XLVIII: JOURNÉE
S'éprouver soi-même. 1 Cor., x1, 28.
«Quel'homme s'éprouve lui-même ! : » qu'il éprouve premièrement s'il n'est point indigne de cette table sacrée, s’il ne vient point au banquet de l'Epoux sans la robe nuptiale : sans étre en état de grace. Car on lui diroit : « Ami » infidèle, ami téméraire, « comment avez-vous osé entrer ici sans avoir l'habit nuptial? » Et non-seulement il sera jugé indigne du banquet, mais encore « on le jettera pieds et mains liés dans le séjour des ténèbres, où il y aura pleur et grincement de dents ?. »
« Le maitre entra dans la salle du festin pour y voir les conviés, et il y vitun homme qui n'avoit point l'habit nuptial *. » Représentez-vous Jésus qui vient lui-méme examiner ceux qui sont à sa table. Pour éviter un si terrible examen, que chacun s'examine soi-méme, que chacun s'éprouve soi-méme.
Mais il y a encore d'autres épreuves plus délicates. Le pain de l'Eucharistie est appelé par les saints « le pain des forts; » et il y faut user, en le donnant, du méme discernement dont use un sage médecin, en donnant le solide à son malade; c'est-à-dire quil faut songer non-seulement au refus absolu qu'on en doit faire durant la fièvre, mais encore au ménagement avec lequel il le faut donner aux convalescens.
.. Outre l'épreuve qu'il faut faire de cette viande céleste pour n'y pas manger sa condamnation, il y a encore une épreuve, une préparation nécessaire pour la manger avec profit. Cette viande ne nous est pas seulement donnée pour entretenir la vie, mais encore pour nous rendre lembonpoint : elle renouvelle : elle engraisse : elle veut détruire de plus en plus jusqu'aux moindres restes du mal. Cette viande ne se digère pas ; mais c'est elle pour ainsi parler qui nous digère et nous change en elle-même. Il faut considérer le progrès que nous faisons en la mangeant et la prendre avec réserve, jusqu'à tant que nous soyons ren- 1 I Cor., x1, 28. — * Matth., xxit, 19, 13. — 3 Ibid., 11.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , XLVIIIe JOURNÉE. 423
dus propres à recevoir tout son effet, sinon elle nous surcharge; et si nous n'avons pas la mort dans le sein , il s'amasse des humeurs qui doivent nous faire craindre une rechute. Il faut donc craindre le fréquent usage de l'Eucharistie, si on n'en vient à cet embonpoint spirituel et à un état de force. Il est vrai que cest en la recevant que nous devenons propres à la recevoir : c'est elle-même qui par sa vertu nous rend propres à elle-même et à ses effets ; mais il en faut savoir tempérer l'usage. La marque la plus assurée dans les bonnes ames pour la recevoir souvent, c'est l'appétit spirituel qu'elles en ressentent; mais il faut savoir ménager cet appétit. Il y a des appétits de malade; il y en a que la santé donne : l'appétit est donc équivoque, et il faut le savoir connoitre : il faut savoir le réprimer, il faut savoir le réveiller : il faut quelquefois exciter l'ardeur par quelque délai, pour aussi augmenter le goüt. Telle ame aura besoin qu'on le lui excite par quelque temps de lecture et par la seule méditation de la parole divine. Goüter la parole de Jésus-Christ, c'est la marque qu'on le goûte lui-même et la meilleure préparation à le goûter : « Qui est le sage, qui entendra et qui discernera ces choses !? Qui est cet économe fidèle et prudent, qui saura donner le froment dont la distribution lui est confiée , en son temps et selon la mesure ?? » Remarquez qu'il y a le temps et la mesure à garder, et que ce dispensateur ne doit pas seulement être fidèle, mais encore prudent. Ainsi que l'homme s'éprouve lui-méme : car le temps de l'un n'est pas toujours le temps de l’autre, et la mesure de l'un n'est pas toujours la mesure de l'autre. Il faut donc s'éprouver soi-méme; et quand on dit s'éprouver soi-méme, ce n'est pas à dire s'approcher ou s'éloigner par son propre jugement : car cette épreuve ne seroit ordinairement que la nourriture de l'amour-propre. Une partie de cette épreuve est de bien connoitre qu'on ne se peut pas juger soi-méme, et qu'on doit savoir chercher ce dispensateur prudent, qui connoisse le temps et la mesure qui nous est propre. Car ce n'est pas sans raison que le Prince des pasteurs a donné à ses ministres le pouvoir de lier et de délier, de retenir et de remettre. Qu'on s'éprouve donc soi-même
1 Osee, xiv, 10. — ? Luc., xit, 42.
avec ce conseil, et selon l'ordre de l'obéissance. Tout ce qu'on fait dans cet esprit porte grace : tel qui entend dire que la sécheresse est quelquefois une épreuve et un exercice, prendra sa langueur pour une grace. Tel aussi s'imaginera être de ces tièdes que Jésus-Christ vomit de sa bouche, quand il ne sentira pas son goût et que ce goût se sera pour ainsi dire retiré bien avant dans son intérieur. « Qui est le sage, » encore un coup, « qui discernera ces choses ? »
Il faut aussi savoir connoitre cette viande qui sait, comme la manne, prendre toute sorte de goüts. Tantót on nous y doit faire goüter l'humilité, tantót la mortification , tantót l'amour fraternel et celui des ennemis, tantót la joie qui nous transporte en esprit dans le ciel, tantót la sainte tristesse qui nous dégoüte du monde et nous imprime des sentimens de pénitence. On nous doit faire prendre cette viande avec la disposition où le Saint-Esprit nous met, ou dans celle où l'on ressent qu'il nous veut mettre. Il faut, dis-je, vous la donner ou selon votre attrait présent, ou pour -vous inspirer celui dont vous avez besoin. Faut-il exciter en vous, ou y entretenir l'esprit d'ardeur et de zèle? Le charbon pris sur l'autel * n'est rien pour vous purifier, pour vous embraser , à comparaison de ce corps. Est-ce l'esprit de componction et de larmes qui vous est nécessaire, ce divin corps en tirera plus de vos yeux que la pécheresse n'en versa aux pieds du Sauveur. Seigneur , donnez à votre Eglise de ces prudens dispensateurs, qui sachent faire l'application de l'Eucharistie : Seigneur, donnez à vos fidéles cette humble docilité et la soumission aux conseils
“avec lesquels ils se doivent éprouver eux-mêmes.
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