‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 1 sur 149 · Œuvres complètes de Bossuet · texte numérisé non relu

Œuvres complètes de Bossuet

Ceux qui voient toujours Bossuet pour ainsi dire sur le mont Sinai, lancant la foudre et des éclairs, ne le connoissent pas tout entier : si, d'un cóté, la force et la véhémence, la grandeur et l'élévation, le sublime et l'éclat sont les traits caractéristiques de son esprit; d'une autre part la bonté, la douceur, l'indulgence, la compassion vivifiée par le zèle charitable et l'affectueuse piété, forment le fond de son cœur.

En effet, à cóté du grand orateur qui subjugue les ames et de l'invincible docteur qui terrasse les hérésies, on rencontre toujours, dans ce saint évéque, le bon pasteur qui pait ses ouailles fidéles dans les gras pâturages et ramène la brebis égarée dans le bercail du Seigneur. A peine vient-il d'étonner les princes et les rois par la sublimité de ses accens dans les Oraisons funébres; et déjà nous le voyons, tantót dans une conférence ecclésiastique instruisant ses prétres avec la simplicité d'un Vincent de Paul, tantôt dans son séminaire préparant comme un autre Borromée les jeunes lévites aux combats de la foi, tantót dans une humble église de campagne bégayant en quelque. sorte la céleste parole au milieu des laboureurs et des enfans.

Il affectionnoit particuliérement, parce qu'elle étoit la plus sainte, la portion de son troupeau que les vœux de la perfection chrétienne consacroient à Dieu sans réserve. Lorsqu'il avoit déjà supporté le poids du jour au milieu des travaux de la science et de l'épiscopat, il alloit dans un monastère expliquer familièrement, comme il avoit fait au Val-de-Grace, soit un psaume, soit un passage de l'Evangile. Malgré la distance des lieux, il savoit porter partout, comme à travers l'espace, les bienfaits de la sollicitude pastorale; ses lettres de direction alloient trouver partout, dans son diocése, les ames pieuses, craintives, affligées, qui avoient besoin de lumières, d'encouragemens, de consolations.

Tout cela ne contentoit pas son cœur d'évéque : il voulut se trouver

TOM. VI. Uu

n LES MÉDITATIONS.

en tout temps et en tout lieu, si l'on peut parler de la sorte, dans les asiles de la prière et de la ferveur chrétienne : il composa les Elévations sur les mystéres et les Méditations sur l’Evangile.

Si l'on veut montrer ici-bas la vérité divine avec ses ravissantes splendeurs, qu'on la fasse ressortir dans sa simplicité majestueuse, pure des vains ornemens du langage humain, telle que la dévoilent à nos yeux les célestes oracles interprétés par l'Eglise. Déjà Bossuet avoit exposé pour l'instruction du dauphin, au milieu du faste et des bruits de la Cour, les principaux dogmes de la foi; dans les Elévations sur les mystéres, il entoura ces dogmes d'un nouvel éclat, en les exposant sur un plan plus large à la lumière des Ecritures. Partant du sein de l'éternité pour arriver à la plénitude des temps, il suit les àges progressifs de la religion, depuis son origine jusqu'à la prédication du Sauveur ; la fécondité du Père, la génération du Fils et la procession du Saint-Esprit; la. catastrophe des anges rebelles, la déchéance de l’homme et la promesse de sa réhabilitation; la vie des patriarches , les prodiges de Moise et les prédictions des prophétes; Jésus né d'une Vierge mére, vivant caché en Dieu et soumis à ses parens : voilà les sujets qu'il traite avec la hauteur de la foi, voilà les mystères auxquels il nous éléve dans les Elévations. — Lorsque Jésus-Christ se fut préparé à sa mission libératrice, il précha l'Evangile, et c'est ici que commencent les Méditations. Comme on le verra dans l'Avertissement de l'auteur, le divin Maitre nous a donné ses principaux enseignemens, d'abord dans le discours sur la montagne, ensuite dans les paroles si touchantes qu'il a prononcées vers la fin de sa vie, depuis son entrée triomphante à Jérusalem jusqu'à sa mort. De là, comme deux parties : dans la première, le grand écrivain, suivant la marche du texte sacré, développe les vérités méconnues ou altérées par la philosophie profane, les principes du vrai bonheur; dans la seconde, il dévoile Fœuvre de la rédemption, les moyens du salut, les merveilles de la grace, l'union de l'homme avec Dieu.

