‹ Œuvres complètes de BordeuChapitre 79 sur 96 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Des différences qui se trouvent quelquefois dans le pouls des

deux côtés, et dans celui des différentes parties du corps.

Tout phénomène singulier mérite d’être observé avec soin, quelque rare qu’il soit , et quelque bizarre qu’il semble d’abord ; la nature se cache souvent sous l’uniformité d’un ordre accoutumé ; elle ne se décèle quelquefois que par des phénomènes extraordinaires.

Il est certain que la marche ordinaire de la circulation du sang rend les battemens semblables ou isochrones , au moins dans les grosses artères d’un même sujet* il est vrai aussi qu’on trouve en pratique des cas dans lesquels les battemens des grosses artères, d’un même sujet, sont plus ou moins dissemblables ou hétérochrones.

Les modernes ont établi la théorie et l’application de la saignée sur la régularité des battemens des artères; la plupart d’entre eux ne font aucune atténtion aux deux côtés du corps ou à leurs différences ; la saignée leur paroît toujours égale , au moins dans la pratique , soit qu’elle se fasse du côté droit ou du côté gauche. Les anciens, plus scrupuleux, faisoient souvent choix d’un des deux côtés pour la saignée. Il y kuroit de l’injustice à rejeter entièrement.les idées des anciens , si ces idées pouvoient trouver quelque fondement dans l’observation.

L’histoire du pouls, qui est l’objet principal de cet ouvrage, exige qu’on en décrive les moindres variations ; les conséquences qu’il y auroit à tirer de ces variations ne doivent ici qu’être pre senties , ou plutôt il faut les attendre des vrais maîtres de l’art.

(i) Fo\€z. le dernier chapitre.

SUR LE POULS. 3t)5

Ce sera à eux à décider s’il seroit indifférent de faire , par exemple , une saignée du bras au côté droit ou au côté gauche , supposé que le pouls indiquât que le sang remonte d’un côté et qu’il descend de l’autre ; c’est-à-dire que le pouls fût capital d’un côté et ventral de l’autre.

L’observation paroit démontrer la possibilité de cette supposition , mais cette démonstration ne peut encore entraîner après elle aucune conclusion pour la pratique.

Chaque partie a son dépattement particulier dans le corps et dans le tissu muqueux , dans lequel elle est comme nichéeq le foi® fait souvent ressentir son action sur tout le côté droit , et point sur le gauche ; la rate, au contraire, change souvent tout le côté gauche, depuis la tête , le visage , le cou , l’épaule , jusqu’au pied j, sans faire aucune impression sur le côté droit.

Il semble que le corps soit divisé naturellement en deux parties, qui se rencontrent ou se joignent dans le milieu ou dans l’axe y ces deux parties ou ces deux moitiés sont ordinairement disposées de la même manière , ou montées sur le même ton ^ mais elles ont vraisemblablement leur action et leurs indisj)ositions particulières : une partie enflammée peut être regardée quelquefois , et en certains temps de l’inflammation , comme une sorte d’organe particulier , qui fait , pour ainsi dire , corps à part^ et dans laquelle les mouvemens des humeurs ne se font point suivant la marche et les forces générales de la circulation. Ces vérités étoient dans le fond connues des anciens (i).

Hippocrate a avancé que « lorsque l’artère du coude bat , le » malade doit entrer en frénésie, à moins qu’il ne soit d’un tem- » pérament fort vif». Le peuple répète souvent un raisonnement fort approchant de la remarque d’Hippècrate j le pouls est , dit-on , remonté jusqu’au coude , ainsi le malade est fort mal ^ il ne sera point inutile de consulter l’observation au sujet de cette assertion .

Il est bon aussi de consulter la même observation sur les battemens des artères carotides , et des artères du bas-ventre , ainsique sur celui des veines jugulaires. Il n’est pas démontré que toutes ces questions , et d’autres semblables , soiènt entièrement inutiles ^ elle serviront peut-être un jour à établir des vérités importantes.

Au reste , on ne sauroit supposer qu’il y ait personne d’assez peu instruit pour ignorer que la différente position des artères dans les deux poignets d’un même sujet, j>eut occasionner quelques changemens apparens dans le pouls des deux côtés y mais il n’est pas possible d’expliquer toutes les différences relatives auxquelles les pouls des deux côtés sont sujets par la position des artères , ou par quelque autre conformation particulière.

Obs. CLXIF^. Une dame qui se disoit incommodée, m’ayant prié de lui tâter le pouls , je lui dis que son pouls droit paroissoit un peu embarrassé y il tenait beaucoup du pouls d’ irritation , il était avec cela fort disposé à devenir intestinal ^ les pulsations

(i) Voyez Recherches anatomiques sur la position des glandes. Voyez aussi Thés, des eaux rainéeales d’Aquitaine. Thés. XS.VII , etc.

