‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 105 sur 149 · XXXIX: JOURNÉE · texte numérisé non relu

XXXIX: JOURNÉE

Quel est le sujet de ce scandale. Joan., v1, 61-63.

« Cela vous scandalise ? Que sera-ce donc, si je m'en retourne au ciel d’où je viens ‘? » Vous vous scandalisez de m'entendre dire que vous mangerez vraiment ma chair et que vous boirez vraiment mon sang : que sera-ce donc , si avec cela je vous dis encore que je retournerai entier et vivant au ciel où je suis? Il n’y a rien de fort merveilleux que celui dont on ne mange la chair et dont on ne boit le sang qu'en croyant en lui et en méditant sa mort, s'en retourne au ciel tout entier et tout vivant. L'esprit n'a pas accoutumé de démembrer sa nourriture, c'est-à-dire son objet: la foi ne consume pas ce qu'elle s'approprie : c'est le manger qui fait cet effet : et ce qui étonne les Capharnaites, c'est de leur apprendre qu'il ne le fait pas à cette fois. Ils ne songent donc pas seulement que le manger et le boire, au pied de la lettre, soit retranché du discours du Fils de Dieu, ni que tout cela soit réduit à méditer et à croire. Car l'ascension du Sauveur n’y seroit pas contraire; et on ne s'avisera jamais qu'un manger et un boire métaphorique empéchent un homme d'aller oü il voudra, ni même au ciel s’il y peut parvenir. Mais de croire qu'on mange au pied de la lettre la chair de cet homme, et que cependant aprés cela il monte au ciel tout entier, c'est ajouter au discours une nouvelle difficulté qui passe toutes les autres. On peut bien s'imaginer qu'on dévore un homme et qu'on vive de sa chair. Mais qu'on la mange et qu'on en vive, et qu'elle demeure entière jusqu'à étre avec cela portée dans le ciel, c'est dire que cette chair est indivisible et inconsomptible ; qu'on la donne d'une manière spirituelle, surnaturelle, invisible , incompréhensible et tout en-

1 Joan., V1, 62, 63.

semble réelle et substantielle : car autrement ce ne seroit rien, et il ne faudroit pas étourdir le monde par cette emphase de mots, ni alléguer la réalité de l’ascension, pour expliquer une métaphore. C'est pourquoi à ces mots ils se retirent : cette nouvelle difficulté les pousse à bout, et ils ne peuvent plus porterla hauteur dece mystère.

Ah! qu'on fait tort au Sauveur, quand on mesure ses paroles au sens humain! « Tout ce qui est à moi est à vous, tout ce qui est à vous, est à moi ! : personne ne connoit le Père, si ce n'est le Fils : personne ne connoit le Fils, si ce n'est le Père ? : tout ce que le Père, fait, » non-seulement « le Fils » le fait, mais encore il « le fait semblablement ? : comme le Pére a la vie en soi, ainsi le Fils a la vie en soi * : qui me voit, voit mon Père : moi et mon Père, ce n'est qu'un * : le Fils est Dieu : il est le vrai Dieu : il est le Dieu béni au-dessus de tout : celui par qui tout a été fait *. » Tout cela n'est rien, nous dit-on : il est Dieu en représentation : Dieu et lui ce n'est qu'un en affection. et en concorde. Et pourquoi done ces grands mots, s'il en falloit tant rabattre et les réduire enfin à des choses si intelligibles? Mon Sauveur, vous et vos apôtres vous n'êtes pas venus étourdir le monde par un langage prodigieux; et parce que vous n'étes pas venus pour l'étourdir, ceux qui énervent ainsi vos paroles sont venus pour le tromper.

De méme dire avec tant de force : « Si vous ne mangez ma chair, si vous ne buvez mon sang "; » le répéter quatre et cinq fois, et le répéter d'autant plus qu'on le trouve plus étrange; et aprés l'avoir tant répété et avoir rebuté le monde qui ne le vouloit pas croire, en venir encore à l'effet et dire aussi crüment , aussi durement : « Prenez, mangez, ceci est mon corps : buvez , ceci est mon sang : ce méme corps donné pour vous , ce méme sang répandu à la croix 5; » ille faut croire; et croire encore avec tout cela qu'on ne les consume point en les mangeant, et que je suis dans le ciel en mon entier, avec tout ce que j'ai pris de l'homme, et la nature humaine tout entière : ou cela est vrai au pied de la lettre,

! Joan., xvi, 10. — ? Luc., x, 22. — ? Joan., v, 19. — ^ Ibid., 26. — 5 Joan., XIV, 9, 10; x, 30. — 6 Joan., 1, 1, 34, 49; Rom., Ix, 5 ; Joan., I, 35 Hebr., 1-6, 8, 9, 13 ; Act., xit, 33. — 7 Joan., v1, 54-57.— 8 Matth., xxvi, 26-285 Luc., xxi1, 19, 20.

ou tout cela est inventé pour mettre le trouble et la division dans le monde. Que Dieu fasse des choses hautes, incompréhensibles, il n'y a rien là au-dessus de lui : que le monde en soit rebuté, et résiste à une si haute révélation, c’est le naturel de l'homme animal. Mais qu'on accable les esprits de difficultés qui ne sont que dans le langage, que tout soit exagération et qu'il en faille venir à tout rabaisser à la capacité du sens humain, cela n'est pas. Que ceux-là le croient, qui veulent nous ôter la vérité simple des paroles de Jésus-Christ et réduire à rien son Evangile.

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