XLII: JOURNÉE
Discernement des disciples fidéles et des incrédules. Joan., vi, 14, 15, 24, 25 et seq.
Mon Sauveur, je me tairai devant vous pour considérer en silence et avec tremblement cette prodigieuse différence qui se ma-
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XLIIe JOURNÉE. 409
nifeste aujourd'hui entre vos disciples, les uns demeurant avec vous, pendant que les autres vous abandonnent. Et qui sont ceux qui vous abandonnent? Ceux qui avoient dit : « Celui-ci est vraiment le Messie : » ceux qui vous cherchoient pour vous enlever et vous faire Roi malgré vous ‘: ceux qui après votre retraite au delà de l'eau, la passent pour vous aller joindre à Capharnaüm ?. De tels hommes ne semblent-ils pas étre disposés à profiter de votre parole? Ce sont néanmoins ceux-là qui vous quittent, qui murmurent contre vous, qui ne peuvent supporter votre doctrine.
Combien y en a-t-il qui paroissent croire au Sauveur, et qui au fond n'y croient pas , parce qu'ils n'y croient pas comme il faut, et cherchent Jésus-Christ par intérét, comme ceux-ci à qui il dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis : vous me cherchez à cause des pains dont vous avez été rassasiés*? » À combien d'autres pourroit-il dire: Vous me cherchez, afin que je contente votre ambition, votre avarice : c'est là dans le fond ce que vous me demandez par tant de vœux, par tant de prières que vous faites dire? Ce n'est pas ma volonté que vous cherchez , mais la vótre ; et vous n'étes pas contens de moi que je ne vous óte tout ce qui vous peine dans l'esprit et dans le corps. Sondez vos cœurs : voyez vos œuvres, quelles elles sont : examinez-vous à fond, vous ne trouverez rien que de charnel dans vos pensées : « Travaillez à une autre nourriture ' : » remplissez-vous d'autres objets.
Mais Seigneur, si ceux-ci étoient charnels, vos apótres l'étoient encore beaucoup : et néanmoins ils demeurent avec vous, pendant que ces murmurateurs se scandalisent et vous quittent. Vous me découvrez ici un terrible secret. Car dés que vous voyez naitre l'esprit de murmure dans ces incrédules, vous leur dites : « Ne murmurez point : personne ne peut venir à moi, si mon Pére qui m'a envoyé ne le tiré *. » Et lorsque vous les vites déterminés à vous quitter, vous répétâtes encore une fois : «Il y en a parmi vous qui ne croient point; et c'est pour cela que je vous disois : Personne ne vient à moi, qu'il ne lui soit donné par mon Pére*. » Quand donc saint Pierre vous dit, et les autres fidéles avec lui : « Sei-
1 Joan., VI, 14, 15. — ? Ibid., 24, 25. — 9 Ibid., 26. — * Ibid., 21. — $ Ibid., 43, 44, — 6 Ibid., 65, 66.
gneur, à qui irions-nous? Vous étes le Christ , le Fils de Dieu ! ; » c'est que votre Père les avoit tirés au dedans; c'est qu'il leur avoit donné de venir à vous, et non-seulement d'y venir , mais encore d'y demeurer; c'est qu'ils étoient de ce bienheureux nombre, dont il est écrit, comme vous-même vous le rapportez : « Ils seront tous enseignés de Dieu ?; » de ce bienheureux tout dont vous prononeez : « Tout ce que mon Pére me donne vient à moi: » c'està-dire tous ceux qu'il tire de cette manière secrète qui fait qu'on vient : tous ceux à qui il donne de venir : voilà ee tout bienheureux qui vous est donné par votre Père : tous ceux-là viennent à vous; et comme vous ajoutez : « Vous ne les mettez point dehors? : » vous les admettez à votre intime secret, à vos intimes douceurs. Vous leur dites encore ici secrétement, comme vous fites autrefois à saint Pierre : « Vous étes heureux, Simon fils de Jonas, parce que ce n'est pas la chair et le sang qui vous l'a révélé, mais mon Père qui est dans les cieux *. » Réjouissez-vous, peuple béni : réjouissez-vous, « petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner son royaume, » de vous révéler son secret, de vous tirer à son Fils. Et les autres qu'en faites-vous ? O Seigneur, je frémis en le lisant! vous les livrez à eux-mêmes par un juste jugement : ils se cherchent eux-mémes : et vous les livrez à eux-mêmes , à leur orgueil, à leur sens charnel, à leur murmure, à leur scandale; etils y demeurent volontairement : ils demeurent dans leur mauvais choix, auquel vous les avez abandonnés par un jugement caché , mais toujours juste : « C'est pour cela, dites-vous, que je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, s’il ne lui est donné par mon Pére* : » personne ne peut sortir de lui-même, de ses sens , de son orgueil, que votre Pére ne le tire delà pour vous le donner. Seigneur, tirez-moi : je vous livre tout.
