‹ Œuvres complètes de BordeuChapitre 89 sur 96 · SIXIÈME FAIT · texte numérisé non relu

SIXIÈME FAIT

Veau. Hippocrate a avancé que les eaux de neige et de glace sont tputes tres-mauvaises , parce quune eau qui a été gelée ne recouvre jamais sa première qualité ; elle perd , ajoute-t-il , en se glaçant, ce qu elle a de plus clair, de plus léger, et de plus doux.

Les eaux de tous les torrens qui se trouvent dans les montagnes viennent de certains réservoirs toujours pleins de neige et de glace : elles sont crues , dures et froides; chacun l’éprouve en les buvant ; et il est aisé d’apercevoir que les gens qui en boivent habituellement ne sont pas bien sains.

Il faut avouer que , comme le dit Heister , on ignore la manière dont cet élément opère pour causer des maladies (telles que les écrouelles ) , quoiquon ait avancé un grand nombj'e à opinions spécieuses sur ce sujet : ce n’est pourtant pas à dire qu’on ne puisse trouver quelques raisons d’un fait aussi évident; i! paroît même que quelques corollaires tirés de certaines observations ax crées , sulliseut pour éclaircir cette matièreo,

Les eaux des moutagnes ne prennent pas bien le savon , elles ne blanchissent pas le linge comme il faut , elles sont plus rudes au tact que toutes les autres : elles ne cuisent pas bien la viande et les légumes ^ elles les durcissent au lieu de leur donner cetfe mollesse égale qui convient; elles ne font jamais du pain parfait. IS’en voilà-t-il pas plus qu’il n’en faut pour faire présumer qu’elles font sur la digestion à peu près les mêmes effets : elles se lient mal avec les parties qui doivent former le chyle ; elles ne se marient pas avec les sels et les huiles du suc nourricier, et celui-ci de-* vient par là moins liant et moins coulant.

D’ailleurs l’eau des torrens des montagnes n’est pas égale à toutes les heures du jour; nous en connoissons plusieurs dont l’eau n’est pas la même le matin , à midi et le soir : ces variations journalières dépendent de l’action du soleil qui fond plus ou moins les neiges , et des pluies et des orages qui arrivent sur les montagnes ^ quelles révolutions singulières ne doit pas exciter une pareille eau ! Ëippocrate l’a dit : il est impossible qu’une eau soit en tout sem-^ blable à une autre eau ^ les hommes qui bowent de toute sorte d’eau sont sujets à bien des maladies : les habitans des mon-? tagnes sont évidemment dans ce cas.

C’est à dessein que nous ne disons rien du poids des différentes «aux : on avance communément que les plus légères sont les meilleures y nous avons pourtant observé que celles des montagnes sont quelquefois plus légères que celles qui jaillissent dans les vallées : cependant , il y a une grande différence pour leur bonté ; celle-ci dépend peut-être d’une certaine terre ou des sels avec lesquels l’eau se joint. La plus pure , celle qui approche le plus de l’état élémentaire, est trop vive, trop tenue et trop dure.

Mais arrêtons-nous aux expériences dont nous venons de parler^ elles indiquent que les humeurs de ceux qui boivent de l’eau de neige et des torrens n’ont pas la lubricité , la douceur et V égalité convenables.

Vair. Les éloges qu’on fait de l’air des montagnes peuvent en imposer j les observations même sur lesquelles on fonde ces éloges ^ont souvent suspectes : les ciVâfd'm.s-, * habitués à l’air impur des, grandes villes , se trouvent quelquefois à merveille de l’air des montagnes; mais il agit alors comme une sorte de médicament : il est question de connoître les impressions qu’il fait sur ceux qui le respirent continuellement.

Quels effets singuliers ne doit-il pas produire ? 11 change de constitution plusieurs fois dans le joür. Ici il est toujours ombrageux et froid ; là il s’échauffe ]3rodigieusement pendant les fortes chaleurs , et devient tout d’un coup extrêmement frais dès que le soleil disparoît; il y a des vallées oit il reste des mois entiers chargé de brouillards épais ; il y en a où le soleil ne paroît presque point ; enfin , l’air du pied des montagnes est souvent marécageux , et celui du sommet n’est respiré que difficilement vu sa légèreté.

