XXVI: JOURNÉE
Jésus-Christ notre victime et notre nourriture.
« Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, 1 Psal. xxxi, 1, 2. — ? Psal, cit, 1-3, 10, 44,
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XXVIe JOURNÉE. 373 afin que celui qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle *. »
Qu'est-ce à dire, qu'il a donné son Fils unique ? C'est qu'il l'a donné à la mort, ainsi qu'il avoit dit auparavant : « Comme Moise a élevé le serpent dans le désert , il faut de méme que le Fils de l'homme soit élevé ?, » c’est-à-dire qu'il soit élevé et mis en croix. C'est donc ainsi que « Dieu a donné son Fils unique : » ill’a donné à la mort, et à la mort de la croix.
Mais comment est-ce que Dieu a fait pour donner son Fils unique à la mort? Le Fils de Dieu, en qui est la vie et qui est luiméme la vie, peut-il mourir? Afin qu'il pût mourir, Dieu l'a fait homme, l'a fait Fils del'homme d'une manière trés-véritable , irés-réelle, mais singulière, admirable, incompréhensible, qui étonne toute la nature et par ce moyen s'est accompli ce que Dieu vouloit que le Fils de l'homme, qui est en méme temps le Fils de Dieu, fût élevé à la croix et donné à la mort pour la vie du monde.
«Dieu donc a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique : » il l’a premièrement donné au monde, quand il s'est fait homme ; et il l'a en second lieu donné au monde, quand il l'a donné pour en étre la victime. La méme chair qu'il avoit prise pour se rendre semblable à nous et s'unir à nous, il nous la donne de nouveau, en la donnant pour nous en sacrifice. |
Voilà deux choses qui devoient être accomplies dans la chair de notre Sauveur : l'une, que le Fils de Dieu devoit venir en chair, pour s'unir à nous et nous étre semblable; l'autre, que le méme Fils de Dieu devoit s'immoler dans la méme chair qu'il avoit prise, et l'offrir pour nous en sacrifice. Une troisième chose se doit accomplir en cette chair immolée : il faut encore qu'elle soit mangée pour la consommation de ce sacrifice, en gage certain que c'est pour nous que le Fils de Dieu l'a prise et qu'il l'a offerte et qu'elle est tout à fait à nous. C'est une troisiéme merveille qui doit s'accomplir dans la chair de Jésus-Christ. Comment le ferat-il? Nous faudra-t-il dévorer sa chair, ou vive, ou morte, en sa propre espéce et nature? Et puisqu'il faut que son sang nous soit aussi bien donné à boire que sa chair à manger , afin que donné
1 Joan., 11, 16. — ? Ibid., 14.
ainsi il nous soit en gage que c'est pour la rémission de nos péchés qu’il a été répandu, faudra-t-il avaler ce sang en sa propre forme? A Dieu ne plaise ! Dieu a trouvé le moyen que, sans rien perdre de la substance de son corps et de son sang , nous les prissions seulement d'une maniere différente de celle dont ils sont naturellement exposés à nos sens. Par ce moyen nous avons toute la substance de l'un et de l'autre; et Dieu, en nous les donnant dans une forme étrangère, nous sauve l'horreur de manger de la chair humaine, et de boire du sang humain en leur propre forme.
Et comment a-t-il fait cela? Il a pris du pain et il a dit : « Ceci est mon corps, » mon vrai corps, mais sous la figure du pain; il a pris une coupe pleine de vin et il a dit : « Ceci est mon sang, » mon vrai sang, sous la figure de ce vin dont j'ai rempli la coupe que je vous présente. Comme donc, afin que son Fils éternel et immortel pût mourir, il l'a fait Fils de l'homme : ainsi, afin qu'on püt manger cette chair et boire ce sang , il a fait ce corps pain d'une certaine manière, puisqu'il a revêtu son corps de l'espéce et de la forme du pain : il a voulu que son sang füt encore versé dans nos bouches et coulât en nous sous la forme et la figure du vin. Nous avons donc toute la substance de l'un et de l'autre : les figures anciennes s'aecomplissent , notre foi est contente, notre amour a ce qu'il demande : il a Jésus-Christ tout entier, en sa propre et véritable substance, et l'Eglise le mange , l'Eglise le recoit: comme Epouse elle jouit de son corps; elle lui est unie corps à corps, pour lui être aussi unie cœur à cœur , esprit à esprit. Comment tout cela s'est-il pu faire? « Dieu a tant aimé le monde : »l'amour peut tout : l'amour fait pour ainsi dire l'impossible pour se contenter, et pour contenter son cher objet. Dieu aussi a fait pour nous l'impossible, je dis pour nous : car pour lui il n'y en a point : tout lui est possible. Mais ce qui étoit impossible à la nature à faire et au sens humain à comprendre, il l'a fait : son Fils est devenu le Fils de l'homme et il s'est approché de nous : la nature humaine, qu'il a mise en quelque facon entre lui et nous, n'a point empêché que ce ne soit lui-même en personne qui vint à nous, méme comme Dieu; au contraire il y est venu par l'homme méme, et la chair qu'il a prise a été notre lien avec
lui. De méme quand le Fils de l'homme a été donné à la mort, il a été vrai que le Fils de Dieu mouroit lui-méme dans la nature qu'il avoit prise. S'il faut ensuite manger cette chair donnée pour nous en sacrifice, son amour en trouvera le moyen : « Prenez, mangez, ceci est mon corps : » ne vous informez pas de la manière : c’est la substance qu'il vous faut : car c’est à la substance qu'est unie la divinité et la vie. Sous la figure de ce pain, c'est mon propre corps : sous la figure de ce vin, c'est le méme sang qui a été répandu pour vous : « Mangez, buvez : » tout està vous : ne songez pas à ce que vos sens vous présentent : c'est à votre foi que je parle ; c'est à elle que je dis : « Ceci est mon corps : » souvenez-vous donc que c'est moi qui vous le dis. Nul autre que moi, nul autre qu'un Dieu, nul autre que le Fils de Dieu par qui tout a été fait, ne pourroit parler de cette sorte : souvenez-vous que sous la figure de ce pain et de ce vin, c'est mon corps, c'est mon sang que je vous donne : ce corps donné à la mort, ce sang répandu pour vos péchés.
