DES GRANDS HOMMES
Nous honorons du nom de sage Celui qui , content de son sort , Et loin des vents et de l'orage Goûtant les délices du port , Sait, au milieu de l'abondance , Dans une noble indépendance Trouver la gloire et le repos ; Mais cette sagesse tranquille, Vertu dans un mortel stérile, N'est point vertu dans un héros.
Pour jouir d'une paix chérie
Les cieux ne nous l'ont point prêté ;
Il est comptable à sa patrie
Des dons qu'il tient de leur bonté :
Cette influence souveraine
N'est pour lui qu'une illustre chaîne
Qui rattache au bonheur d'autrui ;
Tous les brillants qui l'embellissent,
Tous les talents qui l'ennoblissent .
Sont en lui , mais non pas à lui.
il sait . et c'est un avantage Peu connu de ses vains rivaux .
Que son véritable partage Sont les veilles et les travaux :
Que sur tous les êtres du monde Des dieux la sagesse profonde Etend ses regards généreux Et (|u'eelos de leurs mains fertiles, Les uns naissent pour être utiles .
Les autres pour n'être qu'heureux.
\in>i . \ ietime préparée
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Pour le bonheur du genre humain ,
Victime non moins consacrée
A l'empire du souverain ,
Soit sur la mer, soit sur la terre,
Soit dans la paix , soit dans la guerre,
D'une foi mâle revêtu ,
Son prince , dont il est l'organe ,
Sa propre vertu le condamne
A s'immoler à sa vertu.
La dépendance est le salaire Des présents que nous font les deux :
Un roi parle ; il faut , pour lui plaire , Quitter sa patrie et ses dieux :
Héros guerriers, héros paisibles, Il faut à ses lois invincibles Asservir vos talents vainqueurs.
Partez , volez , âmes viriles ; Courez lui soumettre les villes , Allez lui conquérir les cœurs.
Toutefois si de votre zèle Vous voulez recevoir le prix , Revenez : l'absence infidèle Enfante peu de favoris :
Les récompenses les plus dues Sont souvent des dettes perdues Pour qui tarde à les répéter ; Et, sur l'absent qui les mérite, Le présent qui les sollicite Est toujours sûr de l'emporter
Le mérite oublié du maître, Et souvent même dédaigné , Ne se fait jamais bien connaître Dans un point de vue éloigné :
En vain, sous d'illustres auspices Produirait-il de ses services Le témoignage glorieux ; Sa présence est le seul langage Qui puisse en assurer le gage :
Les rois ont le cœur dans les yeux.
C'est à ces astres vénérables
D'illuminer ses actions;
C'est de leurs rayons favorables
Qu'il doit tirer tous ses rayons;
Bientôt leur céleste influence
Va le combler d'une affluence
De biens , de gloire et de splendeurs ;
Et, l'éclairant d'un nouveau lustre,
Porter sa destinée illustre
Au plus haut sommet des grandeurs.
Installé dans le rang sublime Où l'ont placé leurs justes lois, Il peut d'un pouvoir légitime Exercer les plus vastes droits; Il peut, pour foudroyer le vice, De la force et de la justice Réunir le double soutien ; II peut enfin , fidèle oracle , Faire trouver sans nul obstacle Le bonheur public dans le sien.
Mais si jamais un noir orage , Longtemps suspendu dans son cours, Fait sur lui crever le nuage Élevé durant ses beaux jours; C'est alors que , libre de crainte , Le dépit que masquait la feinte Se change en mortelles fureurs , Et que l'Envie empoisonnée, Par l'impunité déchaînée , Dépouille toutes ses terreurs.
Sa gloire aussitôt obscurcie, Vaine ombre d'un jour éclipsé, Disparaît souillée et noircie Par le mensonge intéressé ; Canal impur, qui , dans leurs courses Infectant les plus belles sources, Change en erreur la vérité , L'industrie en extravagance, La grandeur d'âme en arrogance, Et le zèle en témérité.
Tout fuit , tout cherche un nouveau maître ;
Ses complaisants les plus flatteurs
Sont les premiers qu'on voit paraître
Entre ses prudents déserteurs :
En vain ses qualités suprêmes
Forcent les témoignages mêmes
A l'équité les moins soumis ;
En vain par ses bontés célèbres
Cent noms sont sortis des ténèbres :
Les malheureux n'ont point d'amis.
O vous! que la bonne fortune Maintient à l'abri des revers , De la terre charge importune, Peuple inutile à l'univers, Au sein de la béatitude , Bornez-vous ; Gxez votre étude Aux choix des plaisirs les plus doux; Et, dans l'oisive nonchalance De votre paisible opulence, Ne songez qu'à vivre pour vous :
ODES, LIVRE IV
Tandis que le zèle héroïque , Esclave de sa dignité , A la félicité publique Consacrera sa liberté, Ou , perdu dans la foule obscure , Et d'une vie ingrate et dure Traînant les soucis épineux , Verra, sans murmure et sans peine, De la prospérité hautaine Briller le faste dédaigneux.