‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 549 sur 672 · A LA POSTÉRITÉ · texte numérisé non relu

A LA POSTÉRITÉ

Déesse des héros , qu'adorent en idée

Tant d'illustres amants dont l'ardeur hasardée

Ne consacre qu'à toi ses vœux et ses efforts ;

Toi qu'ils ne verront point, que nul n'a jamais vue,

1 Réduit, ou plutôt condamné à la triste nécessité de parler de lui, et de réclamer auprès de la postérité la tardive justice que ne lui avaient point rendue ses contemporains, Rousseau le fait ici avec cette noblesse, cette dignité tranquille, qui n'abandonnent jamais l'homme sûr de son innocence, et opposant sa propre estime au jugement d'un siècle séduit par l'apparence, ou corrompu par la malignité. Ce ne sont plus ici de ces violentes déclamations, de ces satires personnelles échappées aux premiers transports de la passion ; c'est l'épanchemenl d'une àme honnête, douloureusement oppressée , et qui dépose , dans cette espèce de testament moral, ses derniers chagrins el ses dernières pensées. Ce serait , à en croire les compilateurs d'anecdotes controuvées, de cette pièce même que daterait la longue et scandaleuse inimitié qui divisa Voltaire et Rousseau. Elle ne fut que trop réelle: mais il lui faut chercher d'autres causes qu'une épigramme *. Au surplus, l'événement a complètement trompé la prédiction; et l'ode est, comme l'on voit, arrivée à son adresse.

* Sur le seul tire de la pièce , a ia Postérité , Voltaire dit : Cela n'ira pas à son adresse.

ODES, LIVRE IV

Et dont pour les vivants la faveur suspendue Ne s'accorde qu'aux morts;

Vierge non encor née, en qui tout doit renaître Quand le temps dévoilé viendra te donner l'être, Laisse-moi dans ces vers te tracer mes malheurs ; Et ne refuse pas , arbitre vénérable , Un regard généreux au récit déplorable De mes longues douleurs.

Le ciel , qui me créa sous le plus dur auspice , Me donna pour tout bien l'amour de la justice , Un génie ennemi de tout art suborneur, Une pauvreté fière , une mâle franchise , Instruite à détester toute fortune acquise Aux dépens de l'honneur.

Infortuné trésor ! importune largesse!

Sans le superbe appui de l'heureuse richesse , Quel cœur impunément peut naître généreux ? Et l'aride vertu , limitée en soi-même , Que sert-elle , qu'à rendre un malheureux qui l'aime Encor plus malheureux ?

Craintive, dépendante, et toujours poursuivie Par la malignité, l'intérêt et l'envie , Quel espoir de bonheur lui peut être permis, Si pour avoir la paix , il faut qu'elle s'abaisse A toujours se contraindre , et courtiser sans cesse Jusqu'à ses ennemis?

Je n'ai que trop appris qu'en ce monde où nous sommes, Pour souverain mérite on ne demande aux hommes Qu'un vice complaisant , de grâces revêtu; Et que , des ennemis que l'amour-propre inspire , Les plus envenimés sont ceux que nous attire L'inflexible vertu.

C'est cet amour du vrai , ce zèle antipathique Contre tout faux brillant, tout éclat sophistique, Où l'orgueil frauduleux va chercher ses atours, Qui lui seul suscita cette foule perverse D'ennemis forcenés , dont la rage traverse Le repos de mes jours.

« Écartons, ont-ils dit , ce censeur intraitable Que des plus beaux dehors l'attrait inévitable Ne lit jamais gauchir contre la vérité ; Détruisons un témoin qu'on ne saurait séduire; Et , pour la garantir, perdons ce qui peut nuire A notre vanité.

Inventons un venin dont la vapeur infini. . Kn soulevant l'esprit, pénètre jusqu'à l'âme;

Et sous son nom connu répandons ce poison : N'épargnons contre lui mensonge ni parjure; Chez le peuple troublé , la fureur et l'injure Tiendront lieu de raison. »

Imposteurs effrontés , c'est par cette souplesse Que j'ai vu tant de fois votre scélératesse Jusque chez mes amis me chercher des censeurs; Et , des yeux les plus purs bravant le témoignage , Défigurer mes traits, et souiller mon visage De vos propres noirceurs.

Toutefois au milieu de l'horrible tempête Dont, malgré ma candeur, pour écraser ma tête, L'autorité séduite arma leurs passions , La chaste Vérité prit en main ma défense, Et fit luire en tout temps sur ma faible innocence L'éclat de ses rayons.

Aussi marchant toujours sur mes antiques traces, Combien n'ai-je pas vu dans mes longues disgrâces D'illustres amitiés consoler mes ennuis ', Constamment honoré de leur noble suffrage, Sans employer d'autre art que le fidèle usage D'être ce que je suis!

Telle est sur nous du ciel la sage providence , Qui bornant à ces traits l'effet de sa vengeance, D'un plus âpre tourment m'épargnait les horreurs : Pouvait-elle acquitter, par une moindre voie , La dette des excès d'une jeunesse en proie A de folles erreurs?

Objets de sa bonté , même dans sa colère , Enfants toujours chéris de cette tendre mère, Ce qui nous semble un fruit de son inimitié N'est en nous que le prix d'une vie infidèle , Châtiment maternel , qui n'est jamais en elle Qu'un effet de pitié.

Révérons sa justice , adorons sa clémence, Qui, jusquedans les maux que sa main nous dispense, Nous présente un moyen d'expier nos forfaits ; Ht qui nous imposant ces peines salutaires, "sous donne enmême temps les secours nécessaires Pour en porter le faix.

Juste Postérité, qui me feras connaître Si mon nom vit encor quand tu viendras à naître, Donne-moi pour exemple à l'homme infortune Qui , courbe sous le poids de son malheur extrême ,

1 Le comte 'lu Luc, le prince Eugène . le dnc ir.-Vrrmbers etc.; et parmi les gens de lettres, t.. Racine, Rollin, les i*p Brumoj el de Toumemine, Lefrane de Pompignan, etc.

ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU

Pour asile dernier n'a que l'asile même Dont il fut détourné.

Dis-lui qu'en mes écrits il contemple l'image D'un mortel qui, du monde embrassant l'esclavage, Trouva , cherchant le bien , le mal qu'il haïssait, Et qui, dans ce trompeur et fatal labyrinthe, De son miel le plus pur vit composer l'absinthe Que l'erreur lui versait.

Heureux encor pourtant, même dans son naufrage , Que le ciel l'ait toujours assisté d'un courage Qui de son seul devoir fit sa suprême loi ; Des vils tempéraments combattant la mollesse, Sans s'exposer jamais par la moindre faiblesse A rougir devant toi !

Voilà quel fut celui qui t'adresse sa plainte : Victime abandonnée à l'envieuse feinte , De sa seule innocence en vain accompagné ; Toujours persécuté , mais toujours calme et ferme, Et, surchargé de jours, n'aspirant plus qu'au terme A leur nombre assigné.

Le pinceau de Zeuxis , rival de la nature ', A souvent de ses traits ébauché la peinture; Mais du sage lecteur les équitables yeux, Libres de préjugés , de colère et d'envie , Verront que ses écrits , vrai tableau de sa vie , Le peignent encor mieux 2.

ST AIN CES

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