A CLÉMENT MAROT
Ami Marot , l'honneur de mon pupitre, Mon premier maître , acceptez cette épitre, Que vous écrit un humble nourrisson Qui sur Parnasse a pris votre écusson, Et qui jadis , en maint genre d'escrime, \ int chez vous seul étudier la rime.
Par vous en France , épitres , triolets , Rondeaux , chansons , ballades , virelais , Gente épigramme et plaisante satire , ( )nt pris naissance ; en sorte qu'on peut dire : De Prométhée hommes sont émanés, Et de Marot joyeux contes sont nés.
Par quoi , sitôt qu'en mon adolescence J'eus avec vous commencé connaissance, Mon odorat, par vos vers éveillé,
1 Madame la marquise dTJssé était Bile da maréchal de
VauSan.
' Le maréchal de Yauban les loisirs de la paix
àd< s ouvrages utiles, tels que l'attaque et la rf< fen» desplai dlme royale, etc. On lui a toutefois disputé ce dernier ouvrage.
'Clément Marot, Qlsd'un père célèbre par son talent pour la poésie, né a Cahors , en u»5.
Des autres vers plus ne fut chatouillé ; Et n'eus repos, jeunesse est téméraire!
Que ne m'eussiez adopté pour confrère.
Bien est-il vrai que , par le temps mûri , D'autres leçons mon esprit s'est nourri; Ecrits divers ont v\tTcé ma plume. Mais c'est tout un. Soit raison , soit coût;. Mon nom par vous est encore connu , Dont bien et mal m'est ensemble advenu : Bien , par trouver l'art de m'étre fait lire; Mal , pour avoir des sots excité l'ire, L'ire des sots et des esprits malins; Car qui dit sots , dit à malice enclins. Et cherchez bien de Paris jusqu'à Rome, One ne verrez sot qui soit honnête homme. Je le soutiens : justice et vérité N'habitent point en cerveau mal monté.
Du vieux Zenon l'antique confrérie Disait tout vice être issu d'ânerie :
Non que toujours sottise , de son chef, Forme dessein de vous porter méehef ' ; Mais folle erreur, d'iimorance complii Fait même effet , et supplée à malice.
Bien le savez , Clément , mon ami cher : Sotte ignorance et jugement léger Vous ont jadis , on le voit par vos œuvres, Fait avaler anguilles et couleuvres J : Des novateurs complice vous nommant .
Ou votre honneur en public diffamant , Soit par blasons 3 plus mordants que vipère, Soit par mensonge, en vous faisant le père De tous ces vers bâtards et supposés Dont les parents sont toujours déguisés.
Et moi chétif, de vos suivants te moindre, Combien de fois, las! me suis-je vu poindre De traits pareils! Non qu'on m'ait impute D'avoir jamais nouveautés adopté j :
ens dévots que j'estime et respt i Ainsi que vous, je n'ai honni la secte Qu'en général . sans aucun désigner :
El Rtes mal de les égratigner, Vous qui craigniez, disiez-vous, la bourn
1 Wécht f : accident , malin ur. infortune. a La protection de la reine de Navarre et de François I dont Marot était valet de chambre , eut de la peine à traire leur poi te favori au supplice <)u'il avait encouru pour rs imp'u i et - • /, .- du \ i,u\ ni"! blasonner; louer, flatter, ama-
douer, blâmer : «lire da bien ou «lu mal . chapitrer.
i il s'agit ici des nouw iult 1 1 n mal quelles i lémenl Marot témoignait un zèle (jui lui fut d'une fois fatal.
i e iu i . le bûcher : supplice ordinaii rues .
a l'époque de Marot, et auquel lui-même n • qu'en
iranl tantôt à Venise , tantôt à Genève, <t enfin
028 ŒUVRES POETIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Car ces menins de la cour éthérée
Sont tous doués d'un appétit strident
De se venger, quand ils sentent la dent ;
Et fussiez-vous un saint plus angélique ,
Plus éminent et plus apostolique
Que saint Thomas; s'ils en trouvent moyen ,
Ils vous feront, le tout pour votre bien ,
Comme autrefois au bon Savonarole1 ,
Que pour le ciel la séraphique école
Fit griller vif en feu clair et vermeil ,
Dont il mourut par faute d'appareil.
Eux exceptés , des bons esprits l'estime
M'a , comme vous , des sots rendu victime :
Car de quels noms plus doux et plus musqués
Puis-je appeler tant d'esprits disloqués?
Comment nommer ce froid énergumène
Qui , d'Hélicon chassé par Melpomène
Me défigure en ses vers ostrogoths ,
Comme il a fait rois et princes d'Argos 2 ?