Les Elévations se distinguent par la grandeur de la pensée et par l'éclat du style. Lorsque Bossuet aborde l'éternelle. génération du Verbe, il fend les airs et s’élève dans son vol rapide à la hauteur de l'aigle des évangélistes, de Jean, « enfant du tonnerre, qui ne parle point un langage humain, qui tonne, qui étourdit, qui abat tout esprit créé sous l'esprit de la foi; » il s'écrie : « Où vais-je donc me perdre? dans quelle profondeur, dans quel abime? » Partout il plane, audessus des nuages et des séraphins, dans les régions de l'infini, contemplant l'Etre immense, distinct dans son unité substantielle par la fécondité de la pensée, la filiation de la parole et la procession de la volonté aimante; exaltant les Personnes adorables dans la création qui tire l'univers du néant, dans la diffusion de la vérité qui produit

REMARQUES HISTORIQUES. Inn

un nouveau monde intellectuel , et dans la justification qui dépose au sein de la nature corrompue le germe de la glorification. — Le style des Méditations est moins élevé, mais non moins touchant. Dans cet ouvrage, ce n'est plus le Dieu de gloire et de majesté, semant les astres à travers l'espace et tenant le monde en sa main, qui abat nos esprits interdits; c'est le Dieu fait homme, doux, charitable et miséricordieux, pardonnant aux pécheurs et ne déployant sa puissance que pour soulager toutes les infortunes, portant lui-même la croix sur ses épaules et nous donnant jusqu'à la dernière goutte de son sang, c'est le Dieu sauveur qui parle au fond des cœurs et fait naitre les plus nobles et les plus tendres sentimens. Ainsi le sage et pieux pontife conduit, par les voies de la spiritualité la plus süre et la plus profonde, lame fidéle à l'école de Jésus et de Jésus crucifié, pour lui apprendre la reconnoissance et l'amour, la pénitence et la mortification, la priére et la vie en Dieu. La Harpe, qui s'étoit avisé de juger le grand homme et de le trouver médiocre dans les sermons, disoit, avec vérité cette fois : « Ceux qui n'ont pas lu les Méditations ne connoissent pas Bossuet. »

Le lecteur l'a remarqué sans doute, les Elévations et les Méditations ne forment qu'un seul tout, et voilà pourquoi je parle ici de ces deux ouvrages en méme temps. On trouve dans le premier les principales vérités du dogme chrétien, et l'on apprend dans le second les préceptes les plus importans de la moràále. Toutefois l’auteur n'a pas voulu faire, selon les procédés didactiques de l'Ecole, un traité de théologie scientifique : « Vous croyez que j'irai, nous dit-il, résoudre tous les doutes et contenter vos désirs curieux; vous vous trompez : je n'ai pas pris la plume pour vous apprendre les pensées des hommes. » Qu'est-ce done qu'il va nous apprendre? Les pensées de la Sagesse éternelle, les inventions du Verbe incarné,les merveilles de la grace, et cela sans raisonnement purement humain, sans discussion contentieuse, en dehors de tout système préconcu.

Ainsi les Eíévations et les Méditations traitent des vérités les plus touchantes et les plus élevées du christianisme, et ces deux ouvrages doivent le jour au zèle épiscopal pour la sanctification des ames: mais à quelle époque ont-ils été composés? L'abbé Ledieu dit dans ses Mémoires écrits en 1704 : « Bossuet composa, il y à dix ou douze ans, une explication de toute la religion; » il la composa dans sa retraite de Germigny, à deux lieues de Meaux, pour se reposer en Dieu des nouveaux travaux qu'il venoit d'entreprendre pour la défense de l'Eglise, au commencement de la lutte qu'il soutint si glorieusement contre la plus dangereuse des hérésies, contre le quiétisme. D'après les dates qu'on vient de lire, il faut fixer l'origine de nos deux chefsd'œuvre entre 1694 et 1696; et voici une indication plus précise encore.

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