CHAPITRE XXX
De la complication du pouls dans la Jievre maligne.
Il n’en est pas de la fièvre maligne comme des autres espèces de fièvre : il n’y a point ici de marche constante ; tout indique un désaccord et une incertitude générale. Cette fièvre se cache quelquefois sous l’apparence d’une simple incommodité : tantôt elle imite ou elle joue , si on peut ainsi parler , la santé la moins suspecte y tantôt il semble se présenter des crises heureuses , qui sont d’autant plus funestes qu’elles paroissent plus favorables : en un mot , la fièvre maligne est un assemblage informe de presque tous les maux , et de toutes les incommodités possibles ; elle contient le germe de toutes sortes de symptômes les plus fâcheux ) c’est un dérangement composé de celui de la plus grande partie des organes y c’est une fièvre très-aiguë , qui est la suite de plusieurs maladies chroniques.
Ce grand nombre de symptômes , souvent opposés , ne sauroit dépendre d’une seule et même cause ; aussi tous les systèmes sur les causes des maladies , peuvent-ils trouver leur application dans la fièvre maligne ^ cette maladie fournit des argumens à toutes les sectes , et aucune ne peut en fixer exactement la nature : il faut donc , pour s’en former une idée complète , faire un mélange ou une combinaison de toutes les manières particulières de considérer les maladies ordinaires.
Les convulsions , la sécheresse , les spasmes , les douleurs vagues , les vices des sécrétions , et d’une marche fixe , sont des indices certains de la manière dont le genre nerveux est attaqué dans la fièvre maligne ; cette maladie est des plus nen^euses , considérée de ce côté-là ; mais il y a autre chose q^ue du spasme et du décoiicertement dans les oscillations nerls.
Ceux qui , dans l’examen des eauses des maladies graves, ne s’attachent qu’à considérer Tétât du cerveau , trouvent ici de quoi appuyer leur opinion : l’assoupissement , le délire , le saignement de nez , l’engorgement des vaisseaux et le sang extravasé trouvés à l’ouverture des cadavres , leur fournissent des argumens qui ne sont pas peu spécieux ; mais un homme qui vient de recevoir un coup à la tête , et dans lequel le cerveau est blessé ou comprimé , non plus qu’un éjiileptique ou un maniaque , n’ont pas une fièvre maligne ^ il y a dans cette fièvre autre chose qu’une affection du cerveau.
La tension du ventre et de la région épigastrique , l’inertie , ou les mouvemens irréguliers et Textréme sensibilité des entrailles , les vomissemens , les dévoiemens , symptômes presque inséparables de la fièvre maligne , prouvent sans doute l’affection des premières voies : il y a pourtant autre chose que cette affection y un malade qui a une inflammation du ventre , une colique bilieuse ou convulsive , un choléra-morbus , n’a pas pour cela la fièvre maligne.
Il faut en dire autant des affections de la poitrine^ les maux de gorge , les convulsions du diaphragme , l’irrégularité et la cliflî-
3(jo RECHERCHES
culte de la respiration , tout manifeste l’embarras de la poitrine dans la fièvre maligne • mais cette fièvre n’existe pas dans une simple fluxion de poitrine , et dans d’autres maladies des parties contenues dans cette cavité.
Ceux qui regardent les dérangemens de la transpiration et les affections de la peau comme les causes de presque toutes les maladies , peuvent aussi appuyer leur système de l’histoire de la fièvre maligne ; la sécheresse et la chaleur brûlante de la peau , les sueurs irrégulières, les éruptions de toutes les espèces, les dispositions érysipélateuses et même œdémateuses, qui sont autant de symptômes de cetie fièvre , démontrent les embarras de tout Y organe cutané ^ mais cette partie peut être affectée de plusieurs de ces accidens , sans que cela suppose une fièvre maligne.
Il est évident que le système des humoristes n’est nulle part aussi spécieusement appliqué que dans l’explication de plusieurs des symptômes de cette fièvre j la dissolution du sang, sa coagulation , ses vicieux mé anges, sont une suite nécessaire de la suspension des sécrétions j la matière de la transpiration , la bile , l’urine retenue dans le sang de ceux qui ont la fièvre maligne , ne peuvent qu’aliérer et décomposer les liqueurs, et donner lieu à tous les vices dont elles sont susceptibles ) cependant les maladies qui paroissent le plus dépendre de ces différens vices des liqueurs, telles que la jaunisse , les hydropisies , les reflux de lait , ne sont point des fièvres malignes , non plus que des cachexies ordinaires.
