‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 11 sur 149 · DE NOTRE-SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

DE NOTRE-SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE

Matth., chap. v, VI, vi.

PREMIÈRE JOURNÉE

Abrégé du sermon. La félicité éternelle proposée sous divers noms dans les huit béatitudes. Matth., v, 1, 12.

Tout le but de l'homme est d'étre heureux. Jésus-Christ n'est venu que pour nous en donner le moyen. Mettre le bonheur où il faut, c'est la source de tout le bien; et la source de tout mal, est de le mettre où il ne faut pas. Disons donc : Je veux être heureux. Voyons comment : voyons la fin où consiste le bonheur : voyons les moyens pour y parvenir.

La fin est à chacune des huit béatitudes; car c'est partout la félicité. éternelle sous divers noms. A la première béatitude, comme royaume. À la seconde, comme la terre promise. A la troisième, comme la véritable et parfaite consolation. A la quatrième, comme le rassasiement de tous nos désirs. A la cinquième, comme la dernière miséricorde qui ôtera tous les maux, et donnera tous les biens. À la sixième, sous son propre nom, qui est la vue de Dieu. A la septième, comme la perfection de notre adoption. A la huitième, encore une fois, comme le royaume des cieux. Voilà donc la fin partout; mais comme il y a plusieurs moyens, chaque béatitude en propose un; et tous ensemble rendent l'homme heureux.

p MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE,

Si le sermon sur la montagne est l'abrégé de toute la doctrine chrétienne, les huit béatitudes sont l'abrégé de tout le sermon sur la montagne.

Si Jésus-Christ nous apprend que notre justice doit surpasser celle des scribes et des pharisiens, cela est compris dans cette parole : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice. Car s'ils la désirent comme leur véritable nourriture, s'ils en sont véritablement affamés, avec quelle abondance la recevront-ils, puisqu'elle se présente de tous cótés pour nous remplir? Alors aussi nous garderons jusqu'aux moindres des préceptes, comme des hommes affamés qui ne laissent rien et pas méme, pour ainsi parler, une miette de leur pain.

Si l'on vous recommande de ne pas maltraiter votre prochain de parole, c'est un effet de la douceur et de cet esprit pacifique à qui est promis le royaume et la qualité d'enfant de Dieu.

Vous ne regarderez pas une femme avec un mauvais désir : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur : et vous l'aurez parfaitement pur, lorsque vous laurez purifié de tous les désirs sensuels.

Ceux-là sont heureux, qui passent leur vie plutôt dans le deuil et dans une tristesse salutaire, que dans les plaisirs qui les enivrent.

« Ne jurez point; dites : Cela est, cela n'est pas. » C'est encore un effet de la douceur : qui est doux est humble : il n'est point trop attaché à son sens, ce qui rend l'homme trop affirmatif : il dit simplement ce qu'il pense, en esprit de sincérité et de douceur.

On pardonne aisément toutes les injures, si l'on est rempli de .cet esprit de miséricorde, qui nous attire une miséricorde bien plus abondante.

On ne résiste pas à la violence, on se laisse méme engager à plus qu'on n'a promis, parce qu'on est doux et pacifique.

On aime ses amis et ses ennemis, non-seulement à cause qu'on est doux, miséricordieux , pacifique; mais encore parce qu'on est affamé de la justice, et qu'on la veut faire abonder en soi-même, plus qu'elle n'est dans les pharisiens et dans les gentils.

Cette faim qu'on a pour la justice, fait aussi qu'on la veut avoir pour le besoin, et non pour l'ostentation.

On aime le jeüne, quand on trouve sa principale DU türo dans la vérité et dans la justice.

Par le jeüne, on a le cœur pur et on se purifie des désirs des sens. |

" On ale cœur pur, quand on réserve aux yeux de Dieu ce qu'on fait de bien : qu'on se contente d'étre vu de lui; et qu'on ne fait pas servir la vertu comme d'un fard pour irigapár le monde, et s'attirer les regards et l'amour de la créature.

Quand on a le cœur pur, on a l'œil lumineux et l'intention droite.

On évite l'avarice et la recherche des biens, quand on est vraiment pauvre d'esprit.

On ne juge pas, quand on est doux et pacifique, parce que cette douceur bannit l'orgueil.

La pureté de cœur fait qu'on se rend digne de l'Eucharistie, et qu'on ne prend pas comme un chien ce pain céleste.