Comment nommer cet écumeur insigne
Qui , des prisons sorti moins blanc qu'un cygne ,
Vient des neuf Sœurs la fontaine infecter,
Et de sa griffe Apollon molester?
Et ce trio de louves surannées
Qui , tour à tour , à me mordre acharnées ,
Dans leur fureur semblent s'entre-prêter
L'unique dent qui leur a pu rester ?
Et cet athée au teint blême , à l'œil triste ,
Qui de Servet s'est fait évangéliste ;
Et qui , sifflant Moïse et saint Matthieu ,
Parle de moi comme il parle de Dieu?
Comment enfin nommer cette vermine
De chiffonniers de la double colline ,
Qui tous les jours, en dépit d'Apollon ,
Dans les bourbiers de son sacré vallon
Vont ramassant l'ordure la plus sale ,
Pour en lever boutique de scandale
Contre tous ceux qui sont assez sensés
Pour mépriser leurs vers rapetassés!
Tout beau , l'ami , ceci passe sottise , Me direz-vous ; et ta plume baptise De noms trop doux gens de tel acabit : Ce sont trop bien maroufles que Dieu Gt. — Maroufles? Soit. Je ne veux vous dédire : Passons le mot. Mais je soutiens mon dire : C'est qu'en eux tous malice est seulement
rin, où il mourut en 1644, dans un état voisin de l'indigence.
1 Moine italien du quinzième siècle. Excommunié par le pape Alexandre VI, le fameux Roderic Borgia, parce qu'il déclamait contre les abus de l'Église romaine et les désordres de son clergé; il fut poursuivi comme hérétique, et brûlé en cette qualité , le 23 mai 1498.
2 Rousseau désigne successivement ici Crébillon, de Brie, Saurin le géomètre , et les dames de Lauvancourt.
Vice d'esprit , et mauvais jugement.
De tout le bien sagesse est le principe ;
De tout le mal sottise est le vrai type;
Et si parfois on vous dit qu'un vaurien
A de l'esprit, examinez-le bien,
Vous trouverez qu'il n'en a que le casque ,
Et vous direz : C'est un sot sous le masque.
En fait d'esprit nous errons trop souvent :
De feu grégeois , de fumée et de vent ,
Presque toujours l'homme se préoccupe,
Et sur ce point est imposteur ou dupe.
Qu'ainsi ne soit. Un fat apprivoisé,
Dont l'éloquence est un babil aisé ,
Et qui , doué du talent de Thersite,
Parle de tout , sûr de sa réussite ,
Content , joyeux , hardi , sans jugement ,
Fait du beau monde à Paris l'ornement :
Du plus sévère il réchauffe le flegme :
Ses quolibets passent pour apophthegme,
Ses lieux communs sont propos refléchis.
S'il conte un fait , la dame du logis
De ses bons mots pâme sur son assiette ,
Et le laquais en rit sous sa serviette.
Lors chacun crie : 0 l'esprit éminent !
Et moi , je dis : Peste l'impertinent !
Et ne me chault que sa voix théâtrale
M'ait de Sénèque épuisé la morale :
A sa vertu je n'ai plus grande foi
Qu'à son esprit. Pourquoi cela ? — Pourquoi?
Qu'est-ce qu'esprit ? Raison assaisonnée.
Par ce mot seul la dispute est bornée.
Qui dit esprit, dit sel de la raison :
Donc sur deux points roule mon oraison :
Raison sans sel est fade nourriture ,
Sel sans raison n'est solide pâture :
De tous les deux se forme esprit parfait ;
De l'un sans l'autre, un monstre contrefait.
Or, quel vrai bien d'un monstre peut-il naître?
Sans la raison, puis-je vertu connaître?
Et , sans le sel dont il faut l'apprêter,
Puis-je vertu faire aux autres goûter?
Mais rarement à ces hautes matières Le peuple ignare élève ses lumières.
Fausse lueur ses faibles yeux déçoit , Dont il avient que tous les jours on voit Du nom d'esprit fatuité dotée , Et de vertu sottise étiquetée :
Car, Dieu merci! dans ce siècle falot, INul n'est en tout si bien traité qu'un sot : Peuple d'amis autour de lui fourmille ; Secrets , dépôts, intérêts de famille, Tout se confie à ce génie exquis :
Son conseil même en affaire est requis ;
EPITRES, LIVRE I
Soupçons de lui seraient vrais sacrilèges :
Bref, qui voudrait uombrer ses privilèges
Aurait plus tôt calculé tous les morts
Que dans Paris Finot « et ses consorts ,
Dont par respect je tais ici l'éloge,
Ont insérés dans les martyrologes.
