SUR UN ARBRISSEAU
Jeune et tendre arbrisseau , l'espoir de mon verger, Fertile nourrisson de Vertumne et de Flore \ Des faveurs de l'hiver redoutez le danger ; Et retenez vos fleurs qui se pressent d'éclore, Séduites par l'éclat d'un beau jour passager.
Imitez la sage Anémone 2; Craignez Borée et ses retours :
Attendez que Flore et Pomone Vous puissent prêter leur secours.
Philomèle est toujours muette :
Progné craint de nouveaux frissons ; Et la timide violette Se cache encor sous les gazons.
Imitez la sage Anémone; Craignez Borée et ses retours :
Attendez que Flore et Pomone Vous puissent prêter leur secours.
Soleil , père de la nature , Viens répandre en ces lieux tes fécondes chaleurs : Dissipe les frimas , écarte la froidure
Qui brûle nos fruits et nos fleurs.
Cérès , pleine d'impatience , N'attend que ton retour pour enrichir nos bords ;
Et sur ta fertile présence Bacchus fonde l'espoir de ses nouveaux trésors.
Les lieux d'où tu prends ta course , Virent ses premiers combats ; Mais loin des climats de l'Ourse Il porta toujours ses pas.
Quand les amours favorables \ oulurent le rendre heureux .
Ce fut sur des bords aimables Qu'échauffaient tes plus doux feux.
« Fertile nourrisson. Cest-à-dire, dont la précoce Fertilité est le iniit des tendres soins que Flore el Vertumne ont pris et continuent de prendre il<' sa faiblesse.
i imitez ta «as etc. Celle des jardins , qui ne
fleurit que v< rs le mois de mai ou de juin. 11 ne faut pas la confondreavecranémonedeschainps.ainsinonunée ,à selon Pline . parce qu'elle ne s'épanouit qu'au souffle du vent. Ovide la fait naître ilu sang d'Adonis. Métam. x,v. 728.
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Les lieux d'où tu prends ta course Virent ses premiers combats :
Mais loin des climats de l'Ourse Il porta toujours ses pas.
(A deux voix.) JUPITER ET EUROPE1.
EUROPE
Quel prodige mystérieux !
O ciel! qu'est devenu ce monstre audacieux , Dont le perfide effort en ce lieu m'a conduite ! Un mortel s'offre seul à ma vue interdite : Mais, que dis-je, un mortel? Europe, ouvre les yeux, Au changement soudain que tu vois en ces lieux , A l'éclat qui te frappe , au trouble qui t'agite ,
Peux-tu méconnaître les dieux ?
JUPITER
Rendez le calme , Europe , à votre âme étonnée. Oui , le maître des dieux vient s'offrir à vos fers : De vous seule aujourd'hui dépend la destinée Du dieu de qui dépend celle de l'univers.
Partagez les feux et la gloire
D'un cœur charmé de vos beautés :
Que le dieu que vous soumettez
Applaudisse à votre victoire.
EUROPE
O gloire qui m'alarme autant qu'elle m'enchante! Gloire qui fait déjà trembler mon cœur jaloux! Plus votre rang m'élève , et plus il m'épouvante. Ah! les dieux sont-ils faits pour aimer comme nous?
Faut-il que la crainte me glace,
Lorsque l'amour veut m'euflammer ?
Mon cœur est fait pour vous aimer ;
Mais votre grandeur l'embarrasse.
Lorsque l'amour veut m'enflammer,
Faut-il que la crainte me glace?
JUPITER
Quoi ! victime d'un rang que le sort m'a donné , A vivre sans désirs je serais condamné? J'ignorerais l'amour et ses vives tendresses! Laissez aux dieux du moins la sensibilité !
1 Cette pièce est la seule qui nous puisse donner une idée juste de la cantate italienne. En emprunlant a cette riche et belle littérature un genre de poésie nouveau pour nous, Rousseau se réserva le droit du génie, celui d'une invention nouvelle, dans une chose déjà imaginée par d'autres. Il réduisit en tableaux ce que l'abondance italienne avait étendu en dialogues , divisés quelquefois en plusieurs scènes. C'était mieux connaître l'esprit français, pour qui les meilleures productions tvssent bientôt d'être bonnes , pour peu qu'elles le soient trop longtemps.
L'honneur d'être immortel serait trop acheté, S'il nous défendait les faiblesses.
EUROPE
Auprès des dieux, hélas! quel moyen d'arriver A cette égalité qui forme un amour tendre ? Un mortel jusqu'aux dieux ne saurait s'élever ? Un dieu jusqu'aux mortels veut rarement descendre.
JUPITER
Non , non , ne craignez pas de vous laisser toucher: L'amour fait disparaître une gloire importune.