On prie, on demande, on frappe, quand on a faim et soif de la justice : on demande à Dieu les vrais biens et on les attend de lui, quand on n'aspire qu'à son royaume et à la terre des vivans.

On entre volontiers par la porte étroite, quand on s'estime heureux dans la pauvreté, dans les pleurs, dans les afflictions qu'on souffre pour la justice.

Quand on a faim de la justice, on ne se contente pas de dire de bouche : « Seigneur, Seigneur, » et on se nourrit au dedans de sa vérité.

Alors on bátit sur le roc, et on trouve le solide pour affermir dessus tout son édifice.

Les béatitudes sont done l'abrégé de tout le sermon : mais un abrégé agréable, parce que la récompense est jointe au précepte; le royaume des cieux, sous plusieurs noms admirables, à la justice ; la félicité, à la pratique.

l^ : MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE.

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II* JOURNÉE

Premiére béatitude : étre pauvres d'esprit. Matth., v, 3.

- Pour venir au détail, Jésus-Christ commence en cette sorte : « Bienheureux sont les pauvres d'esprit : » c'est-à-dire non-seulement ces pauvres volontaires, qui ont tout quitté pour le suivre, et à qui il a promis le centuple dans cette vie et dans la vie future la vie éternelle; mais encore tous ceux qui ont l'esprit détaché des biens de la terre; ceux qui sont effectivement dans la pauvreté sans murmure et sans impatience; qui n'ont pas l'esprit des richesses, le faste, l'orgueil , l'injustice, l'avidité insatiable de tout tirer à soi. La félicité éternelle leur appartient sous le titre majestueux de royaume. Parce que le mal de la pauvreté sur la terre, c'est de rendre méprisable, foible, impuissant, la félicité leur est donnée comme un reméde à cette bassesse, sous le titre le plus auguste, qui est celui de royaume.

A ce mot : Bienheureux, le cœur se dilate et se remplit de joie. Il se resserre à celui de la pauvreté; mais il se dilate de nouveau à celui de royaume, et de royaume des cieux. Car que ne voudroit-on pas souffrir pour un royaume, et encore pour un royaume dans le ciel : un royaume avec Dieu, et inséparable du sien, éternel, spirituel, abondant en tout, d’où tout malheur est banni ?

0 Seigneur, je vous donne tout : j'abandonne tout pour avoir part à ce royaume ! Puis-je étre assez dépouillé de tout pour une telle espérance ! Je me dépouille de cœur et en esprit : et quand il vous plaira de me dépouiller en effet, je m'y soumets.

C'est à quoi sont obligés tous les chrétiens. Mais l'humble reli-

gieuse se réjouit d’être actuellement dessaisie, dépouillée, morte aux biens du monde, incapable de les posséder. Heureux dépouillement, qui donne Dieu !

SERMON DE NOTRE-SEIGNEUR, IIIe JOURNÉE. ÿ

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IIT JOURNÉE.

Seconde béatitude : étre doux. Matth., v, 4.

« Bienheureux ceux qui sont doux. Apprenez de moi que je suis doux ! : » sans aigreur, sans enflure, sans dédain, sans prendre avantage sur personne, sans insulter au malheureux, sans même choquer le superbe; mais tàchant de le gagner par douceur : doux méme à ceux qui sont aigres : n'opposant point l'humeur à l'humeur, la violence à la violence : mais corrigeant les excès d'autrui par des paroles vraiment douces.

Il y a de feintes douceurs, des douceurs dédaigneuses, pleines d'une fierté cachée : ostentation et affectation de douceur, plus désobligeante , plus insultante que l'aigreur déclarée.

Mais considérons la douceur de Jésus-Christ, dont le Saint- Esprit parle ainsi dans Isaie : Mon fils, « mon serviteur que j'ai élu, mon bien-aimé où j'ai mis ma complaisance : je mettrai en lui mon esprit, et il annoncera la justice aux nations. Il ne sera point contentieux : il ne criera point : et on n'entendra point sa voix dans les places publiques : il ne brisera pas le roseau cassé, et n'éteindra pas la mèche qui fume encore?. » C'est ce qu'Isaie en a vu en esprit; c'est ce que saint Matthieu a trouvé si beau, si remarquable, si digne de Jésus-Christ, qu'il prend soin de le relever *.