C’est donc avec raison que la fièvre maligne doit être regardée comme le fonds de plusieurs maladies jointes ensemble : un malade attaqué de cette fièvre bien caractérisée , a tout à la fois le cerveau embarrassé , les nerfs pris , les humeurs altérées , mal combinées • il a toutes les espèces d’embarras qui peuvent être les causes de plusieurs maladies du ventre , de la poitrine , de la tête et des autres parties ) il est , pour ainsi dire , dans l’état qui pourioit constituer un scorbut aigu ^ tous les couloirs sont étranglés, tous les vaisseaux sont inégalement engorgés (i).
Aussi l’ouverture des cadavres des personnes mortes d’une fièvre vraiment maligne , démontre-t-elle, que tous les viscères sont ecchjmosés , meurtris, prêts à entrer en putréfaction , semblables aux chairs d’un animal qui a été forcé par la course : aussi la fièvre maligne , bien caractérisée , n’est-elle souvent , si on peut le dire , qu’une agonie allongée j c’est un renversement presque total de j’économie animale , une sorte de délire de la nature , et le plus dangereux éc^mil de l’art.
L’inflammation dont on fait souvent l’objet principal du traitement dans la fièvre maligne, ne paroît pas , à beaucoup près, aussi à craindre que d’autres symptômes de cette maladie : il est vrai qu’elle s’v trouve quelquefois jointe j mais une fièvre inflammatoire ou ardente , est bien distincte de la fièvre maligne : peutêtre même l’inflammation est-elle une sorte de ressource dans la fièvre maligne , soit qu’il y ait un engorgement suppuratoire fixe
(t) Voyez Instit. raédicin. page 85.
SUR LE POULS. 3(?i
<3ans un lieu particulier , soit que l’inflammation soit ge'nérale , et , comme on dit , dans le sang ; c’est par son moyen que la nature et l’art viennent quelquefois à bout de cette cruelle maladie , ce qui sera remarqué dans la siTite de ce chapitre.
Il est donc naturel de penser que la fièvre maligne se prépare souvent de fort loin , et qu’elle n’est que le produit de plusieurs incommodités , ou de petites maladies négligées : elles mettent beaucoup de temps à faire 1 urs progrès 5 elles éclatent enfin , et se combinent de manière à produire des effets pernicieux , en attaquant la vie de tous les côtés et dans tous ses fondemens.
Un état constant de chagrin , d’excessive crainte ou de contention d’esprit , une longue suite d’exercices pénibles , tout cela donne peu à peu au genre nerveux un certain degré de tension et de sensibilité , qui lui fait perdre la souplesse nécessaire pour ses fonctions; de là une infinité d’obstacles à la liberté des sécrétions et des excrétions , etc.
C’est au moyen de pareilles dispositions que plusieurs causes qui seroient à peine en état de produire des incommodités graves ou des maladies ordinaires , peuvent occasionner une fièvre maligne. Il est en effet bien difficile de concevoir qu’un corps bien sain puisse tout d’un coup acquérir le degré de désordre et de dépravation propre à la fièvre maligne : on connoît l’activité de certains poisons et leurs effets funestes ; mais il n’est pas démontré qu’ils existent dans toute fièvre maligne ; et quand même ils existeroient , ils supposent la plupart un dérangement particulier dans les corps sur lesquels ils trouvent le plus à mordre.
La contagion même de la peste a été mise en doute par des hommes forts et par des esprits déterminés , qui ont prétendu que la peur , qui est presque toujours l’effet d’une foiblesse de constitution , est une des causes principales des effets les plus funestes de cette contagion ; ils ont remarqué que les gens pauvres , mal nourris depuis long-temps , et qui , par leur état de misère , craignent de manquer de tous les secours nécessaires , sont les plus sujets à être attaqués de la peste. Il n’y a point d’épidémie qui ne commence par attaquer les corps cacochimes , et les pauvres gens , qui ont presque toujours l’âme abattue par leur mauvaise situation : il est enfin peu de maladies malignes qui attaquent des corps bien sains; elles arrivent presque toujours à ceux qui ont été éprouvés par une suite d’incommodités ou de maladies, et surtout de peines d’esprit.
