‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 103 sur 149 · XXIX: JOURNÉE · texte numérisé non relu

XXIX: JOURNÉE

La vie éternelle est le fruit de l'Eucharistie. Joan., vi, 26, 35, 47.

Le méme chapitre. Nous y devions trouver deux choses: la premiére est le fruit spirituel que nous devons tirer de l'Eucharistie : la seconde est le moyen d'en tirer ce fruit. Pour le fruit, il est aisé de l'entendre : ce fruit est de nous détacher de la vieet de nous attacher à Dieu. C'est sur quoi Jésus-Christ s'explique clairement par ces paroles : « En vérité, en vérité je vous le dis: vous me cherchez, non point parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé des pains» que j'ai multipliés dansle désert, «et que vous en avez été nourris. Travaillez, non point àla nourriture qui périt, mais à celle qui ne périt pas, que le Fils de l'homme vous donnera : car c'est lui que le Père céleste vous a désigné, en imprimant sur lui son sceau et son caractère ?, » et en confirmant sa doctrine et.sa mission par tant de miracles. Vous vous expliquez, mon Sauveur: votre dessein est de nous détacher de la nourriture et de la vie périssable, qui fait tous nos soins, à laquelle nous travaillons toute l'année, et transporter notre diligence et notre travail à la nourriture et à la vie qui ne périt

! Joan., V1, 69, 10. — ? Ibid., 26, 91.

point. Enseignez-moi, mon Sauveur : tirez-moi de cette manière admirable qui fait qu'on va à vous : dégoütez-moi de tous les soins qui n'aboutissent qu'à vivre pour mourir : faites-moi goüter cette vie où l'on ne meurt jamais.

«Quel miracle faites-vous, afin que nouscroyions en vous! ?» Que faites-vous de si merveilleux ? I] est vrai, vous nous avez rassasiés de pain dans le désert; mais ce pain est-il comparable à la manne que Moise a donnée à nos péres, de laquelle il est écrit : « Il leur a donné à manger le pain du ciel ?? » Le pain que vous nous avez donné étoitle pain de la terre; et il y a autant de différence entre vous et Moise, qu'il y en a entre la terre et le ciel.

On voit clairement par ce discours, qu'ils ne songeoient qu'aux moyens de sustenter cette vie mortelle, et que ce n'étoit pas sans raison que Jésus-Christ leur avoit reproché leurs désirs charnels. Car ils ne portent point leur pensée plusloin que la manne dont leurs corps furent nourris dans le désert, ni ils ne connoissent d'autre ciel que les nuées d’où elle leur avoit été envoyée, sans songer qu'elle n'avoit été appelée le pain du ciel et le pain des anges qu'en figure de Jésus-Christ, qui leur devoit apporter la vie éternelle. Il se sert donc de lexpression dont lEcriture se sert pour relever la merveille de la manne, à élever les esprits au vrai pain des anges, à la vérité qui les rend heureux, et qui s'étant incarnée s'est rendue familière et sensible aux hommes pour les faire vivre.

J1 leur dit donc « qu'il est descendu du ciel; que qui vient à lui n'a jamais faim, et que qui croit en lui n'a jamais soif, qu'il est » par conséquent « le vrai pain?, » la vraie nourriture des ames «qui viennent à lui » par la foi; qu'il ne faut pourtant pas que les hommes espèrent de le pouvoir atteindre par sa divinité, ni de s'y unir en elie-méme ; que c'est un objet trop haut pour une nature pécheresse et livrée aux sens corporels; qu'il s'est fait homme pour s'approcher d'eux ; que la chair qu'il a prise est le seul moyen qu'il leur a donné pour s'unir à lui; et que pour cela ill'a remplie de la divinité méme; par conséquent d'esprit et de grace ou, comme parle saint Jean, « de grace et de vérité ;» et

1Joan., V1, 30, 31.— ? Psal. Lxxvil, 24.—9 Joan. VI, 33, 35, 48.

ailleurs : «L'esprit ne lui est pas donné avec mesure; » et : « Nous avons tous recu de son esprit’; » que de là donc il s'ensuit que nous avons en lui la vraie vie, la vie éternelle, la vie de l'ame et du corps : et non pas précisément en lui comme Fils de Dieu, mais en lui comme Fils de l'homme : car c'est par là qu'il commence. Travaillez à vous préparer la nourriture qui vous sera donnée par le Fils de l'homme : pourvu que vous le croyiez en méme temps le pain descendu du ciel, c'est-à-dire le Fils de Dieu, et que vous croyiez que sa chair par laquelle il veut vous vivifier est pleine d'esprit et de vie.