Qui ne voit que toutes ces variations doivent nécessairement porter sur la transpiration , et la rendre fort imparfaite ? D’ailleurs , îlsemble qu’on puisse considérèr l’air comme l’eau : celle-ci, trop

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pure , trop élémentaire , porte sur le tempérament , comme nous le disions ci-dessus ^ de meme l’air doit peut-être être chargé d&; certains miasmes , qui masquent son ressort et qui V adoucissent^ afin qu’il soit moins vif et moins nuisible.

S’il est vrai que certaines exhalaisons dont l’air se charge sont! comme autant de méphitis , pernicieux aux animaux et aux vé-gétaux eux-mêmes, ne peut-on pas avancer aussi que les exhalai- sons douces et nouvelles des animaux et des végétaux rendent l’air ' plus analogue à la poitrine et aux parties? Après tout, il semble • que la nature ait craint d’exposer les organes des animaux à l’air le plus pur : la transpiration qui sort du poumoïi , celle qui en- • toure tout le corps des animaux , est une espèce de rempart et de ■ laboratoire où l’air se charge de certaines parties qui V adoucis- ■ sent, et qui l’incorporent déjà , pour ainsi dire, dans l’animal qui : va les respirer j ces préparations sont une espèce de digestion à ; laquelle l’air doit se in’êter, et à laquelle un air vierge comme • celui des montagnes résiste peut-être trop.

Il n’y a qu’à faire attention à ce qui se passe dans les jeunes» animaux pour convenir de ce que nous avançons; tous leurs sensont été munis de certaines forces, qui s’opposent à l’effort de l’at- • mosphère qui les environne : l’organe de la vue , celui de l’ouïe et la peau elle-même ne s’accoutument que peu à peu à leurs fonctions; le poumon a pour se préserver des impressions de l’air, une grande quantité de transpiration^ c’est dans cette transpiration qui fomente une chaleur convenable , que les animaux déjà formés vivent, et que les jeunes grandissent : prenez garde à la nature de l’air que ceux-ci respirent dans leurs nids , dans des grottes , sous la terre où l’air ne se renouvelle qu’ imperceptiblement, ainsi que dans un bercail , etc. Enfin , voyez comment les bouchers et les cuisiniers engraissent , et deviennent vigoureux dans une atmosphère que bien des gens craindroient.

Ces exemples , et bien d’autres que nous pourrions rapporter , prouvent que le froid, les vents et l’air subtil des montagnes détruisent l’atmosphère animale, s’il est permis de parler ainsi; ils mettent la peau à nu, ils l’irritent trop brusquement, et conséquemment ils la dérangent dans ses fonctions.

On ne nous accusera pas, sans doute, d’ignorer combien il est souvent important de renouveler l’air trop chargé d’exhalaisons pernicieuses; mais il y a un milieu raisonnable en toutes choses, et encore une fois l’air des montagnes ne nous paroît pas aussi utile pour ceux qui en usent habituellement, qu’il est agréable à ceux qui ne le respirent que pendant les belles saisons.

L’acide qu’il contient est moins masqué , et peut être plus abondant qu’il ne l’est dans la plaine; ce qui se prouve, soit par la grande quantité de cet acide qu’on peut ramasser, en renouvelant sur une montagne l’expérience de Stahl avec la dissolution du sel de tartre , soit en ne faisant qu’une légère attention aux vivres couleurs des fleurs des montagnes, et à l’efficacité et la quantité des sels que les plantes y contiennent, aussi-bien qu’à celui qu’on trouve en cristaux sur la surface de la plupart des rochers ; on sait que

SUR LES ÉCROUELLES. 43i

I tons ces pliénomènes dépendent de la présence d’un acide , qui doit i nécessairement déranger la nature des humeurs des montagnards.

