SUR LES DIVINITÉS POÉTIQUES
C'est vous encor que je réclame, Muses , dont les accords hardis Dans les sens les plus engourdis Versent cette céleste flamme Qui dissipe leur sombre nuit, Et qui , flambeau sacré de l'âme , L'éclairé, l'échauffé et l'instruit.
Nymphesi à qui le ciel indique Ses mystères les plus secrets, Je viens chercher dans vos forêts L'origine et la source antique De ces dieux , fantômes charmants , De votre verve prophétique Indisputables éléments.
Je la vois , c'est l'ombre d'Alcée Qui me la découvre à l'instant , Et qui déjà , d'un œil content, Dévoile à ma vue empressée Ces déités d'adoption , Synonymes de la pensée , Symboles de l'abstraction.
C'est lui ; la foule qui l'admire Voit encore , au son de ses vers , Fuir ces tyrans de l'univers
1 Puisse l'auguste fils , etc. Présage heureux, que l'événement ne justifia point. Auguste III ne marcha qu'en apparence sur les traces de son père, ne prit de lui que ses goûts ruineux, et abandonna tous les soins du gouvernement a un favori assez adroit pour que ce monarque Jaloux de son autorité comme le sont tous les princes incapables de gouverner, crut toujours l'exercer lui-même. Successivement chassé de son électorat , et forcé d'abandonner la Pologne , il retint s'ensevelir a Dresde dans la plus profonde inaction, et mourut d'un violent accès de goutte, le r> octobre 1763.
Dont il extermina l'empire :
Mais déjà , sur de nouveaux tons , Je l'entends accorder sa lyre; Il s'approche, il parle : écoutons.
Des sociétés temporelles
Le premier lien est la voix,
Qu'en divers sons l'homme , à son choix ,
Modifie et fléchit pour elles ;
Signes communs et naturels ,
Où les âmes incorporelles
Se tracent aux sens corporels.
Mais, pour peindre à l'intelligence Leurs immatériels objets , Ces signes , à l'erreur sujets , Ont besoin de son indulgence; Et, dans leurs secours impuissants, Nous sentons toujours l'indigence Du ministère de nos sens.
Le fameux chantre d'Ionie Trouva dans ses tableaux heureux Le secret d'établir entre eux Une mutuelle harmonie :
Et ce commerce leur apprit L'art inventé par Uranie De peindre l'esprit à l'esprit.
Sur la scène incompréhensible
De cet interprète des dieux,
Tout sentiment s'exprime aux yeux ,
Tout devient image sensible ;
Et, par un magique pouvoir,
Tout semble prendre un corps visible ,
Vivre, parler et se mouvoir.
Oui , c'est toi , peintre inestimable , Trompette d'Achille et d'Hector, Par qui de l'heureux siècle d'or L'homme entend le langage aimable , Et voit , dans la variété Des portraits menteurs de la Fable, Les rayons de la vérité.
Il voit l'arbitre du tonnerre Réglant le sort par ses arrêts ; Il voit sous les yeux de Cérès Croître les trésors de la terre; Il reconnaît le dieu des mers A ces sons qui calment la guerre Qu'Éole excitait dans les airs.
Si dans un combat homicide Le devoir engage ses jours,
ODES, LIVRE IV
Pallas, volant à son secours , Vient le couvrir de son égide; S'il se voue au maintien des lois, C'est Thémis qui lui sert de guide , Et qui l'assiste en ses emplois.
Plus heureux , si son cœur n'aspire Qu'aux douceurs de la liberté, Astrée est la divinité Qui lui fait chérir son empire :
S'il s'élève au sacré vallon , Son enthousiasme est la lyre Qu'il reçoit des mains d'Apollon.
Ainsi consacrant le système De la sublime fiction, Homère, nouvel Amphion, Change, par la vertu suprême De ses accords doux et savants, Nos destins, nos passions même, En êtres réels et vivants.
Ce n'est plus l'homme qui , pour plaire, Etale ses dons ingénus; Ce sont les Grâces , c'est Vénus , Sa divinité tutélaire :
La sagesse qui brille en lui , C'est Minerve dont l'œil l'éclairé, Et dont le bras lui sert d'appui.
L'ardente et fougueuse Bellone Arme son courage aveuglé :
Les frayeurs dont il est troublé Sont le flambeau de Tisiphone :
Sa colère est Mars en fureur ; Et ses remords sont la Gorgone Dont l'aspect le glace d'horreur.
Le pinceau même d'un A pelle Peut, dans les temples les plus saints. Attacher les yeux des humains A l'objet d'un culte fidèle, Et peindre sans témérité, Sous une apparence mortelle, La divine immortalité.
Vous donc, réformateurs austères De nos privilèges sacrés ; Et vous, non encore éclairés Sur nos symboliques mystères , Eloignez-vous, pâles censeurs, De ces retraites solitaires Qu'habitent les neuf doctes Sœurs.
Ne venez point, sur un rivage Consacré par leur plus bel art, Porter un aveugle regard :
El loin d'elles tout triste sage Qui , voilé d'un sombre maintien , Sans avoir appris leur langage , Veut jouir de leur entretien !
Ici l'ombre impose silence Aux doctes accents de sa voix :
Et déjà dans le fond des bois , Impétueuse , elle s'élance ; Tandis que je cherche des sons Dignes d'atteindre à l'excellence De ses immortelles leçons.