Tl est doux envers les plus foibles : quoiqu'un roseau déjà foible soit rendu encore plus foible en le brisant, loin de prendre aucun avantage sur cette foiblesse, il se détournera pour ne pas appuyer le pied dessus. Faites-en autant à votre prochain infirme. Loin de chercher l'occasion de lui nuire, prenez garde que par mégarde, et comme en passant, vous ne marchiez sur lui et n'acheviez de le rompre. Mais quel est ce prochain infirme, si ce n'est le prochain en colère et le prochain qui s'emporte ? Il est brisé par sa ju Matth., x1, 29. — ? Isa:, Xu, 1-3. — 8 Matth,, xi, 18-20. Vut

propre colère, et ce foible roseau s'est cassé en frappant; n'achevez pas de le rompre en le foulant encore aux pieds. C'est encore ce que veut dire « la mèche fumante. » Elle brüle; c'est la colère dans le cœur : elle fume; c’est quelque injure, que le prochain irrité profère contre vous. Gardez-vous bien de l'éteindre avec violence. Ecoutez ce que dit saint Paul : «Ne vous vengez point, ne vous défendez point, mes bien-aimés; mais donnez lieu à la colère. * » Laissez -la fumer un peu, et s'éteindre comme toute seule. Si elle fume, c'est qu'elle s'éteint: ne l'éteignez pas avec force : mais laissez cette fumée s'exhaler et se perdre inutilement au milieu de l'air, sans vous blesser ni vous atteindre.

C'est ce que fait le Sauveur, lorsqu'il souffre tant d'injures sans s'aigrir. « Vous étes possédé du malin esprit, » lui dit-on. « Qui est-ce qui songe à vous faire mourir ?? » Etil répond sans s'émouvoir : « Je ne suis point possédé du malin esprit; mais je rends honneur à mon Père, et vous, vous me déshonorez ?. » Et encore en un autre endroit, lorsqu'on lui fait le méme reproche : « Vous vous fàchez contre moi, parce que j'ai fait un miracle le jour du sabbat, pour guérir un homme *. » Vous le voyez; il n'éteint pas la mèche fumante, mais il la laisse s'évaporer, pour voir si ces malheureux lassés d'aecabler d'injures un homme si humble et si doux, ne reviendront point en leur bon sens.

Telle a été en général la conduite du Fils de Dieu; en particulier dans sa passion. « Quand on le incre il ne maudit pas: quand on le HepDes il ne se plaint pas .

« Si j'ai mal parlé, » dit-il à se qui lui donnoit un soufflet, « faites-le-moi connoître : si j'ai bien dit, pourquoi me frappes vous 5? » Il lui appartient de dire : « Apprenez de moi que je suis doux 7. » Il est comparé à un agneau, le plus doux des animaux, qui se laisse non-seulement «tondre, » mais encore « mener à la boucherie sans se plaindre ?. »

On est bienheureux dans sa douceur, « et on possède la frc » La terre sainte promise à Abraham est appelée « une terre cou-

1 Rom., Xi, 19. — ? Joan., vi1, 20. — 3 Ibid., VIT, 49. — * Ibid., vit, 93.

— 5I Petr. , H, 23. — 6 Joan. XVIII, 23. — 1 Matth. XI, 29. — 8 Jsa., LI, 1.

SERMON DE NOTRE-SEIGNEUR, IVe JOURNÉE. T

lante de lait et de miel!. » Toute douceur y abonde : c'est la figure du ciel et de l'Eglise. Ce qui rend l'esprit aigre, c'est qu'on répand sur les autres le venin et l'amertume qu'on a en soi-méme. Lorsqu'on a l'esprit tranquille par la jouissance du vrai bien et par la joie d'une bonne conscience, comme on n'a rien d'amer en soi, on n'a que douceur pour les autres : la vraie marque de l'innocence, ou conservée, ou recouvrée , c'est la douceur.

L'homme est si porté à l'aigreur, qu'il s'aigrit trés- souvent contre ceux qui lui font du bien. Un malade, combien s'aigrit-il eontre ceux qui le soulagent? Presque tout le monde est malade de cette maladie-là : c'est pourquoi on s'aigrit contre ceux qui nous conseillent pour notre bien, et encore plus contre ceux qui lefont avec autorité que contre les autres. Ce fond d'orgueil qu'on porte en soi en est la cause. « Dienheureux donc ceux qui sont doux, ils posséderont la terre, » oà abonde toute douceur, parce que la joie y est parfaite.

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