1 Joan., VI, 69, 10. — ? Ibid., 45. — ? Ibid., 31. — * Matth., xvi, V1. — 5 Luc., XII, 32. — 6 Joan., VI, 66.
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XLIII* JOURNÉE
Saint Pierre et les catholiques s'attachent à Jésus-Christ et à l'Eglise, les Capharnaiies et les hérétiques s'en séparent. Joan., vi, 53.
Seigneur, vous me jetez dans des vues profondes: je perce dans les siècles à venir! Dans ceux qui demeurent avec Jésus-Christ, saint Pierre à leur téte, je vois tous les catholiques immuablement attachés à Jésus-Christ et à son Eglise; et dans ceux qui quittent Jésus, je vois tous les hérétiques qui doivent quitter son Eglise. Dans saint Pierre et dans les apótres, je vois tous ceux oü la foi prévaut sur le sens humain, c'est-à-dire, tous les fidèles; et dans ceux qui font bande à part et cessent de suivre Jésus, je vois tous ceux oü le sens humain l'emporte sur la foi, c'est-à-dire tous les incrédules qui abandonnent l'Eglise, et surtout ceux qui l'abandonnent à l’occasion de ce mystère. Ils se perdent avec ceux qui disent : « Comment cet homme nous peut-il donner sa chair à manger !? » et ils tournent la vérité en allégorie.
« Ma chair est viande, mon sang est breuvage? : » ils le sont vraiment : il les faut manger, il les faut boire; trois et quatre fois : c'est là une allégorie? Mais qui en vit jamais une si outrée? Il ne s'en trouve aucun exemple. Mais qui en vit jamais une si peu expliquée, si peu démélée? il y en a encore moins d'exemple : en un mot, il n’y en a point; nousl'avons considéré, nous l'avons vu, et néanmoins ils s'obstinent à l'allégorie. Que le sens humain est opiniâtre à demeurer dans ses préjugés! C'est qu'ils ne peuvent sortir de cette première peine, qui a été celle des Capharnaites , comme elle est encore la leur : « Comment cet homme nous peutil donner sa chair à manger? » ils y succombent; ils y périssent avec ces grossiers et superbes murmurateurs.
Et cependant, à les écouter, c'est nous qui sommes les Capharnaites : c'est à votre humble troupeau, c'est aux petits de votre Eglise, qui écoutent en simplicité votre parole , qu'ils reprochent
1 Joan., VI, 53. — ? Ibid., 56. ;
d'étre les grossiers, d'étre les charnels, et de ne pas écouter votre parole.
Eh quoi! qu'y a-t-il que nous n'écoutions pas? Jésus-Christ a dit : « Que sera-ce, si vous me voyez remonter au ciel?» Etila montré par là que sa chair ne seroit point démembrée , mise en pièces, consumée. Croyons-nous qu'elle le soit? Ne croyons-nous pas que Jésus-Christ est monté au ciel, et qu'il y vit tout entier? Nousle croyons, mon Sauveur, toutela terre le sait. Si nous croyons avee cela que nous vous mangeons, et que ce qu'il vous plait nous donner à recevoir daus nos corps est votre corps et votre sang; si nous le croyons ainsi, c'est pour ne pas dire avec les murmurateurs : « Comment cet homme nous peut-il donner sa chair à manger?» Qui sont done ceux qui le disent, puisque visiblement ce n'est pas nous? qui sont ceux qui le disent, sinon ceux qui ne peuvent se résoudre à croire qu'on puisse manger la chair de Jésus-Christ sans la consumer, la mettre en pièces, ni la manger véritablement en sa propre substance sur la terre, sans la tirer du ciel?