Ainsi la fin où il veut venir est de nous faire vivre, mais de la vie éternelle et selon l'ame et selon le corps : « C'est, dit-il, la volonté de mon Pére, que je ne perde rien de ce que mon Pére m'a donné et que, » pour donner la vie au corps comme à l'ame, « je le ressuscite au dernier jour ; » et encore : « Vos pères ont mangé la manne et sont morts : celui qui mangera de ce pain vivra éternellement ?. »

C'est done là le fruit de l'Eucharistie : elle est faite pour contenter le désir que nous avons de vivre, et pour cela nous donner la vie éternelle dans l'ame par la manifestation de la vérité, et dans le corps par la glorieuse résurrection. Seigneur , qu'ai-je à désirer? De vivre : de vivreen vous, de vivre pour vous : de vivre de vous et de votre éternelle vérité : de vivre tout entier : de vivre dans l'ame : de vivre méme dans le corps : de ne perdre jamais la vie : de vivre toujours. J'aitout cela dans l'Eucharistie : j'y ai donc tout et il ne reste qu'à jouir.

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XXX* JOURNÉE

Désir insatiable de l’Eucharistie. Joan., vi, 34, 40, 41.

« Seigneur, donnez-nous toujours ce pain?:» ce pain dont vous avez dit qu'il donne la vie éternelle. C'est ce que disent les Juifs, et ils expriment par là le désir de toute la nature humaine,

1 Joan., 1, 44, 16; 11, 34. — ? Joan., VI, 39, 40, 59. — 3 Jbid., 34.

ou plutót de toute la nature intelligente : elle veut vivre éternellement : elle veut ne manquer de rien : en un mot, elle veut étre heureuse. C'est encore ce qu'exprimoit la Samaritaine , lorsque Jésus lui ayant dit: « O femme, celui qui boit de l'eau que je donne n'a jamais soif; » elle répond aussitót : « Seigneur, donnezmoi cette eau, afin que je n'aie jamais soif, et que je ne sois pas obligée à venir ici puiser de l’eau‘ » dans un puits si profond, avec tant de peine. Encore un coup, la nature humaine veut étre heureuse : elle ne veut avoir ni faim ni soif : elle ne veut avoir aucun besoin, aucun désir à remplir, aucun travail , aucune fatigue : et cela qu'est-ce autre chose, sinon étre heureuse? Voilà ce que veut la nature humaine : voilà son fond. Elle se trompe dans les moyens : elle a soif des plaisirs des sens : elle veut exceller : elle a soif des honneurs du monde : pour parvenir aux uns et aux autres elle a soif des richesses : sa soif est insatiable : elle demande toujours et ne dit jamais : C'est assez : toujours plus et toujours plus : elle est curieuse : elle a soif de la vérité : mais elle ne sait où la prendre ni quelle vérité la peut satisfaire : elle en ramasse ce qu'elle peut par-ci par-là, par de bons, par de mauvais moyens, et comme toute ame curieuse est légère, elle se laisse tromper par tous ceux qui lui promettent cette vérité qu'elle cherche. Voulezvous n'avoir jamais faim, jamais n'avoir soif, venez au pain, qui ne périt point, et au Fils de l'homme qui vous l'administre; à sa chair, à son sang, où est tout ensemble la vérité et la vie, parce que c'est la chair et le sang, non point du fils de Joseph, comme disoient les Juifs, mais du Fils de Dieu. « O0 Seigneur, donnez-moi toujours ce pain. » Qui n'en seroit affamé? qui ne voudroit étre assis à votre table? qui la pourroit jamais quitter?