Enfin , la fièvre maligne est une maladie tr'es-compliquée , ou le résultat et la fin de plusieurs maladies chroniques, ou bien un dernier effort de l’état de gêne dans lequel plusieurs incommodités graduées ont mis la plus grande partie des organes.
Cette maladie suppose beaucoup de force et d’activité dans les sujets qui en sont attaqués : ils doivent être constitués de manière à pouvoir long-temps résister aux incommodités qui précèdent la fièvre maligne : les maux de tête , les lassitudes , les indigestions , etc. , auroient été des maladies réelles pour des corps foibles ; toutes ces révolutions même réitérées ne font que des impressions
sourdes et passagères dans des corps forts ; ils se soutiennent par leur activité et par la vivacité de leurs inouvemens : s’ils succombent , ce n’est qu’après des coups redoublés , et en conservant toujours un degré de force proportionné à leur état naturel ; ainsi il faut être , au fond , d’une constitution robuste pour avoir la fièvre maligne.
Riefi ne caractérise autant cette fièvre bien exquise que la tournure particulière que le suc nourricier, et tout le tissu cellulaire ou muqueux , a reçu dans cette fièvre : ce tissu paroît être le siège des inflammations , et le suc nourricier la matière des suppurations ordinaires (i) ; ils sont tellement dépravés dans la fièvre maligne, qu’il ne peut s’y former aucune vraie inflammation ni aucune suppuration parfaite ÿ il ne s’y forme que des embarras et des engorgemens gangréneux.
Or, l’histoire des gangrènes externes et internes apprend que cette dépravation du tissu des parties se travaille et se prépare de loin • les organes qui ont perdu de leur ressort, par exemple, à l’occasion des grands froids , et qui ne reçoivent point de nourriture à cause de l’étranglement des vaisseaux , sont les sièges ordinaires des gangrènes qui viennent de cause interne ; c’est ainsi que tous les points gangréneux , si communs dans la fièvre maligne , sont vraisemblablement dus à des impressions anciennes du tissu muqueux , du parenchyme des parties , ou de leurs derniers vaisseaux.
L’examen du sang tiré dans la fièvre maligne indique souvent que ce sang a perdu la substance muqueuse ou nourricière qui en lie les parties j cette substance est la matière des couennes et des concrétions qu’on trouve dans les palettes : il s’en trouve dans cette fièvre beaucoup moins que dans plusieurs autres , c’est-àdire qu’il n’y a point de pléthore de suc muqueux ou nourricier comme dans les maladies inflammatoires.
Cette privation de suc muqueux paroît être le plus funeste des symptômes dans la fièvre maligne ; c’est pourquoi il n’y a pas ordinairement de suppuratians ni de coctions à attendre dans cette fièvre* cependant les observations réitérées et approfondies sans préjugés J indiquent que ce n’est guère qu’à la faveur des suppurations et des dépôts inflammatoires que l’on guérit de la fièvre maligne.
On pourroit avancer que le suc muqueux qui nage dans le sang a quelque rapport au blanc d’œuf, qui clarifie une liqueur trouble dans laquelle on le fait bouillir : ce suc porté dans tous les vaisseaux par le mouvement de la fièvre , entraîne avec lui toutes les parties d’urine ,, de bile et d’autres liqueurs excrémentitielles^ il clarifie , pour ainsi dire , le sang : c’est ce qui se passe dans les maladies putrides inflammatoires.
On ne peut pas se flatter qu’il en soit de même de la fièvre maligne, dans laquelle le suc muqueux ne roule pas avec le sang, soit qu’il reste cantonné dans le tissu cellulaire qui a perdu toute son activité , soit qu’il ait dégénéré lui-méme , ou qu’il manque^^
(î) T^oyez. Tiièse des eaux. d’Aquitaiue.
presque entièrement dans un corps attaqué de la fièvre maligne , et qui s’est mal nourri depuis long-temps : il faudroit donc , suivant cette idée , exciter, s’il étoit possible , une inflammation vraie et une pléthore du suc muqueux dans la fièvre maligne : c’est là peut-être ce que produisent les remèdes les plus appropriés dans cette maladie.