Jésus-Christ a dit: « C'est l'Esprit qui vivifie? : » est-ce nous qui le nions? Ne croyons-nous pas que sa chair est toute pleine de l'esprit qui vivifie? S'il a été concu en chair, « il y a été concu du Saint-Esprit : » nous le croyons : «le Saint-Esprit est survenu en Marie? : » nous le croyons. S'il a été offert en la méme chair avec laquelle il a été concu, « c’est par l'Esprit saint qu'il s'est offert *, » ou comme porte l'original, « c'est par l'Esprit éternel : » nous le croyons. Tout ce que Jésus-Christ accomplit en chair, s'accomplit en méme temps en esprit. Ce n'est pas précisément de la chair, c'est encore principalement de l'esprit qui lui est uni, que vient la vie : nous le eroyons. Nous ne disons pas avec les Capharnaites que Jésus soit le fils de Joseph, ni simplement le Fils de l'homme : nous disons que le Fils de l'homme , qui est concu de Marie, est en méme temps le Fils de Dieu et doit, comme lui dit l'ange, étre appelé véritablement et proprement de ce nom. Nous croyons de méme que ce Fils de l'homme, qui a expiré en la croix, n'est pas
seulement le Fils de l'homme; et nous disons avec le centenier : 1 Joan., vi, 63. — ? Ibid., 64. — 3 Luc., 1, 35. — * Hebr., 1x, 14.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XLIIIe JOURNÉE, 413
« C'étoit vraimentle Fils de Dieu ‘. » Et quand on mange sa chair et qu'on boit son sang, nous croyons qu'il le faut faire en corps et en esprit tout ensemble, et que «c’est l'Esprit qui vivifie. »
Il a dit : « La chair ne sert de rien? :» nousle croyons : et nous remarquons premièrement, car nous pesons avec foi toutes ses paroles , nous remarquons, dis-je, qu'il ne dit pas : Ma chair ne sert de rien: car ce ne seroit pas interpréter, comme vous le prétendez, mais détruire son premier discours, oü il a dit tant de fois que sa chair nous servoit à avoir la vie. S'il dit donc que « la chair ne sert de rien, » c'est la chair comme l'entendoient les Capharnaites : la chair du fils de Joseph; et encore la chair tellement mangée avec la bouche du corps, qu'elle soit mise en pièces et consumée, en sorte qu'elle ne puisse rester pour étre transportée au ciel : car c'est ainsi que l'entendirent ces murmurateurs. Nous ne l'entendons point de cette sorte; et quand enfin il faudroit entendre que « la chair de Jésus-Christ, » quoique prise, quoique mangée avec la bouche du corps, de cette manière admirable que les incrédules ne peuvent entendre, « ne sert de rien, » nous le croyons encore de cette sorte. Car en mangeant cette chair, nous savons qu'il la faut manger comme une victime qui a été immolée, et se souvenir de lui en la mangeant, s'attendrir dans ce souvenir, se rendre avec lui une hostie sainte, participer à son esprit comme à son corps, en un mot lui étre uni de corps et d'esprit , comme le fut la sainte Vierge lorsqu'elle le concut dans ses entrailles : autrement cette chair ne sert de rien, quoiqu'on la mange, quoiqu'on la recoive dans son corps. Jésus-Christ ne dit pas aussi qu'on ne la mange point, qu'on ne l'a point en substance; mais « qu'elle ne sert de rien: » comme saint Paul ne dit pas qu'on n'a point le corps du Sauveur quand on le recoit indignement, mais « qu'on ne le discerne pas ?. » Il faut donc, non-seulement le recevoir par le corps, mais le discerner par l'esprit; autrement, loin de servir, il nous condamne, et nous sommes « rendus coupables du corps et du sang du Seigneur *. La chair ne sert donc de rien, » de quelque facon qu'on l'entende : elle ne sert de rien toute seule ni par elle-même : ce n'est point à elle qu'il faut s'ar-
1 Matth., xxv, 54. — ? Joan., Vt, 64. — 3 I Cor., x1, 29. — * Ibid., 21,
rôter. Et si l'on veut encore entendre par cette parole: « La chair ne sert de rien, » c'est-à-dire le sens charnel ne sert de rien, nous le croyons encore : car « ce n'est point la chair etle sang qui nous a révélé!» ce que nous croyons, ni cette manière incompréhensible avec laquelle nous croyons manger la chair du Sauveur. Ainsi tout ce qu'il a dit de sa chair mangée et de son sang bu, encore qu'il le faille entendre au pied de la lettre de sa chair et de son sang pris en leur propre substance, «est esprit et vie, » à cause qu'en toute manière il y faut toujours joindre l'esprit: nous le croyons. Et pour bien entendre toutes les paroles du Sauveur, nous ne croyons pas que les dernières où il a parlé de l'esprit, excluent les autres où il a parlé de la chair , mais nous apprennent à unir l'un et l'autre ensemble, et à chercher l'esprit dans la vérité et dans la propriété de la chair.