étoient irrégulières , mais il nj avait rien de bien déterminé ; je demandai le pouls gauche , que je trouvai plus développé , et tres-tendant au nasal et au pectoral ^ d'où je conclus que le sang me paroissoit remonter à la tête , et être fort disposé à se frayer des issues par la poitrine et par la gorge ; la malade m’avoua que c’étoit là son état , et qu’elle étoit sujette à des transports d’humeurs vers la tête , etc.

Je demandai de nouveau à tâter le pouls droit , que je dis indiquer quelque embarras vers le foie ou vers le côté droit de la matrice : la dame m’apprit qu’elle avoit rendu , il y avoit quelque temps , un dépôt qu’on disoit venir du foie , et qu’elle ressentoit constamment quelque douleur vers la région de ce viscère.

Le pouls droit étoit donc , pour ainsi dire ^ fixé et dérangé par un point d’irritation habituelle vers le foie , et le pouls gauche étoit plus libre , et disjïosé à porter vers les parties suj)érieures ^ le pouls ventral et le capital se trouvoient dans le même sujet , i’un d’un côté , l’autre de l’autre.

Obs. CLtéKT^. Passion hystérique avec des symptômes trèsbizarres , dans une fille âgée de vingt-deux ans , et qui n’est point réglée depuis long- temps ) le pouls est continuellement fréquent, petit , serré , égal) il se développe du côté droit à la suite d’un long usage de remèdes y il devient assez plein , irrégulier , inégal , légèrement rebondissant dans quelques pulsations ) les règles qui avoient cessé depuis six mois reparoissent en petite quantité ; et lorsqu’elles finissent , le pouls droit redevient convulsif) le pouls gauche ne change jamais ; il a toujours été à l’ordinaire , petit, serré , fréquent, égal) la vérification de ce fait a été réitérée très-souvent pendant les sept jours qu’ont duré les règles.

La différence des deux jjouls étoit si considérable , que les personnes qui étoient auprès de la malade l’ont aperçue. Les vésicatoires furent appliqués quelques jours après : ils mordirent trèsbien du côté droit , et ne firent rien du côté gauche.

Obs. CLXVl. Le pouls est dur , vif, rebondissant à chaque pulsation , c’est-à-dire nasal du côté droit j le malade saigne du nez et seulement de la narine droite^ le pouls du côté gauche est plein, mou , redoublé avec souplesse , c’est-à-dire pectoral ) le malade crache des crachats presque puriformes .* ce qui fait présumer que les crachats viennent du côté gauche de la poitrine , comme le sang vient de la narine droite , c’est que le malade ne peut se coucher que très-difficilement sur le côté droit y il est fort tranquille lorsqu’il est couché sur le côté gauche , sur lequel il dort.

Le pouls est rebondissant , tves-dilaté et très-décisivement nasal du côté gauche ; il est pétit et serré du côté droit , il paroît même moins fréquent que le pouls gauche dans un malade qui saigne du nez , seulement de la narine gauche. Solano a dit , que « lorsque » le rebondissement de l’artère est plus considérable à un poignet » qu’à l’autre , le sang coule ordinairement en plus grande abon- » dance de la narine du même, côté où le rebondissement est plus » sensible. » M. Nihell est , à cet égard , de l’avis de Solano.

SÜR LE POULS. 3C:7

Obs. CLXJ^IT. Une femme , âgee de quarante-cinq ans , a une obstruction qui paroît située dans Fovaire droit ^ elle en souffre quelquefois plusieurs jours de suite , et pendant ces temps de souffrance le pouls de ce côte', qui est le droit, est un peu frre^w//er et intermittent , k peu près à chaque douzième pulsation ; celui du côté gauche ne l’est jamais ) il reste toujours assez égal : ces sortes de paroxysmes sont ordinairement précédés de constipation , et suivis d’un léger dévoiement.

Obs. CLXJ^III. Il n’est point rare de trouver une différence marquée entre les pouls des deux côtés dans plusieurs maladies.

Le pouls est quelquefois plus fort dans un bras attaqué d’ufie douleur rhumatismale , et gonflé , que dans l’autre bras ^ on a meme trouvé ce pouls du côté malade Ires-nasal sans que le poulà de l’autre côté s’en ressentit 3 il J avoit du saignement de nez • on a de meme trouvé le pouls du côté sain bien décidé au dévoiement , c’est-à-dire intestinal , le pouls du côté malade n’étant que tendu et dans un état convulsif.

