‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 548 sur 672 · A M. LE COMTE DE LANNOY · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE LANNOY

COCVERJSEIR DE BRUXELLES.

SUR UNE MALADIE DE L' AUTEUR, CAUSÉE PAR UNE ATTAQUE DE PARALYSIE, EN 1738.

Celui qui des cœurs sensibles Cherche à devenir vainqueur, Doit, pour les rendre flexibles, Consulter son propre cœur; C'est notre plus sûr arbitre :

Les dieux ne sont qu'à ce titre De nos offrandes jaloux :

Si Jupiter veut qu'on l'aime, C'est qu'il nous prévient lui-même Par l'amour qu'il a pour nous.

C'est cette noble industrie, Comte , qui , par tant de nœuds , T'attache dans ta patrie Tous les cœurs et tous les vœux :

Rappelle dans ta pensée, A la nouvelle annoncée Du dernier prix de ta foi , Tous ces torrents de tendresse Dont la publique allégresse Signala son feu pour toi.

En moi-même, ô preuve insigne!

Jusqu'où n'a point éclaté D'un caractère si digne L'intarissable bonté!

Dans le calme , dans l'orage , Toujours même témoignage, Surtout dans ces tristes jours , Dont la lumière effacée De ma planète éclipsée Me fait sentir le décours.

Malheureux l'homme qui fonde L'avenir sur le présent, Et qu'endort au sein de l'onde Un zéphire séduisant !

Jamais l'adverse fortune, Ma surveillante importune, Ne parut plus loin de moi ; Et jamais aux doux mensonges Des plus agréables songes, Je ne prêtai tant de foi.

ODES, LIVRE IV

C'est dans ces routes fleuries Où mes volages esprits Promenaient leurs rêveries , D'un charme trompeur épris, Que , contre moi révoltée , L'impatiente Adrastée ' , Némésis , avait caché , Vengeresse impitoyable, Le précipice effroyable Où mes pas ont trébuché.

Tel qu'un arbre stable et ferme, Quand l'hiver par sa rigueur De la sève qu'il renferme A refroidi la vigueur; S'il perd l'utile assistance Des appuis dont la constance Soutient ses bras relâchés , Sa tête altière et hautaine Cachera bientôt l'arène Sous ses rameaux desséchés :

Tel , quand le secours robuste

Dont mon corps est étayé

En laisse à mon sang aduste

Régir la faible moitié ,

L'autre moitié, qui succombe,

Hésite, chancelle, tombe,

Et sent que , malgré l'effort

Que sa vertu fait renaître ,

Le plus faible est toujours maître ,

Et triomphe du plus fort.

Par mes désirs prévenue, Près de mon lit douloureux Déjà la Mort est venue Asseoir son squelette affreux ; Et le regard homicide De son cortège perfide , Porte à son dernier degré L'excès, toujours plus terrible , D'un accablement horrible , Par l'insomnie ulcéré.

Quelle vapeur vous enivre , Mortels qui , chéris du sort , Ne désirez que de vivre, Et ne craignez que la mort ?

Souvent, malgré leurs promesses,

' L'impatiente Adrastée, etc. Fille de Jupiter cl de la Nécessité. Spécialement chargée de la vengeance des dieux, son infatigable activité poursuivait le coupable, et ne manquait Jamais de l'atteindre. La mythologie égyptienne la plaçait dans une. région plus élevée rpie la lune, et d'où elle observait les actions des nommes.

Vos dignités, vos richesses, Affligent leurs possesseurs :

Pour les âmes généreuses , Du vrai bonheur amoureuses, La mort même a ses douceurs.

On a beau se plaindre d'elle , Quelque horreur que l'on en ait ; Les guerriers la trouvent belle Quand elle vient d'un seul trait Les frapper à l'improviste :

Mais , juste ciel ! qu'elle est triste, Et quel rigoureux travail , Quand ses approches moins vives , Par des pertes successives Nous détruisent en détail!

Près de ma dernière aurore , En vain dit-on que les cieux De quelques beaux jours encore Pourront éclairer mes yeux :

0 promesse imaginaire!

Quel emploi pourrais-je faire, Soleil, céleste flambeau, De ta lumière suprême, Quand la moitié de moi-même Est déjà dans le tombeau ?

Achève donc ton ouvrage , Viens , ô favorable Mort , De ce caduc assemblage Rompre le fragile accord !

Par ce coup où je t'invite , Permets que mon corps s'acquitte De ce qu'il doit au cercueil ; Et que mon âme y révoque Cette constance équivoque Dont la douleur est recueil.

Ainsi , parmi les ténèbres, Les yeux vainement fermés , Dans mille pensers funèbres Mes sens étaient abîmés ; Lorsque d'une voix amie Mon oreille raffermie Crut reconnaître les sons :

C'était l'ombre de Malherbe, Qui sur sa lyre superbe Vint m'adresser ces leçons :

« Sous quelles inquiétudes , Ami , te vois-je abattu ?

Que t'ont servi nos études?

(Hi'a.s-tu fait de ta vertu ,

GOo ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU

Toi qui , disciple d'Horace,

Par les nymphes du Parnasse Dès ton jeune âge nourri , Semblais sur ces espérances Contre toutes les souffrances T'être fait un sûr abri ?

Ignores-tu donc encore

Que tous les fléaux tirés

De la boîte de Pandore

Se sont du monde emparés ;

Que l'ordre de la nature

Soumet la pourpre et la bure

Aux mêmes sujets de pleurs ;

Et que , tout fiers que nous sommes ,

Nous naissons tous, faibles hommes,

Tributaires des douleurs?

Prétendais-tu que les Parques Dussent, filant tes instants, Signaler des mêmes marques Ton hiver et ton printemps ?

Quel dieu te rend si plausible La jouissance impossible D'un privilège inouï , Réservé pour l'empyrée, Et dont pendant leur durée Jamais mortels n'ont joui ?

En recevant l'existence Que le ciel nous daigne offrir, Nous recevons la sentence Qui nous condamne à souffrir :

A sa vigueur naturelle En vain notre corps appelle De ce décret hasardeux ; Notre âme subordonnée , Par les soucis dominée , Paye assez pour tous les deux.

Quelle fièvre plus cruelle

Que ses mortels déplaisirs,

Quand la fortune infidèle

Vient traverser ses désirs?

En tout pays , à tout âge ,

La douleur est son partage

Jusqu'à l'heure du trépas :

Dans le sein des grandeurs même ,

Le sceptre et le diadème

Ne l'en affranchissent pas.

Que dirai-je du supplice Où l'exposent tous les jours L'imposture et la malice

Que farde l'art du discours , Quand elle voit à sa place L'Hypocrisie et l'Audace Triompher de leurs larcins ; Et la timide Innocence , Sans ressource et sans défense , Livrée à ses assassins?

Si donc , par des lois certaines , L'âme et le corps, son rempart, Ont leurs plaisirs et leurs peines , Leurs biens et leurs maux à part; N'est-ce pas une fortune, Quand d'une charge commune Deux moitiés portent le faix, Que la moindre le réclame ; Et que du bonheur de l'âme Le corps seul fasse les frais?

L'espérance consolante D'un plus heureux avenir, De ta douleur accablante Doit chasser le souvenir :

C'était le dernier désastre Que de ton malheureux astre Exigeait l'inimitié :

Calme ton âme inquiète ; Némésis est satisfaite , Et ton tribut est payé. »

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