Mais un esprit solide , illuminé,
Du monde entier semble être ennemi né :
L'homme friand de haute renommée
Craint tout rieur qui pèse sa fumée :
Et ne pouvant son faible vous cacher,
Le vôtre, au moins, il tache d'éplucher.
Pour décrier vos lumières suspectes,
Il vous suscite un tourbillon d'insectes
Qui , pour vous mettre à leur petit niveau ,
Vous font sur tout quelque procès nouveau.
Que si par vers et par joyeux langage
Votre Apollon s'est tiré bors de page,
Miséricorde ! où fuir? où vous sauver?
Vous allez voir, en dussiez-vous crever,
Mille idiots érigés en Saumaises,
Vous faire auteur des plus viles fadaises.
Dès qu'en sa tête un stupide enjoué ,
Ayant en vain son cerveau secoué
Pour dégourdir sa pesante Minerve,
Aura forgé quelques couplets sans verve,
Ou quelques vers platement effrontés;
'fout aussitôt ces subtils hébétés
Iront corner votre nom par la ville,
Disant : C'est lui , messieurs ; voilà son stj le !
Et ce faux bruit , tant soit-il insensé ,
Ne manquera d'être encor ressassé
Par cent grimauds rampant sur le Parnasse,
Peuple maudit et malheureuse race,
Que votre los fait dessécher d'ennui ,
Et qui maigrit de l'embonpoint d'autrui.
O triste emploi que celui de la rime ! En tout autre art , même sans qu'on y prime , Devant sis pairs on est interrogé :
Par Cassini 1 l'astronome est jugé ; Homberg 3 peut seul évoquer le chimiste; Et Duverney < citer l'anatomiste.
1 Ce médecin Finol jouissait, à la lin du dix septième sii < le, l'une assez grande réputation , et d'une faveur plus grande t'iicure; ce qui lui attira plus d'une fois les épigrammes des bons et des mauvais plaisants de son temps. — Ne .1 Béziers, va 1637 ; uiorl a Paris, en 1709.
* Jean-Jacques Cassini, (ils ei successeur de Jean-Domini- Bue, né à Paris, en 1677, et morl d'une chute, en 1766. 11 a enrichi l'astronomie d'un grand nombre de découvertes. Brest a son fils (César-François Cassini de Thurj 1 que l'on ht redevable de la carte de France, connue bous le nom de Carte de Cassini.
Chimiste célèbre, ne a Batavia, en 1662; morl a Pari.-, le : 1 si ptembre i7ir<.
1 (vi illustre anatomiste était né à Feurs, en Forez, en 1648;
Mais, dans les vers, tous s'estiment docteurs : Bourgeois , pédants , écoliers , colporteurs , Petits abbés , qu'une verve insipide Fait barboter dans Tonde Aganippide , Sont nos Varrons, nos Murets, nos Daciers, Et d'tlélicon seigneurs bauts justiciers.
lié! mes amis, un peu moins de superbe! Vous avez lu quelque ode de Malherbe ? Soit. Ricbelet ' jadis en raccourci Vous a de l'art les règles dégrossi ?
Je le veux bien. Vous avez sur la scène En vers bouffis fait hurler Melpomène?
C'est un grand point ! mais ce n'est pas assez : Ce métier-ci n'est ce que vous pensez; Minerve à tous ne départ ses largesses : Tous savent l'art , peu savent ses finesses ; Et croyez-moi , je n'en parle à travers , Le jeu d'écbees ressemble au jeu des vers : Savoir la marche est chose très-unie; Jouer le jeu , c'est le fruit du génie : .le dis le fruit du génie achevé Par longue étude et travail cultivé.
Donc si Phébus ses échecs vous adjuge , Pour bien juger , consultez tout bon juge ; Pour bien jouer, hantez les bons joueurs : Surtout , craignez le poison des loueurs ; Accostez-vous de fidèles critiques ; Fouillez, puisez dans les sources antiques; Lisez les Grecs, savourez les Latins ; Je ne dis tous , car Rome a ses Cotins. J'entends tous ceux qui, d'une aile assurée, Quittant la terre, ont atteint l'empyrée. Là , trouverez en tout genre d'écrits De quoi former vos goûts et vos esprits ; Car chacun d'eux a sa beauté précise . Qui le distingue et forme sa devise.
Le grand \ rirgile enseigne à ses bergers L'art d'emboucher les chalumeaux légers; \n laboureur, par des leçons utiles.
Fait de Cérès hâter les dons fertiles ; Puis tout à coup, la trompette à la main . Dit les combats du fondateur romain, Ses longs travaux couronnes de victoire . Et des Césars prophétise la gloire.
Ovide, en \er> doux et mélodieux .