Mais pour nous piquer davantage du désir d'en approcher, Jésus-Christ nous dit que ce n'est pas une chose aisée ou commune. Il faut étre aimé de Dieu , touché, tiré, prévenu, choisi. Voyez combien de ses auditeurs s'en éloignent, combien murmurent, combien se scandalisent. Ses disciples méme se retirent d'aveclui,ily en a méme parmi ses apôtres qui ne croient pas. Plus ces infideles se rebutent, plus les vrais disciples doivent s'ap-

1 Joan., 1v, 10, 41, 13, 45.

procher. Venez : écoutez : suivez le Père qui vous tire, qui vous enseigne au dedans, qui vous fait sentir vos besoins, et en Jésus- Christ le vrai moyen de les rassasier. Mangez : buvez : vivez : nourrissez- vous : contentez-vous : rassasiez-vous. Si vous étes insatiables, que ce soit de lui, de sa vérité, de son amour : ear la Sagesse éternelle dit en parlant d'elle- méme : « Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif!. » Hé! nous venons entendre de sa bouche : « Celui qui boit de l'eau que je donnerai, n'aura jamais soif?; » et encore : « Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif?. » I1 n'aura jamais ni faim ni soif d'autre chose que de moi; mais il aura une faim et une soif insatiable de moi, et jamais il ne cessera de me désirer. En méme temps qu'il sera insatiable, il sera néanmoins rassasié : car il aura la bouche à la source : « Les fleuves d’eau vive lui sortiront des entrailles. L'eau que je lui donnerai, deviendra en lui une source d'eau jaillissante pour la vie éternelle“. » Il aura donc toujours soif de ma vérité; mais aussi il pourra toujours boire, et je le ménerai à la vie où il n'aura plus méme à désirer, parce que je le réjouirai par la beauté de ma face, et je remplirai tous ses désirs. « Venez donc, Seigneur Jésus, venez; l'Esprit dit » toujours : « Venez; l'Epouse dit» toujours : « Venez; vous tous qui écoutez , dites : Venez; et que celui qui a soif, vienne : vienne qui voudra recevoir gratuitement l'eau vive *:» Venez; on n'exclut personne : venez; il n'en coüte rien, il n'en coüte quele vouloir. Viendra le temps qu'on ne dira plus : Venez. Quand cet Epoux tant désiré sera venu, alors on n'aura plus besoin de dire : Venez ; on dira éternellement : Amen : il est ainsi, tout est accompli : Alleluia? : louons Dieu ; «il a bien fait toutes choses " : » il a fait tout ce qu'il avoit promis, et il n'y a plus qu'à le louer.

1 Eccli., xxiv, 29. — ? Joan., IV, 14. — 3 Joan., VI, 35. — * Joan., Vi, 38; 14, — 8 Apoc. ., XXII, 17, 20. — 6 Apoc. :, XIX, 4. — " Marc., vit, 37.

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XXXFE JOURNÉE.

Nouveaux murmurateurs capharnaîtes. Joan., vt, 64.

Ecoutons un peu nos murmurateurs : je ne dis pas ceux du peuple juif, les Capharnaites et les autres dont il est parlé dans saint Jean : écoutons les murmurateurs chrétiens , qui font semblant de s'éloigner du sentiment des murmurateurs de Capharnaüm , et qui disent : Nous ne leur ressemblons pas. S'ils avoient compris que ce manger et ce boire, dont le Sauveur leur parloit , étoit la foi, ils n'auroient pas murmuré , ils n'auroient pas à la fin abandonné Jésus-Christ. Ainsi tout le dénouement, c'est qu'il faut avoir la foi, et que tout le reste ne sert de rien, conformément, disent-ils, à cette dernière explication du Sauveur : « C'est l'esprit qui vivifie : la chair ne sert de rien : les paroles que je vous dis, sont esprit et vie !. »

Mon Sauveur, je ne suis pas ici recueilli devant vous pour disputer, ni pour faire une controverse; mais comme vous ne permettez pas en vain les hérésies, et que vous voulez tirer des contradicteurs un plus grand éclaircissement de vos vérités, j'écouterai les murmures des hérétiques, pour mieux entendre, pour mieux goüter votre vérité. Ils sont, Seigneur , je le crois , ils sont vraiment, quoi qu'ils disent, de nouveaux Capharnaites qui viennent étourdir votre Eglise douce et modeste, et vos enfans qui ne sont pas disputeurs ni contentieux, mais fidèles , du bruit de cette question : « Comment celui-ci nous peut-il donner sa chair à manger *? » Et ils répondent hardiment : Il ne le peut pas au pied de la lettre : il faut entendre spirituellement , c'est-à-dire selon leur pensée, il faut entendre figurément tout ce discours. Qu'on est grossier, continuent-ils, de préparer autre chose que la foi et que l'esprit pour manger votre chair et votre sang ! Ecoutons donc ces hommes si spirituels, si élevés, qui regardent avec dédain votre humble troupeau, parce qu'il eroit simplement à