Et comment tout cela s'est-il fait? « Dieu a tant aimé le monde.» Il ne nous reste qu'à croire et à dire avec le disciple bien-aimé : « Nous avons cru à l'amour que Dieu a eu pour nous ‘. » La belle profession de foi! le beau symbole! Que croyez-vous, chrétiens ? Je crois l'amour que Dieu a pour moi. Je crois qu'il m'a donné son Fils : je crois qu'il s'est fait homme; je crois qu'il s'est fait ma vietime; je crois qu'il s'est fait ma nourriture, et qu'il m'a donné son corps à manger, son sang à boire, aussi substantiellement qu'il a pris et immolé l'un et l'autre. Mais comment le croyez-vous? C'est que je crois à son amour, qui peut pour moi l'impossible, qui le veut, qui le fait. Lui demander un autre «comment, » c'est ne pas croire à son amour et à sa puissance.
Si nous croyons à cet amour, imitons-le. Quand il s'agit de la gloire de Dieu et de son service, notre zèle ne doit rien trouver d'impossible. « Si vous pouvez croire , dit-il, tout est possible à celui qui eroit *. » Remarquez : « Si vous pouvez croire : » toute la difficulté est de croire, mais si une fois vous croyez bien, « tout vous est possible. » Dieu entre dans les desseins de votre zèle et
4 I Joan., 1V, 16. — ? Marc., 1x, 22.
sa puissance vient à votre aide. L'obstacle que vous avez à vaincre n'est pas dans les choses que vous avez à exécuter pour Dieu : il est en vous-méme, il est en votre foi : « Si vous pouvez croire. » Mais Dieu nous aide à croire : « Je crois, Seigneur; aidez mon incrédulité *. »
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XXVIF JOURNÉE.
Notre-Seigneur avoit promis sa chair et son sang dans l'Eucharistie. Joan., vi, 32-59.
Pour comprendre tout le dessein du Fils de Dieu dans l'Eucharistie, il faut encore écouter ce qu'il en dit en saint Jean, vi. Nous trouverons qu'il y fait trois choses : il y explique premièrement ce qu'il nous donne; secondement, le fruit qu'on en doit tirer; troisièmement, le moyen d'en tirer ce fruit.
Ce qu'il nous donne , c’est lui-même et c'est sa chair et son sang ; et dés qu'il en parle, les hommes s'écrient : « Comment cet homme nous peut-il donner sa chair à manger *? » L'homme raisonne toujours contre lui-méme et contre les bontés de Dieu. Quand Jésus, pour nous préparer au mystère qu'il devoit laisser à son Eglise au jour de la cene, dit qu'il nous donneroit sa chair à mauger et son sang à boire, les Juifs tombérent dans trois erreurs : ils crurent qu'il leur parloit de la chair d'un homme pur, du fils de Joseph; voilà leur première erreur : d'une chair semblable à celle dont les hommes nourrissent leur corps; voilà la seconde : d'une chair enfin qu'ils consumeroient en la mangeant; c'étoit la troisième.
Contre la première : « Je suis, dit-il, le pain vivant descendu du ciel ?. » La chair que nous mangeons n'est donc pas la chair du fils de Joseph : c’est la chair du Fils de Dieu, une chair concue du Saint-Esprit et formée du sang d'une vierge : « Le Saint- Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre : et la chose sainte qui naitra de vous, aura le
-nom de Fils de Dieu * : » Quod, nascetur ex te sanctum. Sanc-
* Marc., 1x, 23. — ? Joan., v1, 53. — 9 Ibid., 32-94, 41-43. — ^ Luc., 1, 33.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XXVIIe JOURNÉE. 311
tum : au substantif, pour ceux qui savent un peu la grammaire et qui entendent la force de ce neutre, c'est-à-dire une chose substantiellement sainte : maniere de parler qui fait voir que la sainteté est substantielle en Jésus-Christ. Pourquoi? Parce que sa personne est sainte par elle-même, par la sainteté essentielle et substantielle du Fils de Dieu. « Et c’est pourquoi , continue l'ange, il sera appelé le Fils de Dieu. » Qu'est-ce à dire, «il sera appelé : » est-ce qu'il ne le sera pas essentiellement, et qu'on lui en donnera le nom par quelque figure? A Dieu ne plaise! au contraire, il le sera appelé par excellence. Le Père qui l'engendre dans l'éternité, l'engendrera dans le sein de Marie : « La vertu du Très-Haut la couvrira de son ombre : » s’insinuera dans son sein :-et la chair que prendra le Fils de Dieu dans le sein de cette vierge, sera formée par le Saint-Esprit. Ce sera donc une chair sainte, de la sainteté du Fils de Dieu, qui se l'unit : elle sera pleine de vie, source de vie, vivante et vivifiante par elle- méme. Ainsi la première erreur est détruite.