Les deux pouls sont très-souvent différens dans les attaques d’apoplexie qui dégénèrent en paralysie d’un des bras ; et le pouls du bras dans lequel la paralysie se forme , n’est pas toujours le plus petit et le plus serré.

Les personnes paralytiques d’une moitié du corps , ont aussi souvent les deux pouls différens j celui du côté malade est presque toujours plus foihle , plus serré , plus petit.

Les pouls des deux côtés sont quelquefois différens dans les pleurésies et les fluxions de poitrine y celui du côté malade est plus convulsif ordinairement.

On a fait la même observation , et trouvé la même différence des deux pouls , dans les maladies du foie et de la rate , dans la migraine , et même dans des maladies par cause externe.

La goutte bien décidée à un pied , rend quelquefois le pouls de ce côté beaucoup plus serré et plus convulsif que celui de l’autre. On a fait la même remarque au sujet de la colique néphrétique.

Il se trouve des femmes qui , dans le temps des règles , ont les deux pouls différens , et qui éprouvent en ce temps-là beaucoup plus d’irritation et de- gonflement dans une des deux mamelles que dans l’autre ^ c’est ainsi que des nourrices perdent quelquefois leur lait d’une seule mamelle.

Il y a des personnes sujettes aux hémorrhoïdes , qui ont aussi les deux pouls fort différens ^ il y en a qui n’ont des hémorrhoïdes que d’un seul côté , comme il y a des saignemens de nez d’une seule mariné.

Obs. CLXIX. On aperçoit quelquefois les artères carotides battre beaucoup plus vivement que dans l’état naturel , sans que cette augmentation de force se fasse sentir dans le pouls des bras.

Il est arrivé de remarquer dans les carotides des rebondis semens qui annonçoient le saignement de nez j le saignement survenait , avec ceci de singulier , que les rebondis semens se faisoient beaucoup plus tôt dans les carotides que dans les artères des bi’as.

On a trouvé quelques malades dans lesquels le sang paroissoit t iï couler continuellement dans les carotides , qui restoient comme» j immobiles , sans se dilater ni se resserrer ^ la colonne de sang sem-- j bloit s’j mouvoir par l’action continuelle d’un piston , et les artères i du bras avoient leur diastole et leur systole presque à l’ordinaire. '

Enfin , les carotides des deux côtés n’ont i^as toujours la meme* r force j il y arrive à cet égard des variations , à peu près comme ‘ s dans les artères des bras.

Obs. CLXX. Il n’est point de praticien qui n’ait trouvé des> ï malades , surtout des femmes , dans lesquels on sentoit des batte- ■' mens vioiens des artères situées dans la cavité du bas-ventre , entre ; i le nombril et le cartilage xiphoïde : ces battemens sont quelque- ••9 fois beaucoup plus vioiens que la force des artères du bras ne paroît i l’indiquer : on les a quelquefois trouvés avec des espèces de redou-> ^ blernens ou de rebondissemens , qui ne se faisoient pas sentir aux . artères du bras.

Il arrive souvent que ces grosses artères du bas-ventre suivent || exactement les mouvemens des carotides 3 mais on sent aussi quel- ^ quefois ces battemens très-violens , sans que les artères carotides battent extraordinairement 3 celles-ci battent quelquefois très- vigoureusement , sans que celles du bas-ventre se fassent sentir tj plus qu’à l’ordinaire.

On a trouvé un sujet qui avoit un saignement de nez abondant , l les artères carotides battoient très-violemment 3 les artères du bas- >1 ventre étant venues à se faire sentir , et ayant battu avec beaucoup s] de force pendant deux jours, le cours des Immenrs changea 3 le saignement de nez s’arrêta , et il survint un dévoiement annoncé >î par les révolutions ordinaires du pouls.

Obs. CZjXXI. Le pouls est quelquefois presque insensible îj au poignet de certains mourans 3 il est Xr'es-sensible vers le coude , et plus fort dans ces momens-là , qu’il ne l’étoit dans le même endroit pendant la meilleure santé du malade.

On trouve des malades, et surtout des mourans , dans lesquels le mouvement de l’artère est évidemment successif, c’est-à-dire (i qu’on le sent d’abord vers le coude, et qu’il s’étend ensuite jus- ^ qu’au poignet , par une sorte de mouvement progressif ou périgtal tique. !|

Il y a des malades dans lesquels la toux fait un effet singulier p sur les artères du bras 3 on sent évidemment que la toux est comme ^ le coup de piston qui pousse la colonne du sang , qui semble disparoître ou qui diminue sensiblement dès que la toux cesse.