Les vésicatoires donnent une secousse générale au genre nerveux , ils excitent une disposition inflammatoire , ils fixent les courans des humeurs et les traînées irrégulières des oscillations j ils donnent du ressort à tout le parenchyme des parties dans lesquelles séjourne le suc nourricier : il faut en dire autant à peu près des remèdes internes les plus forts , des émétiques , des cordiaux , des sudorifiques , du quinquina , des esprits volatils , qui sont, pour ainsi parler^ de légers vésicatoires internes.
On sait que les Japonnois et les Chinois ne traitent plusieurs maladies que par le cautère actuel et par V acupuncture ; c’està-dire, en faisant sur toute l’habitude du corps une grande quantité de petites plaies , avec des instrumens aigus qu’ils plongent dans les chairs ; ils forment par-là plusieurs noyaux inflammatoires J ils réveillent le tissu muqueux ou cellulaire , dont les nerfs sont engourdis^ ils font rentrer au moyen de cette irritation donnée à la peau une certaine quantité de suc muqueux dans le sang j et la nature se sert de ce suc pour la coction , pour les excrétions , et pour former des dépôts qui favorisent les mouvemens critiques.
C’est ainsi , à quelques différences près , que « les Hottentots , » après s’être gratté le creux de l’estomac jusqu’à ce qu’il en » sorte du sang , y appliquent une composition dont ils ont avalé » une partie ^ et ils se guérissent par-là de la blessure d’une flèche » empoisonnée (i).
» L’usage du continent de l’Amérique étoit de plonger les gens ï) attaqués de la fièvre dans l’eau froide , et de les mettre ensuite » devant un grand feu , après quoi quelques heures de sommeil » achevoient de les rétablir (2). »
Enfin , il y avoit des sauvages qui guérissoient les malades en les faisant courir à perte d’haleine au sortir du bain , et en les fouettant très-vigoureusement pendant cette course.
Les ventouses scarifiées , si vantées par les anciens , faisoient à peu près les mêmes effets , ainsi que les ligatures aux extrémités , et tous les topiques plus ou moins irritans. Ne pourroit~on pas les attendre des bains chauds ou froids?
Quoi qu’il en soit , il semble que ceux qui , dans la fièvre maligne , ne sont occupés qu’à prévenir les progrès de l’inflammation par beaucoup de saignées , par des boissons abondantes , des purgatifs aigrelets ou légèrement aiguisés , n’attaquent pas la maladie dans son principe ; ils sont fort éloignés de favoriser l’espèce d’effort critique que la nature pourroit exciter par elle-même.
(1) Hisioire générale des voyages , liv. XIV, tome V , page 164.
(2) Ibid, tome VII , page 87.
Le pouls est ires-compliqué dans la fièv-re maligne : il est concentré, petit, déprimé, quelquefois même plus lent que dans rétat naturel, au commencement de la maladie : le dé^eeloppement n’est jamais complet dans les progrès de la maladie j le pouls reste toujours non critique , trés-coneulsif slm fond , mais d’ailleurs fort variable , plus ou moins tremblant , suivant l’expression d’Hippocrate : s’il paroît bien critique , ce n’est que pour un temps , qui ne suffit pas pour assurer la crise.
En un mot, il n’y a rien de fixe, rien de déterminé dans la marche du pouls de la fièvre maligne^ il est même quelquefois d’autant plus à craindre, qu’il semble plus naturel ou plus critique. Au reste, tout dépend du degré de malignité y lorsqffiil arrive que la lièvre maligne prend une bonne tournure , alors le pouls reprend son état et sa marche ordinaire, ou bien critique.
Il seroit inutile de rapporter ici des observations à cet égard , d’autant mieux que l’application de tout ce qui a été dit jusqu’ici au sujet du pouls critique , différemment compliqué avec le pouls é' irritation , se présente assez naturellement, et paroît suffire jusqu’à ce qu’on ait plus exactement examiné le pouls éé irritation ou non critique (i).