Oü est donc la foi des catholiques ? Elle est dans les paroles de saint Pierre : « Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez des paroles de vie éternelle?? » Nous les croyons toutes, et celles où vous inculquez avec tant de force qu'on mangera en substance votre chair, et celles où vous enseignez avec la méme netteté qu'il faut profiter de votre esprit. Voilà quelle est notre foi : voilà ce que nous eroyons. Et oü est la foi de ceux qui quittent l'Eglise, sinon dans ces paroles des Capharnaites : « Comment cet homme nous peut-il donner sa chair à manger? » Nous la donner pour la eonsumer, c'est chose absurde et inhumaine : nous la donner sans la consumer , et en sorte qu'en méme temps elle demeure entière dans le ciel, c’est chose impossible.
Seigneur, nous ne sommes point de cette troupe : on ne peut nous attribuer en aucun sens ce « Comment» des murmurateurs : nous nous rallions avec saint Pierre, nous retournons au Cénacle pour y faire la cène avec vous et avec vos disciples. Quelle simplieité! quel silence ! « Prenez, mangez ; c'est mon corps : buvez, c'est mon sang. » Il ne dit pas: Ils seront en vous par la foi ; mais: ce que je vous présente, « Cela l'est. » Croyez-y, n'y croyez pas, cela est : cela est parce que je le dis, et non pas parce que vous le croyez. Que cela est étonnant ! Et néanmoins Jésus le dit sans
! Matth., xvr, 17. — ? Joan., V1, 69.
rien expliquer, les apôtres l'écoutent sans rien demander : ces questionneurs perpétuels, s'il m'est permis une fois de les appeler ainsi, se taisent : ils font ce qu'on leur dit, non-seulement sans contradietion et sans murmure, mais encore sans avoir besoin d'autre instruction que de celle qu'ils avoient recue. Les murmures avoient été trop repoussés, les questions trop précisément résolues; tout est calme, tout est soumis : «le Pére lesa tirés. » Et les autres? Ah ! fidéles, retirez-vous de leur compagnie : séparez-vous de ces séditieux, de ces impies, qui murmurent, non pas contre Moïse, mais contre Jésus-Christ même : séparez-vousen, pour n'étre point enveloppés dans leur péché. Quoi! que leur va-t-il arriver ? La terre se va-t-elle ouvrir sous leurs pieds, pour les engloutir tout vivans? Non, c'est quelque chose de pis : ils quittent l'Eglise : ils sont livrés à leur propre sens.
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XLIV JOURNÉE
Communion indigne. Y Cor., x1, 27-30.
Et ceux qui sans quitter l'Eglise, en conservant la vraie foi du corps et du sang de Jésus-Christ, les recoivent indignement, sontils tirés par le Père céleste? Les a-t-il donnés à Jésus-Christ, et viennent-ils à lui comme il faut? Non sans doute, puisque bien éloignés de recevoir la vie, saint Paul dit « qu'ils boivent et mangent leur condamnation, parce qu'ils ne discernent pas le corps du Seigneur ?. »
Le saint Apôtre parle ici d'une manière terrible, puisqu’après avoir rappelé dans la mémoire des fidèles que Jésus-Christ avoit dit que ce qu'il donnoit à manger étoit son corps, le méme qui devoit étre percé et rompu à la croix, et que la coupe qu'il leur donnoit à boire étoit, par lesang versé qu'elle contenoit , l'instrument de l'allianee et du testament que le Sauveur faisoit à leur avantage, il en conclut « que ceux qui mangent ce pain : » remarquez « ce pain, » c'est-à-dire ce pain fait corps, ainsi qu'il vient