Sut débrouiller l'histoire de ses dieux :
il fut membre de l' académie d œeox au Far-
din du roi, et choisi pour donner de» leçons «Fanatomie au Dauphin, Bis de Louis XIV. — Mort à Paris, en 1730.
1 César-Pierre BJchelel . avocat au Parlement, néen Champagne, en 1631, mort en 1698. On a de lui r Dietionnai la Langue française ancien m . - Dictionnaire
,/, s /;,,,: -, .■■un Recueil ,avec notes, des plia ■'■ lies Lettres des meilli ors auteurs français; V Histom tf< la FJoride, traduite de l'espagnol . de Gardas Lasso de la \ 1 - 1
Trop indulgent au feu de son génie ; Mais varié , tendre , plein d'harmonie , Savant, utile, ingénieux, profond , Riche , en un mot , s'il était moins fécond.
Non moins brillant, quoique sans étincelle, Le seul Horace en tous genres excelle : De Cythérée exalte les faveurs , Chante les dieux , les héros , les buveurs; Des sots auteurs berne les vers ineptes, Nous instruisant par gracieux préceptes, Et par sermons de joie antidotes.
Catulle, en grâce et naïves beautés, Avant Marot mérita la couronne; Et suis marri que le poivre assaisonne Un peu trop fort ses petits madrigaux.
Tibulle enfin , sur patins inégaux Faisant marcher la boiteuse Élégie, De Cupidon traite à fond la magie.
Voilà les chefs qu'il vous faut consulter, Lire , relire, apprendre, méditer :
Lors votre goût , conduisant votre oreille , Ne prendra plus le bourdon pour l'abeille , Ni les fredons du chantre Cordouan Pour les vrais airs du cygne Mantouan.
Ceci soit dit : fermons la parenthèse.
Or vous dirai , pour reprendre ma thèse , Ami Marot , que je vous sais bon gré D'avoir les sots en vos vers dénigré, Et de n'y voir mis au-dessus des anges Ceux qui pouvaient démentir vos louanges; Car si quelqu'un chez vous est exalté , Il l'est encor chez la postérité; En quoi surtout a gagné mon suffrage Votre haut sens et vertueux courage.
Et si d'ailleurs ne vous ai bien suivi , En ce du moins votre amour m'a servi , Que mes écrits, monuments de mon âme , De lâcheté n'ont encouru le blâme ; Que l'intérêt ne les a conseillés, Ni moins encor le mensonge souillés.
Non qu'à louer gens de tout caractère Je n'eusse pu prêter mon ministère ; Et comme un autre , adulateur soumis , A prix d'honneur m'acquérir des amis.
Mais au vrai seul ma muse intéressée N'a jamais pu rimer que ma pensée ; Puis mon Plutarque, épluchant les héros, En fait souvent de si petits zéros , Qu'en le lisant on perd presque l'envie De les louer, du moins pendant leur vie ; Car, fussent-ils en sagesse , en valeur, Des demi-dieux , il ne faut qu'un malheur ! Tant que son âme à son corps est soumise ,
DE J. B. ROUSSEAU
Un demi-dieu peut faire une sottise ;
Et tout d'un temps ses éloges vantés
Se convertir en contre-vérités.
Puis vous voilà, messieurs les faiseurs d'odes ,
Jolis mignons, ainsi que vos pagodes!
Quant est de moi , je n'ai pris tel essor. J'ai peu loué : j'eusse mieux fait encor De louer moins , non que pincer sans rire Soit de mon goût ; je tiens qu'en fait d'écrire Le meilleur est de rire sans pincer.
Nous ne devons les vices caresser :
Mais d'autre part il ne faut les reprendre Trop aigrement. Les hommes , à tout prendre, Ne sont méchants que parce qu'ils sont fous : Ce sont enfants moins dignes de courroux Que de risée : aussi notre Uranie N'est, grâce au ciel , triste ni rembrunie. Je m'en rapporte à tout lecteur bénin ; Et gens sensés craindront plus le venin D'un fade auteur, qui dans ses vers en prose A tous venants distille son eau rose , Toujours de sucre et d'anis saupoudré.
Fiez-vous-y ! ce rimeur si sucré Devient amer, quand le cerveau lui tinte , Plus qu'aloës ni jus de coloquinte.
Bref , je ne puis d'un babil importun Flatter les gens. Mais, me dira quelqu'un , Si flatterie en vos rimes n'éclate, Ce n'est jeu sûr pour trouver qui vous flatte. Soit : aussi bien je n'aime les flatteurs , Ni n'écris point pour les admirateurs.
Puis , je ne sais , tous ces vers qu'on admire Ont un malheur : c'est qu'on ne les peut lire. Et franchement , quoique plus censuré J'aime encor mieux être lu qu'admiré.