Pour réfuter la seconde, qui consistoit à s’imaginer que la vie que Jésus-Christ promettoit par sa chair seroit cette vie commune et mortelle, il répète, il inculque dans tout son discours, que c'est la vie éternelle tant de l'ame que du corps, qu'il nous veut donner : « La volonté de mon Père est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés et que je les ressuscite au dernier jour : qui mange de ce pain, » de cette viande céleste, « de ma chair que je donnerai pour la vie du monde, vivra éternellement '. »
Pour détruire la troisieme erreur des Juifs, qui s'imaginoient une chair qu'on consumeroit en la mangeant, il leur dit : « Cela vous scandalise? » Vous serez donc bien plus étonnés, « quand vous verrez le Fils de l'homme monter au lieu d’où il est venu”. » Comme s’il disoit : On mangera ma chair, je l'ai dit : mais je n'en demeurerai pas moins vivant et moins entier. D'oü il conclut : Ne vous imaginez donc pas que je vous parle d'une chair humaine à
l'ordinaire, ou de la chair du fils de Joseph; ni que je vous parle d'une chair qui doive vous étre donnée pour entretenir cette vie mortelle , ni par conséquent d'une chair qui doive être mise en
1 Joan., v1, 89, 52 et 59. — ? Ibid., 62, 63.
pièces et consumée en la mangeant : « La chair » en ce sens « ne sert de rien : c'est l'esprit qui vivifie : les paroles que je vous dis sont esprit et vie ‘. » Quoiqu'il n'ait parlé pour ainsi dire que de sa chair, que de son sang, que de manger celle-là, que de boire l'autre , tout ce qu'il a dit est esprit, c'est-à-dire manifestement que dans sa chair, que dans son sang, tout est esprit, tout est vie, tout est uni à la vie et à l'esprit, parce que sa chair et son sang sont la chair et le sang du Fils de Dieu.
Autant donc que nous désirons la vie, autant devons- nous désirer cette chair qui nous la donne, qui la contient , qui est la vie méme. « Il est sorti de moi une vertu, je l'ai sentie sortir? : » c'étoit une vertu pour guérir les corps : combien plus en sortira-t-il pour vivifier les ames? Approchons-nous donc de cette chair : touchons-la : mangeons-la : il en sortira une vertu qui portera la vie dans nos ames et dans son temps la donnera à nos corps.
Il en est de méme du sang de Jésus: ce sang est plein de vertu pour nous vivifier : car c’est le sang du Fils de Dieu : «le sang du Nouveau Testament, » comme il l'appelle lui-méme et c'est-àdire, comme l'interpréte saint Paul, «le sang du Testament éternel,» par lequel « le grand Pasteur des brebis a été tiré de la mort?. » Il est donc lui-même ressuscité des morts par la vertu de son sang, parce qu'il devoit entrer dans sa gloire par ses souffrances. C'est par ce méme sang, par ce sang du Testament et de l'alliance éternelle, que nous devons aussi hériter de son royaume et avoir la vie éternelle. Mangeons, buvons, vivons, nourrissonsnous : unissons-nous à la vie par cette chair, par ce sang vivifiant : il les a pris pour s'approcher de nous : « Ce n'est pas aux anges qu'il a voulu s'unir; c'est la postérité d'Abraham, » c'est la nature humaine « qu'il a voulu prendre. Et parce que les hommes sont composés de chair et de sang, il a voulu aussi étre composé de l'un et de l'autre * : » c’est par là qu'il s’unit à nous et c'est par là qu'il nous sauve. Nous l'avons dit souvent et il nesefaut point lasser de le dire, cette chair et ce sang sont devenus le lien de notre union avec lui,l'instrument de notre salut,la source de notre “vie, parce qu'il les a pris pour nous, parce qu'il les a offerts pour
! Joan., Vt, 6k. — ? Luc., vit, 46. — 3 Hebr., xim, 20. — * Hebr., 11, 14, 16.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XXVIIIe JOURNÉE. 379
notre salut, parce qu'il nous les donne encore pour nous vivifier. Allons avec une sainte avidité à cette viande céleste : tout y est esprit et vie.
CU VU LULU LUE LE LULU EVE EU EUUUUU UV UV UUUUUUL EU LULU EU EU LU UV UUUUUUUUUUUUUULULULLUUUUUU vt