1 Numer., XV,.3. — ? I Cor., x1, 29, 30.
de le raconter; «et boivent la coupe du Seigneur indignement , sont coupables de son corps et de son sang”. » Et qu'est-ce qu'en étre coupable, si ce n'est non-seulement les profaner, mais encore leur faire un outrage de méme nature que celui qui leur avoit été fait par les Juifs, lorsqu'ils déchirèrent l'un et répandirent l'autre ? Et c’est pourquoi «ils boivent et mangent leur condamnation, » parce que semblables à ces perfides, «ils n’avoient mis aucune différence entre le corps de Jésus-Christ » et celui des voleurs qu'ils avoient crucifiés avec lui. Et remarquez que l'outrage que les Juifs avoient fait à Jésus-Christ, regardoit précisément son corps : car ce n'est qu'au corps qu'on peut nuire, en le livrant à la mort, conformément à cette parole : « Ne craignez pas ceux qui ne peuvent que tuer le corps , et ne peuvent pas étendre plus loin leur. puissance ?. » Les Juifs done outragérent ce corps en lui-même et en sa propre substance, lorsqu'ils le mirent en croix ; ils outragèrent ce sang en lui-même et en sa propre substance, lorsqu'ils le firent couler sur la terre par un infàme supplice, comme si c'eüt été le sang d'un coupable. Vous faites un semblable sacrilége, lorsque vous mangez et buvez indignement ce corps et ce sang : vous les profanez, vous les outragez en euxmémes ; et cet outrage que vous faites au corps du Sauveur est de ne le pas discerner, de n'en pas connoitre la sainteté ni le prix. Or il ne dit pas qu'ils ne le recoivent point faute de foi, comme le disent nos hérétiques ; mais qu'ils ne le discernent pas , en supposant qu'ils le recoivent: comme on diroit d'une pierre précieuse que vous jetteriez dans la boue comme une autre pierre , aprés l'avoir reçue, non pas que vous ne l'avez point reçue, mais que vous n'en avez pas fait le discernement et l'estime qu'il falloit.
Ce n'est pas non plus ce que disent encore ces hérétiques : Vous étes coupable de ce corps et de ce sang , comme on est coupable envers la personne du prince, lorsqu'on en déchire injurieusement le tableau. Car il n'est point iei parlé de tableau ni de figure : l'Apótre fait aller de méme rang : « Ceci est mon corps : Coupable du corps; »et : « Ne pas discerner le corps. » Il ne faut point diminuer le crime de ceux contre qui l'Apótre s'élève, ni
1 I Cor., xt, 27, — ? Luc., xit, 4.
affoiblir l'horreur qu'on en doit avoir. Il est vrai qu'en traitant i ER dignement l'image du prince, on l'attaque , on le déshonore ui même, mais par une injure bien inférieure à celle qu’on lui feroit en attentant sur sa personne sacrée. L’attentat des chrétiens qui mangent indignement le corps du Sauveur et boivent indignement son sang, est de ce dernier genre ; c'est un attentat fait immédiatement sur sa personne. En un mot, il y a deux choses à considérer dans le supplice de Jésus-Christ : le crime des Juifs et l'obéissance du Sauveur. Ceux qui recoivent dignement son corps et son sang , participent au mérite de son obéissance : ceux qui les recoivent indignement, participent au sacrilége de ses meurtriers, et attentent comme eux immédiatement sur sa personne adorable.
Seigneur, tirez-nous à vous : inspirez-nous un juste discernement du corps que nous recevons : ne le traitons pas comme une chose immonde, en le recevant dans un corps impur et souillé. «Les choses saintes sont pour les saints, » comme on crioit autrefois au peuple fidéle, lorsqu'on alloit distribuer le corps de Jésus-Christ. Ne le touchons pas avec des mains sacriléges : ne le recevons pas avec une bouche impure : ne lui donnons pas un baiser de Judas, un baiser de traitre : que ce soit un baiser d'épouse, un baiser rempli d'ardeur et qui soit le gage d'un chaste et perpétuel amour : « Qu'il me baise du baiser de sa bouche *, » d'un baiser d'époux : que je lui donne aussi le baiser d'épouse, celui que lui donnent les vierges, les ames chastes dont il est aimé, « Tirez-nous, » Seigneur, à ce chaste et doux baiser : « tireznous, et nous courrons aprés vos parfums. Ceux qui sont droits vous aiment? : » ce sont ceux-là qui vous donnent ce saint baiser, ce baiser de paix et d'un amour éternel. Car « personne ne vient à moi que mon Père ne le tire?: » personne ne vient à moi, qu'il ne lui soit donné par mon Père : nul ne communie dignement, que par cet attrait.
- 4 Cant., 1, 4. — ? Ibid., 3. — 9 Joan., V1, 45, 66.