1 Joan., vi, 64. — ? Ibid., 53.

votre parole, et ne cherche point à en détourner le sens ni la force pour contenter sa raison. Donnez-moi la grace, ó Seigneur, de découvrir leurs vaines subtilités et les piéges qu'ils tendent aux ignorans, qui en méme temps sont superbes. Car ils passent jusqu'à cet excès de nous prendre pour de vrais Capharnaites, à cause que nous ne voulons pas croire avec eux, qu'avoir dit que « c'est l'esprit qui vivifie, » c’est avoir dit qu'on ne mange votre chair et qu'on ne boit votre sang que par la foi. Voici done leur explication :.«La chair ne sert de rien, » c'est-à-dire qu'il ne sert de rien de manger réellement votre chair : « Mes paroles sont esprit et vie, » c'est-à-dire tout ce que j'ai dit de ma chair et de mon sang n'est qu'une figure. Voilà, Seigneur, ce qu'ils disent ; mais je ne vois point tout cela dans votre Evangile. Je le vais relire, Seigneur, et en peser de nouveau toutes les paroles : et j'espère non-seulement croire toujours d'une ferme foi, comme je le crois; mais encore entendre clairement, si vous le voulez, que ces murmurateurs se trompent , qu'ils vous font dire ce que vous ne dites pas. Mais, Seigneur, je remettrai à un autre temps cette humble lecture : aujourd'hui j'ai assez gagné de m'étre humilié et d'avoir soumis mon esprit à la foi de votre Eglise catholique.

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XXXII JOURNÉE

Notre-Seigneur nous donne à manger le méme corps qu'il a pris pour nous. Joan., vi, 29, 33, 50, 55, 59.

« L'œuvre de Dieu est que vous eroyiez en celui qu'il a envoyé. Je suis le pain de vie : celui qui vient à moi n'a jamais faim , et celui qui eroit en moi n'a jamais soif : qui croit en moi a la vie éternelle *. » Il est donc constant que c'est par la foi que nous devons profiter de cette céleste nourriture, pour en recevoir la vie éternelle ; et il ne s'agit plus que de savoir ce qu'il nous enseigne aujourd'hui, que nous devons croire pour cela. Or il nous enseigne clairement qu'il faut croire deux choses : la première, que le Fils de Dieu est descendu du ciel et qu'il a pris une chair hu-

1 Joan., v1, 29, 35, 47.

maine, en laquelle il est venu à nous ; la seconde, que pour avoir part à la vie qu'elle contient, il la faut manger.

La première de ces vérités est clairement enseignée dans ces paroles si souvent répétées : « Je suis descendu du ciel : ce n'est pas Moise qui vous donne le vrai pain descendu du ciel, mais c'est mon Pére qui vous donne le vrai pain descendu du ciel : car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel, et qui donne la vie au monde ‘; » et encore : « Je suis descendu du ciel pour faire la volonté de mon Père et ressusciter tout ce qu'il m'a donné?; » et encore : « C'est ici le pain descendu du ciel; » et encore : « Je suis le pain descendu du ciel ; » et encore : « C'est ici le pain descendu du ciel?. »

Voilà donc le fondement de toute la doctrine du Sauveur trèsclairement expliqué, qui est qu'il est descendu du ciel, c'est-àdire qu'il s'est incarné , qu'il a pris chair.

Mais la seconde vérité, qu'il faut manger cette chair pour avoir part à la vie qu'elle contient, n'est pas moins expliquée ni moins inculquée dans tout le discours du Fils de Dieu, à commencer par ces paroles : « Et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde; » ou comme porte l'original : « Le pain que je donnerai est ma chair que je donnerai pour la vie du monde *. » Ce qui ayant donné lieu aux Juifs de dire entre eux : « Comment est-ce qu'il nous peut donner sa chair à manger *? » Le Fils de Dieu s'explique encore davantage, et insiste de plus en plus à dire : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'aurez point la vie en vous : » ( parce que la vie est pour vous dans cette chair que j'ai prise ). Et sans discontinuer : « Qui mange ma chair et boit mon sang, aura la vie éternelle *. » Il ne se lasse point de le répéter, puisqu'il ajoute aussitót aprés : « Car ma chair est vraiment viande, et mon sang est vraiment breuvage : qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui: qui me mange vivra pour moi : qui mange de ce pain aura la vie éternelle ". »