Rappelons pour preuve ultérieure les impressions que font la ! chaleur et le froid sur les montagnes : on peut avancer qu’elles ne I sont pas précisément les memes qu’on sent dans les villes ou dans i les plaines. Le froid est sec , vif et pénétrant sur la montagne : c’est i de lui qu’il convient de dire : P enetrabile frigus adurit ^ et la chai leur y est toujours mêlée d’une sorte de fraîcheur importune à bien ! des gens : quelque chaud qu’il fasse au soleil sur une montagne, i on sent sa peau picotée par un air vif qui irrite en rafraîchissant^ j on sent en même temps le froid et le chaud ; on est dans un état I pareil à celui oh l’on se trouve lorsqu’on a passé deux ou trois I nuits , et que l’on tâche de s’échauffer au soleil ou devant un bon I feu : la peau est dans un resserrement singulier , qui démontre ! sa gêne.

i Ainsi , sans parler des effets de la gravité et de l’élasticité de l’air des montagnes , ni des vapeurs et des exhalaisons dont il s’y charge , nous nous en tenons à des observations que tout le monde peut faire ; elles prouvent que l’inconstance de cet air le rend moins précieux , moins salutaire qu’on ne le croit communément : nous parlerons plus spécialement un peu plus bas de la modification que nous croyons qu’il donne aux liqueurs et aux solides.

Les alimens. Le lait , le petit-lait , le fromage et les farineux sont la nourriture ordinaire des montagnards. Ils combinent différemment ces sortes de mets , pour en faire des bouillies , de la pâte et du pain : ce qu’il est essentiel de remarquer , c’est qu’ils font dans les Pyrénées , avec le maïs , qui est leur blé le plus ordinaire , beaucoup de pain sans levain • ils font cuire la farine dans l’eau ou le lait ; ils en forment une pâte , qu’ils font griller sous la cendre y tous ces mélanges n’ont pas été préparés par la fermentation : qui ne voit combien ils doivent être de difficile digestion ? Ils forment une sorte de colle ou de glue. , dont l’estomac ne peut se défaire qu’avec beaucoup de peine ^ le chyle qui en résulte est épais, visqueux , lent, et il porte avec lui tous les principes de la fermentation ; il a beaucoup plus de penchant à s’aigrir que celui qui est fait avec la viande.

La masse des humeurs se ressent sans doute de cette disposition du chyle ^ il est évident que l’acide viendroit à prendre le dessus , si les travaux de la sanguification et le mélange des sucs bilieux ne s’y opposoient , et si les différentes excrétions ne l’emportoient à proportion qu’il se développe.

L’urine des habitans de la montagne donne plus communément des signes d’acidité que celle des gens de ville ^ on a éprouvé qu’elle rougit plus souvent le sirop violât : cette expérience, qu’il est aisé de refaire , n’est pas moins vraie , quoiqu’elle soit opposée à ce que des auteurs de réputation en ont dit. L’urine des enfans , principalement, sent l’acide ; elle est souvent laiteuse, et se concret comme de la crème ou de la colle légère. La transpiration de ces mêmes habitans est si évidemment chargée d’acides , qu’il est impossible de rester dans un endroit ou ils sont assein-

blés ; on y sent l’aigre le plus vif : ainsi la nature fait des elTortss continuels pour chasser toutes les parties nuisibles qu’un chyle î mal travaillé fournit habituellement. |

Mais à proportion que les urines , la transpiration et les autres s! excrétions emportent les acides superflus, les variations de l’air s’opposent , comme nous l’avons remarqué , à ces évacuations i t ‘ elles les suspendent ou les dérangent^ d’ailleurs ^ l’air lui-même^ chargé d’acide , le communique aux humeurs , et Feau trop vive ' favorise Faction de ce sel.

De manière que les montagnards sont continuellement exposés à un enchaînement de causes qui fomentent l’acrimonie acide des humeurs , ou la disposition la plus prochaine aux écrouelles {^cinquième fait).