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XLV* JOURNÉE
Qui sont ceux qui communient indignement.
Lisez, I Cor., chap. x, depuis le verset 16 jusqu'au 22. C'est encore une terrible sentence contre ceux qui communient indignement : « Vous ne pouvez pas boire du calice du Seigneur et du calice des démons : vous ne pouvez pas participer à la table du Seigneur et à la table du démon.»
Boire la coupe des démons, ce n'est pas seulement boire dans la coupe dont on leur fait une effusion : c’est boire à longs traits les plaisirs du monde, par lesquels on se livre à eux. Participer à la table des démons, ce n'est pas seulement manger des viandes qui leur ont été immolées : c'est se livrer à l'avarice qui est une idolátrie, à la gourmandise par laquelle on fait un dieu de son ventre, à tous les autres vices par lesquels on livre aux démons ce qui étoit dà à Dieu.
Mais un des péchés que l'Eucharistie souffre le moins, c'est celui de la dissension et de la haine contre son frère. Car le propre effet de l'Eucharistie, c'est de nous unir pour ne faire qu'un méme corps, selon ce que dit saint Paul: « Quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes tous ensemble qu'un méme pain et un méme corps, nous tous; qui participons à un méme pain?, » Quiconque donc prend ce pain de vie, qui prend ce corps qui nous est donné sous la forme et sous l'espéce du pain pour sustenter notre ame, qui étant distribué à plusieurs, demeure toujours le méme et parfaitement le méme,,ne souffrant aucune division en sa substance : doit étre un avec tous les membres, comme il doit étre un avec Jésus-Christ. Et c'est l'impression que porte en soi le pain sacré de l'Eucharistie. Celui-là done qui la reçoit ayant la haine dans le cœur contre son frère, fait violence au corps du Sauveur, puisqu'il vient pour nous vus un méme corps, et que nous demeurons dans la division,
Mais qu'arrivera-t-il à ceux {qui demeurent ainsi divisés, pen- 11 Cor., x, 20, 21, — 3 Ibid, 11,
dant que le eorps de Jésus-Christ les vient unir? Ce divin corps ne peut demeurer sans efficace : ceux qui ne veulent pas se laisser unir, il les brise, il les met en pièces, il les divise contre euxmémes; leur propre conscience les condamne; il les arrache de son unité, il les sépare de son corps mystique. S'ils y demeurent à l'extérieur, ils en sont séparés selon l'esprit ; ce sont des membres pourris, « des arbres infructueux, doublement morts, déracinés, » comme disoit l'apótre saint Jude ‘. Ils semblent être encore sur pied et se tenir sur leur racine; mais ils ont la mort dans le sein et leur racine ne tire plus de nourriture.
« Allez » donc, et comme le Sauveur vous l'a ordonné luiméme, «allez vous réconcilier avec votre frére? : » non-seulement vous n'étes pas digne de participer à l'autel, mais encore vous n'étes pas digne d'y offrir votre présent : non-seulement vous n'étes pas digne de participer à l'oblation de l'autel, mais vous n'étes pas digne d'y assister. Le sang de Jésus-Christ, qu'on lève au ciel, crie vengeance contre vous, parce que c'est un sang qui « a pacifié et réconcilié toutes choses dans le ciel et dans la terre ?, » et non-seulement les hommes avec Dieu, mais encore les hommes entre eux. Et vous n'écoutez pas « la voix de ce sang qui parle mieux que celui d'Abel *. » Car il parle pour la paix , et le sang d'Abel crioit vengeance : mais vous le contraignez à crier vengeance, si vous rejetez la paix fraternelle pour laquelle il est répandu. Ce sang crie au meurtre , à la vengeance : vous étes le meurtrier contre qui il crie : « car celui qui hait son frère est homicide . » Retirez-vous, malheureux, fuyez la voix de ce sang.
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XLVI JOURNÉE
La communion est la préparation à la mort de Jésus-Christ. I Cor., xi, 26.
