LIVRE I
Mais, sans répondre à ce langage vain , Laissons-le en paix , son Cyrus ■ à la main - De nos raisons l'âme peu combattue, Du dieu d'Ovide encenser la statue, Et poursuivons nos propos commencés.
Jadis , sans choix , les humains dispersés, Troupe féroce et nourrie au carnage , Du seul instinct suivaient la loi sauvage, Se renfermaient dans les antres cachés, Allaient, errants au gré delà nature, Avec les ours disputer la patûre.
De ce chaos l'Amour réparateur Fut de leurs lois le premier fondateur : Il sut fléchir leurs humeurs indociles, Les réunit dans l'enceinte des villes; Des premiers arts leur donna les leçons ; Leur enseigna l'usage des moissons ; Chez eux logea l'Amitié secourable , Avec la Paix , sa sœur inséparable ; Et , devant tout , dans les terrestres lieux , Fit respecter l'autorité des dieux.
Tel fut ici le siècle de Cybèle :
Mais à ce Dieu la Terre, enfin rebelle, Se rebuta d'une si douce loi , Et de ses mains voulut se faire un roi. Tout aussitôt, évoqué par la Haine, Sort de ses flancs un monstre à forme humaine , Reste dernier de ces cruels Typhons , Jadis formés dans ses gouffres profonds. D'un faible enfant il a le front timide : Dans ses yeux brille une douceur perfide : Nouveau Protée, à tout heure, en tous lieux . Sous un faux masque il abuse nos yeux. D'abord voilé d'une crainte ingénue.
Humble captif, il rampe, il s'insinue : Puis tout à coup, impérieux vainqueur, Porte le trouble et l'effroi dans le cœur. Les Trahisons, la noire Tyrannie, Le Désespoir, la Peur. lignominie, Et le Tumulte au regard efftrté, Suivent son char, de Soupçons entoure.
Ce l'ut sur lui que la Terre ennemie De sa révolte appuya l'infamie.
Bientôt, séduits par ses trompeurs appas, Des Dots d'humains marchèrent sur ses pas. L 'Amour, par lui dépouillé de puissance . Remonte au ciel , séjour de sa naissance; Et las de voir l'homme sourd à sa voi\ , Il l'abandonne à son malheureux choix.
Alors, enflé d'une nouvelle audace, L'usurpateur prend son nom et sa place;
1 l.< Cyriu, roman de m&demotseOa de Scudéry. t'oyez
le dialogue satirique île Boileau, intitulé lei Héros de roman.
OEUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Et , sous ce nom , l'Erreur de toutes parts Fait ici-bas flotter ses étendards.
C'est de ce temps que nous vîmes éclore Tous les malheurs imputés à Pandore.
La Jalousie, allumant ses flambeaux, Creusa dès lors mille horribles tombeaux , Et des forfaits de plus d'une Médée Plus d'un climat vit sa rive inondée.
On vit régner les Désirs effrénés , Qui , secondés des Plaisirs forcenés , .Mirent au jour Monstres et Minotaures, Satyres , Sphinx , Égypans et Centaures.
Un siècle , à l'autre enviant ses fureurs , Imagina de nouvelles horreurs :
Chaque âge vit augmenter nos misères , Et nos aïeux , plus méchants que leurs pères , Mirent au jour des fds plus méchants qu'eux , Bientôt suivis par de pires neveux *.
Enfin le ciel , touché de nos disgrâces , Se résolut d'en effacer les traces, Et tous les dieux convinrent que l'Amour Fût renvoyé dans ce mortel séjour.
Chacun s'en forme un agréable augure.
Le seul Amour, l'Amour seul en murmure. Qu'a-t-il commis ? Pourquoi , seul immolé , D'entre les dieux sera-t-il exilé !
Quittera-t-il ces demeures heureuses , Ces régions pures et lumineuses, Séjour brillant de gloire et de clarté, Lieux consacrés à la Félicité , Aux doux Plaisirs , enfants de l'Innocence , Plaisirs qu'échauffe et nourrit sa présence, Vifs sans tumulte , éternels sans ennui , Et que les dieux ne tiennent que de lui ? « Quoi ! disait-il , de l'empire céleste « J'irai descendre en un séjour funeste, « Où l'Injustice étale un front serein, « Où les mortels , au visage d'airain , « De mon fantôme escortant les bannières, « De l'Innocence ont rompu les barrières! " Et qui d'entre eux voudra suivre mes pas ? »
Amour, Amour, ne vous alarmez pas, Venez à moi : je connais un asile Dont les Vertus ont fait leur domicile : Un sur rempart, un lieu de qui jamais Vos ennemis ne troubleront la paix.