Il n’y a qu’à les voir , et à étudier leur tempérament , pour en mieux juger* quelque brillante que semble leur santé, quoi-» qu’il paroisse qu’ils n’ont rien à souhaiter à cet égard , et quoi-^^ qu’on vante beaucoup leur embonpoint, il est de fait cependant qu’ils ne sont pas aussi vigoureux que les paysans des plaines : ils sont mous , lents , paresseux , et moins capables qu’on ne pourvoit le croire de supporter de violens exercices. En un mot, ils appro-^ chent de l’état qui caractérise le tempérament des enfans^ ils ont avec eux des rapports qui font qu’ils sont sujets aux memes ma-^ ladies.

SEPTIÈME EAIT.

Rapportons ici une observation qui nous paroît singulière et peu connue , et que nous avons faite en ouvrant les cadavres de quelques enfans morts des écrouelles ; nous avons trouvé leur foie gros et blanc , ou du moins d’un jaune fort clair • la vési-^ cule du fiel étoit pleine d’une substance blanche et transparente comme de la colle de poisson ^ et l’intérieur même du foie étoit sec et blanc comme l’extérieur.

Ceci rappelle ce qui se passe dans les animaux que l’on nourrit avec de la pâte et du lait * leur foie devient fort gros et fort blanc. Il n’a ni la couleur ni l’amertume qui caractérisent ce viscère dans les animaux vigoureux.

Qu’est-il arrivé à ces animaux ainsi engraissés? Il est évident que la bile a perdu son action , et que les liqueurs acides ont pris le dessus; le même accident arrive aux enfans écrouelleux. Cette preuve nous semble convaincante pour notre opinion : car enfin les animaux engraissés comme ceux dont nous parlons, deviennent sujets à des dépôts à la tête et au croupion , qui ont bien du rapport avec les tumeurs écrouelleuses ; et quoiqu’ils semblent fort sains, ils le sont bien moins que ceux de leur espèce qui sont maigres ; d’ailleurs les écrouelles ne maigrissent pas toujours les enfans qui les ont ; il y en a , au contraire , qui en sont attaqués , et qui sont fort gras.

Mais éclaircissons, avant d’aller plus loin, une observation qui paroît contradictoire à celle que nous venons de rapporter j et qu’on ne manqueroit pas sans doute de nous opposer.

HUITIÈME 'fait.

îl y a des écroiielleiix d’un âge déjà avancé , et qui sont évU demment bilieux • ils sont maigres , jaunes , noirâtres , et enfin on trouve après leur mort leur foie d’un brun noirâtre , et la vésicule du fiel, pleine d’une bile extrêmement jaune, épaisse et abondante^ comment imaginer que l’acide domine dans de pareils tempéramens?

L’observation est vraie , mais elle ne conclut rien contre nous : ceux qui examineront les choses de près verront que ces gens qui paroissent bilieux ont en effet des humeurs disposées à divers acides : il y en a dont la bile est fort âcre ^ mais leurs sucs lymphatiques sont glaireux et acescens.

On diroit que les deux acrimonies existent dans ces tempéraiinens ^ ceci est plus conforme à l’observation que ce que l’on apprend dans les auteurs classiques : comment concevoir que l’acide et l’alkali dominent dans le même sujet?

Ce qu’il y a de positif, c’est qu’on trouve tous les jours des gens qui vomissent des matières aigres et acides , èt puis des sucs bilieux fort amers , fort âcres ^ il semble que ceux-ci sont si tenaces , qu’ils ne peuvent pas se mêler avec les premiers j et comme ils ne se mêlent point, chacun prend la tournure qui lui est naturelle 5 les sucs glaireux deviennent acides.

En un mot, tout concourt à prouver que les humeurs ont beaucoup de penchant à devenir acides, et qu’elles le sont même déjà dans les écrouelleux : examinons cette vérité plus particulièrement; tâchons de découvrir la disposition que les humeurs et les solides prennent.

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