On voit comme Jésus-Christ enfonce pour ainsi dire toujours

à Joan., V1, 38, 32, 33. — ? Ibid., 38, 39. — 3 Ibid., 50, 51, 59. — * Ibid., 52. — 5 [bid., 53, 54. — € Ibid., 53. — 1 Ibid., 56-59.

et de plus en plus dans la matière : il introduit le discours de la nourriture céleste à l'occasion du pain matériel, qu'il venoit de leur donner; et il en vient jusqu'à dire qu'il faudra manger sa chair et boire son sang : ce qu'il inculque aussi pressamment qu'il a fait son incarnation, nous enseignant clairement par là que nous devons aussi réellement manger sa chair et boire son sang, qu'il les a pris l'un et l'autre. Et c'est là notre salut, c'est notre vie : car par ce moyen il ne prend pas seulement en général une chair humaine ; il prend la chair de chacun de nous, lorsque chacun de nous recoit la sienne. Alors il se fait homme pour nous, il nous applique son incarnation ; et, comme disoit saint Hilaire, il ne porte , il ne prend la chair que de celui qui prend la sienne : il n'est point notre Sauveur et ce n'est point pour nous qu'il s'est incarné, si nous-mémes nous ne prenons la chair qu'il a prise. Ainsi l’œuvre de notre salut se consomme dans l'Eucharistie, en mangeant la chair du Sauveur. Il y faut apporter la foi ; car c'est par là qu'il commence : il faut croire en Jésus-Christ qui donne sa chair à manger, comme il faut croire à Jésus-Christ descendu du ciel et revétu de cette chair. Ce n'est pourtant pas la foi qui fait que Jésus-Christ est descendu du ciel et a paru en chair : ce n'est non plus la foi qui fait que cette chair est donnée à manger. Croyons ou ne croyons pas, cela est : croyons ou ne croyons pas, Jésus-Christ est deseendu du ciel en chair humaine : croyons ou ne croyons pas, Jésus-Christ donne à manger la méme chair qu'il a prise ; car il est dit absolument : « Ceci est mon corps ! ; » et non pas : « Ceci le sera , si vous y croyez; » comme il est dit absolument : « Le Verbe a été fait chair?; » le Verbe est descendu du ciel en terre ; et non pas : « Il est fait chair par votre foi, et il descend du ciel si vous y croyez. » O vérité de la chair mangée! je vous crois, comme je crois la vérité de la chair prise par le Fils de Dieu, la vérité du Fils de Dieu descendu du ciel. Mon Sauveur, avec quelle force vous me confirmez votre incarnation! Ah! celui qui ne croit pas qu'on recoit réellement votre propre chair, en sa propre et véritable substance, ne croit pas comme il faut que vous l'avez prise, et il n'a point de part au pain de vie. ! Matth., xxv, 26. — Joan., 1, 44.

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XXXIIE JOURNÉE

Présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Joan., vi, 54-57; Matth., xxvi, 26-28.

«Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme : Prenez, mangez ; ceci est mon corps : Si vous ne buvez son sang, buvezen tous : ceci est mon sang. » De dire qu'il n'y ait pas un rapport manifeste dans ces paroles ; que l'une n'est pas la préparation et la promesse de l'autre, et que la dernière n'est pas l’accomplissement de celle qui a précédé, c'est vouloir dire que Jésus-Christ , qui est la Sagesse éternelle, parle et agit au hasard. Visiblement il a parlé en saint Jean, chapitre v1, pour préparer l'institution de l'Eucharistie. Il a dit en saint Jean : « Travaillez à la nourriture que le Fils de l'homme vous donnera ; » et encore : « Et le pain que je donnerai, c'est ma chair que je donnerai pour la vie du monde ‘.» I1 la donnera, dit-il; c'est visiblement une préparation et une promesse avec laquelle il ne faut pas s'étonner que l'institution et l'exécution ait un rapport si manifeste ; autrement on pourroit dire de méme que lorsqu'il est descendu dans le Jourdain, et que le Saint-Esprit y est descendu sur lui visiblement ?, il ne songeoit ni à consacrer l'eau, ni à nous montrer l'esprit, desquels il a dit que nous renaitrions. Mais si la manifestation de la Trinité dans son baptéme, a préparé la déclaration qu'il en vouloit mettre dans le nôtre, lorsqu'il a dit : « Allez, baptisez au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit?; » et que son baptéme et le nótre aient entre eux un rapport si manifeste, et en aient en méme temps un pareil avec ce qu'il a dit en saint Jean : « Si vous ne renaissez d'eau et du Saint-Esprit*, » on doit croire qu'il a aussi préparé l'institution de l'Eucharistie; et que ce qu'il dit en saint Jean, chapitre vr, est fait pour cela, et sans tout ce raisonnement la chose parle.