Celui qui règne en ce séjour propice En a banni le coupable Artifice, La Perfidie au coup d'œil concerté ,
1 Horace, liv. m, ode vi.
/Etas parentum , pejor avis , tulit Nos ncqaiores , inox datnros l'rogenicm vttlosiorem.
Et la Malice, au sourire emprunté.
Toujours du vrai sa bouche tributaire ,
De l'équité porta le caractère ,
Nourri , formé par les neuf doctes Soeurs ,
Ami des arts, épris de leurs douceurs ,
Le dieu du Pinde, et la sage Minerve
De leurs trésors l'ont comblé sans réserve.
Dans ce réduit, des Muses habité,
Préside encore une divinité ;
Car la beauté dont les dieux l'ont ornée,
D'un moindre nom serait trop profanée.
Un doux accueil , un modeste enjoùment
Prête à ses traits un nouvel agrément.
D'enfants ailés une troupe Adèle ,
Plaisirs, Amours, voltigent autour d'elle,
Et , sans effort près d'elle retenus ,
Pour la -servir ont oublié Vénus.
Non , non , Amour : ce n'est point à Cythère ,
Ni dans ces bois qu'Amathonte révère,
Qu'il faut chercher et les Jeux et les Ris :
Si vous voulez de vos frères chéris
Revoir un jour la troupe réunie ,
N'hésitez point : volez chez Uranie.
Mais à qui vais-je étaler ces propos?
Puis-je penser qu'un dieu , qui du chaos Débarrassa cette machine ronde; Qui voit, qui meut tous les êtres du monde, De ses ressorts et l'âme et l'instrument , Puisse ignorer son plus riche ornement?
Déjà, porté sur les ailes d'Éole , Du haut des cieux je le vois qui s'envole, Plus glorieux d'obéir en sa cour, Que de régner au céleste séjour.
Conservez bien , généreuse Uranie , Ce Dieu puissant, ce céleste génie , Ame du monde, auteur de tous les biens, Par qui , brisant les terrestres liens , D'un vol hardi nos âmes élancées , Jusques au ciel élèvent leurs pensées.
Sans sa beauté, sans ses dons précieux , La vertu même est moins belle à nos yeux. II la produit sous d'heureux caractères , La dépouillant de ces rides sévères , De qui l'aspect , effrayant les mortels, Leur fait souvent déserter ses autels.
De son flambeau les flammes immortelles Jettent en nous ces vives étincelles Dont autrefois les héros embrasés , Malgré la mort , se sont éternisés.
Cette chaleur si prompte et si rapide Sut échauffer un Thésée , un Alcide ; Arma leurs bras pour calmer l'univers, Et pour venger l'Équité mise aux fers.
ÉPITRES, LIVRE I
Telle est l'ardeur dont ce Dieu nous enflamme :
Tel est le feu qu'il alluma dans l'âme De ce héros aux triomphes instruit .
Dont vous tenez la clarté qui nous luit ■ . C'est cet Amour, ambitieux de gloire, Qui , tant de fois consacrant sa mémoire, Lui fit braver les feux et le trép.'is , Lui fit chercher la guerre et les combats ; De Jupiter conduisant le tonnerre , Aux fiers Géants faire mordre la terre; Et foudroyant leurs plus forts boulevarts , Les écraser sous leurs propres remparts. Quelle plus noble et plus vaste industrie l'orta pins loin l'amour de la patrie ? Et quels travaux ont rendu plus parfaits L'art de la guerre et les arts de la paix ? Vous le savez , légions qu'il adore ; Vous le saurez , peuples plus chers encore, Si quelque jour un loisir plus heureux Laisse un champ libre à ses plans généreux '. Puisse-t-il voir ses nombreuses années Toujours de gloire et d'honneur couronnées! Et, quand la Paix reviendra parmi nous, Se réserver à des travaux plus doux , .Non moins héros sous l'empire de Rhée! Que quand la terre à Bellone est livrée!