« Toutes les fois que vous mangerez ce pain (de vie), et que vous boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jus-
1 Jud., ep. 12. — ? Matth., v, 23, 24. — 3 Coloss., 1, 20. — * Hebr., xit, 24. — 5 [| Joan., 111, 15. :
qu'à ce qu'il vienne !. » Vous l'annoncerez comme une chose déjà accomplie pour le salut du genre humain : vous l'annoncerez comme une chose qui se doit continuer en quelque facon jusqu' àla fin des siècles : la mort de Jésus-Christ est toujours présente dans l'Eucharistie , par la séparation mystique de son corps et de son sang : l'impression de la mort de Jésus- Christ se doit faire sur tous les fidèles, qui à l'imitation du Fils de Dieu se doivent rendre eux-mémes des victimes : toute la vertu de la croix est dans ce mystère : on y annonce par tous ces moyens la mort du Sauveur.
Quelle est la vertu de la croix? « Quand je serai élevé de terre, je tirerai tout à moi *. » L'effet a suivi la parole : tout est venu à Jésus crucifié : telle est la vertu de sa croix. Cette vertu est toute vivante dans l'Eucharistie : ceux-là y croient, ceux-là en profitent etla recoivent dignement, que le Pére tire à son Fils. Jésus- Christ dit qu'ils vivent par lui, qu'ils vivent pour lui, comme luimême il vit par son Père et pour son Père : ils n'ont d'autre vie que la sienne : sa chair est toute pleine de l'esprit qui nous communique cette vie : tout est esprit : tout est vie dans ce mystère : toute l'efficace de la croix pour nous tirer à Jésus, pour nous faire vivre en lui et de lui, y est renfermée. Quelle violence souffre le Sauveur, quand on ne répond pas à son amour : quand on ne se laisse pas posséder à lui : quand on résiste à la force avec laquelle il nous tire! Si on lui refuse son cœur , pendant que non-seulement il le demande, mais qu'il fait pour ainsi parler de si grands efforts pour se l'unir, c'est un époux méprisé qui entre en fureur contre son épouse insensible : il n'y a plus pour elle que la damnation et la mort. Hélas! hélas! tout est perdu : de toute la force dont il nous tiroit, il nous repousse et nous détruit.
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XLVIF JOURNÉE.
La persévérance, effet de la communion. Joan., v1, 57.
. «Qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui?. » Le grand don après lequel soupirent les chrétiens 1 I Cor., x1, 26. — ? Joan., xit, 32, — ? Ibid., 91.
est celui de la persévérance, qui nous assure la couronne, qui nous unit, qui nous incorpore à Jésus-Christ, pour nous faire éternellement un avec lui, sans jamais en pouvoir étre séparés. Voilà le grand don de Dieu, celui qui est joint à sa prédestination éternelle, et Jésus-Christ nous apprend qu'il y a dans l'Eucharistie une grace particulière pour nous l'obtenir. Si donc nous voulons persévérer dans la vertu, il faut communier, et communier souvent. Car c'est le plus puissant moyen qui nous soit donné pour obtenir la persévérance ‘; c’est le pain des chrétiens, leur nourriture ordinaire et de tous les jours. O mon Dieu, que les chrétiens ont le cœur dur, puisqu'ils viennent si rarement à la sainte table! S'ils goütoient Jésus-Christ crucifié, ils viendroient célébrer souvent le mystère de cette mort: On est touché le Vendredi saint, à cause qu'on y célèbre la mémoire de la mort du Sauveur. Venez, mes enfans; c'est tous les jours le Vendredi saint : tous les jours on érige le Calvaire sur le saint autel : venez, et souvenez-vous de cette mort qui est votre vie; venez recevoir un sacrement où l'on apprend à demeurer en Jésus-Christ, où l'on recoit la force, le courage, la grace d'y demeurer.
Mais aussi on doit trembler, quand on retombe dans ses fautes aprés la communion, puisque Jésus-Christ ne dit pas : « Celui qui mange ma chair est en moi ?; » mais « il y demeure » attaché; ni: « Je suis en lui ; » mais : « J'y demeure, » et je ne le quitte jamais. Jésus est fidèle : il ne nous quitte jamais le premier : il vient bien à nous le premier, mais jamais il n'est le premier qui quitte : c'est nous qui le quittons, quand nous tombons dans le péché. Malheureux! nous devons bien craindre de ne l'avoir pas recu comme il faut: car nous serions demeurés en lui , et hélas! nous l'avons quitté. Le recevoir comme il faut, c'est le recevoir en détestant ses péchés, en éloignant les occasions de le commettre, en cherchant dans l'Eucharistie le soutien de notre foiblesse et de notre instabilité.
1 Joan., VI, 27, 52. — ? Ibid., 51.
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