1 Joan., VI, 27, 52. — ? Joan., 1, 31, 3^4; 111, 5. — ? Matth. xxvin, 19. — ^ Joan., Vi, 5.

Le rapport des paroles qu'on lit dans saint Jean et de celles de l'institution est visible! : là « Manger » et ici « Manger : » là «Boire » et ici « Boire : » là «la chair » et ici « la chair, » ou, ce qui est la même chose, «le corps : » là «le sang » et ici «le sang : » là «le manger » et «le boire, la chair » et «le sang » séparément, et ici la méme chose : si cela ne fait pas voir précisément que tout cela n'est qu'un seul et méme mystère, une seule et même vérité, il n’y a plus d'analogie ni de convenance; il n’y a plus de rapport ni de suite dans notre foi, ni dans les paroles et les actions du Sauveur. Mais si le manger et le boire desaint Jean est le manger et le boire de l'institution; donc en saint Jean c'est un manger et un boire par la bouche, puisque dans l'institution visiblement c'en est un de cette nature. Si la chair et le sang dont il est parlé en saint Jean, n'est pas la chair et le sang en esprit et en figure, mais la chair véritable et le sang véritable, en leur propre et naturelle substance, il en est de méme dans l'institution ; et l'on ne peut non plus interpréter : « Ceci est mon corps : ceci est mon sang,» d'un corps en figure et d'un sang en figure, que dans saint Jean : «Si vous ne mangez ma chair et si vous ne buvez mon sang , » de la figure de l'un et de l'autre. Or qui pourroit seulement songer que Jésus-Christ ait voulu dire : « Si vous ne mangez ma chair en figure et mon sang de méme, il n'y a point de vie pour vous ; » et «ma chair en figure est vraiment viande, et mon sang en figure est vraiment breuvage,» et ainsi du reste? cela seroit insensé. Il ne l'est donc pas moins de dire que : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » ne soit pas la vérité, mais la figure de l'un et de l'autre.

Vous dites que souvent dans l'Eeriture « Manger, » c'est croire ; « Boire, » c'est croire, et que c’est là le manger et le boire dont il est parlé dans saint Jean. Mais puisque manger et boire à la fois, c'est la méme chose, Jésus-Christ ne se seroit pas arrété jusqu'à quatre fois réitérées à distinguer le manger d'avec le boire, ni la viande d’avec le breuvage , s'il n'avoit pas regardé à autre chose. Visiblement done il a regardé aux paroles de l'institulion, où manger c'est prendre par la bouche, où boire c'est

1 Matth., xxvi, 26-98; Joan., VI, 54, 55.

boire dans une coupe et en avaler la liqueur. Ainsi quoi qu'il en soit des autres passages où manger et boire, c'est croire, dans l'endroit que nous méditons il n'est plus permis de dire que le manger et le boire soit un manger et un boire impropre et allégorique, ni autre chose qu'un manger et un boire véritable et proprement dit, un manger et un boire par la bouche du corps.

Je le crois ainsi, mon Sauveur : « Si vous ne?mangez ma chair : si vous ne buvez mon sang ; » c'est-à-dire si vous n'obéissez à cette parole : « Prenez, mangez, ceci est mon corps ; buvez, ceci est mon sang : » et il n'y a d'autre différence entre ces paroles, sinon que par l'une vous promettez , dans l'autre vous donnez : dans l'une vous préparez, dans l'autre vous instituez : dans l'une vous vous étendez davantage sur le fruit, dans l'autre vous vous attachez plus précisément à exposer la chose méme. Mais partout c'est le même corps, le méme sang, recu de la?méme manière et toujours pour la méme fin, qui est de s'unir substance à substance, à la chair etau sang que vous avez pris. Encore un coup, voilà, mon Sauveur, ce que je crois. La foi me vivifie ; il est certain : mais cette foi qui me vivifie, c'est de croire que vous avez pris une chair humaine , un sang humain : et que vous me les donnez aussi véritablement à manger et à boire, méme par la bouche du corps, que vous les avez pris dans le sein de votre bienheureuse Mere.

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