Un de ces malades avoit, lorsqu’il ne toussoit point, l’artère > tendue et presque vide , et à chaque fois qu’il toussoit , on sentoit i une colonne de sang qui étoit poussée avec force jusques au milieu \\ de l’avant-bras 3 il sembloit qu’elle n’allât pas plus loin du côté de 5i la main, et on auroit dit qu’elle refluoit de l’avant-bras vers le ï'. coude dans les mouvemens d’inspiration. On trouve sans beaucoup [ de peine l’occasion d’observer de semblables variations dans les 1 pouls des carotides.

Ohs. CLXXÎI. n y a des malades dans lesquels les veines jugulaires paroissent avoir quelques battemens ; mais en y faisant attention^ on reconnoît souvent que ces battemens ne sont que ceux des carotides qui font mouvoir les jugulaires.

Ou trouve aussi quelquefois des sujets dans lesquels , indépendamment de ces secousses qui viennent de Faction des carotides , les parois des veines jugulaires tremblent et se meuvent d’un mouvement propre.

On a essayé d’arrêter avec le doigt le cours du sang dans les jugulaires de quelques malades qui avaient la tête prise ^ il y en avoit dans lesquels le sang se précipitait tout de suite dans le cœur ; la veine restoit et paroissoit vide et affaissée entre le doigt et le cœur , ou du moins l’entrée de la veine dans la cavité de la poitrine ; il V en a eu quelques-uns dans lesquels le sang n’a pas disparu tout d’un coup ; il a même reparu , et on l’a évidemment aperçu aller et venir dans le tronc de la veine pendant les différons mouvemens du cœur.

On a vu un sujet qui avoit été saigné de la jugulaire , et dans lequel le sang remontoit du côté du cœur vers l’ouverture ^ il en. sortoit tandis qu’on contenoit la veine au-dessus de l’ouverture faite par la saignée.

Tout cela prouve que le sang peut être porté du tronc des veines jugulaires vers leurs ramifications , et y prendre des directions contraires aux mouvemens ou aux lois ordinaires de la circulation , et répand , ainsi que l’histoire des varices , un nouveau jour sur tout ce qui a été remarqué au chapitre xxi.

Obs. CZjXXIII. On a essayé dans les salles des hôpitaux où il se trouve des soldats et d’autres hommes de bonne volonté , de comparer le pouls des extrémités inférieures avec celui des extrémités supérieures y mais le pouls est fort difficile à tâter exactement sous le pli du genou • celui des oreilles n’est pas sensible en beaucoup de sujets. On a pourtant observé que dans les gens dans lesquels le sang monte à la tête , les artères des jambes sont beaucoup plus resserrées que dans l’état naturel , et que leurs baltemens ne sont pas toujours exactement semblables à ceux des artères supérieures , surtout les carotides.

Quant aux veines , il y a beaucoup de malades dans lesquels les veines inférieures sont très-gonflées , dans le temps que les supérieures le sont moins que dans l’état naturel , et réciproquement 5 il paroît même que dans la plupart des maladies aigues , surtout celles dans lesquelles le pouls est supérieur , les veines supérieures sont constamment plus apparentes à proportion que les inférieures. Dans beaucoup de maladies chroniques , les veines inférieures sont singulièrement engorgées.

Les femmes fournissent des exemples frappans de cette inégalité de grosseur dans les veines. On voit des filles à la veille d’avoir leurs règles , d’autres qui sont au point de les perdre , et des femmes grosses dans lesquelles le genre veineux extérieur se gonfle ef s’élargit singulièrement , quelquefois en très-peu de temps.

La peine qu’on prendra en examinant les pouls des extrémités inférieures dans ces hommes de courage qui se prêtent à toute sorte d’examens , ne sera peut-être pas entièrement infructueuse • on découvrira bien des choses au sujet du rapport de la chaleur ou du froid de ces extrémités , avec les diiférens états de la maladie, îl J a des médecins qui croient en certains cas devoir tâter les pieds de leurs malades ^ on en a vu qui jugeoient les maladies des enfans presque par le seul tact des pieds.

L’objet de ce chapitre étoit seulement de prouver que les deux pouls ne sont pas toujours égaux , et qu’ils sont même plus souvent inégaux qu’on ne pourroit le croire , en s’en tenant rigoureusement aux lois de la circulation : les causes de ces variations, ce qu’elles indiquent , l’usage qu’on en peut faire dans la pratique , tout cela n’est pas de ce lieu : on ne se propose que de réveiller l’attention des médecins sur des matières qui semblent avoir été trop négligées , surtout par les modernes (i).

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