines infectées
Sont encore humectées Du sang de leurs soldats sur la poussière épars.
Sous le fer abattus , consumés dans la flamme, Leur monarque insensé, le désespoir dans l'âme, Pour la dernière fois osa tenter le sort; Déjà , de sa fureur barbares émissaires ,
Ses nombreux janissaires Portaient de toutes parts la terreur et la mort.
Arrêtez, troupe lâche et de pillage avide : D'un Hercule naissant la valeur intrépide Va bientôt démentir vos projets forcenés; Et , sur vos corps sanglants se traçant un passage ,
Faire l'apprentissage Des triomphes fameux qui lui sont destinés.
Le Tybisque, effrayé de la digue profonde De tant de bataillons entassés dans son onde, De ses flots enchaînés interrompit le cours ; Et le fier Ottoman 2 , sans drapeaux et sans suite ,
Précipitant sa fuite , Borna toute sa gloire au salut des ses jours.
C'en est assez , dit-il ; retournons sur nos traces : Faibles et vils troupeaux , après tant de disgrâces, N'irritons plus en vain de superbes lions; Un prince nous poursuit, dont le fatal génie,
1 Ville delà Hongrie, dans PEsclavonte , sur la rive droite du Danube. Elle est célèbre par la bataillMrafj gagna, en 1881, le prince de Bade contre les Turcs. C'est à quoi le poète fait allusion dans ce wrs.
2 Mustapha II.
Par une prompte paix , tant de fois profanée , Conjurons la victoire à le suivre obstinée : Prévenons du destin les revers éclatants, Et sur d'autres climats détournons les tempêtes
Qui , déjà toutes prêtes , Menacent d'écraser l'empire des Sultans.
A MALHERRE,