IV: JOURNÉE
Troisiéme béatitude : étre dans les pleurs. Matth., v, 5.
« Bienheureux ceux qui pleurent ?, » soit qu'ils pleurent leurs misères, soit qu'ils pleurent leurs péchés : ils sont heureux, et ils recevront la consolation véritable, qui est celle de l'autre vie, «où toute affliction cesse, où toutes les larmes sont essuyées ?. »
Abraham disoit au mauvais riche : « Tu as recu tes biens en ce monde; et Lazare a recu ses maux : c'est pourquoi il est consolé, et tu es dans les tourmens *. » Il est heureux, car ila souffert avec patience: son état pénible le forcoit souvent à pleurer des maux extrêmes, et il n'avoit point de consolation du côté des hommes. Le riche impitoyable ne daignoit pas le regarder; mais parce qu'il a souffert avec patience, il est consolé: Dieu la reçu dans le lieu où il n'y a point de douleur et de peine.
1 Exod., ui, 8 et alibi.— ? Matth, v, 5.— ? Apoc., XXI, 4.— ^ Luc., XVI, 25.1
« Le monde se réjouira, et vous serez affligés : mais votre tristesse sera changée en joie 1. » C'est la promesse du Sauveur à ses disciples. La tristesse et la joie viennent tour à tour: qui s'est réjoui sera affligé : qui s'est affligé sera réjoui : « Bienheureux donc ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »
Mais parmi tous ceux qui pleurent, il n’y en a point qui soient plus tôt consolés que ceux qui pleurent leurs péchés. Partout ailleurs la douleur, loin d’être un remède au mal, est un autre mal qui l'augmente : le péché est le seul mal qu'on guérit en le pleurant. Pleurons sans fin, pécheurs, tous tant que nous sommes: que nos yeux soient changés en sources intarissables, dont le cours perpétuel creuse nos joues, comme parle le Psalmiste. La rémission des péchés est le fruit de ces pieuses larmes. Ah! mille et mille fois heureux ceux qui pleurent leurs péchés : car ils seront consolés.
Mais ceux qui pleurent d'amour et de tendresse, qu’en dironsnous? Heureux, mille fois heureux! Leur cœur se fond en euxmêmes, comme parle l'Ecriture, et semble vouloir s'écouler par leurs yeux. Qui me dira la cause de ces larmes ? qui me la dira? Ceux qui les ont expérimentées, souvent ne la peuvent dire, ni expliquer ce qui les touche. C'est tantôt la bonté d'un père : c'est tantôt la condescendance d'un roi: c'est tantôt l'absence d'un époux : tantôt l'obseurité qu’il laisse dans l'ame lorsqu'il s'éloigne : et tantôt sa tendre voix , lorsqu'il se rapproche et qu'il appelle sa fidèle épouse : mais le plus souvent, c’est je ne sais quoi qu’on ne peut dire.
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V* JOURNÉE
Quatrième béatitude : avoir faim et soif de la justice. Matth., v, 6.
« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. » Faim et soif, c’est une ardeur vive, un désir avide et pressant, qui vient d'un besoin extréme.
1Joan:, XVI, 20,
SERMON DE NOTRE-SEIGNEUR , Ve JOURNÉE. 93
« Cherchez le royaume de Dieu et sa justice !. » La justice règne dans les cieux : elle doit aussi régner dans l'Eglise, qui est souvent appelée le royaume des cieux. Elle régne lorsqu'on rend à Dieu ce qu'on lui doit: car alors on rend aussi pour l'amour de Dieu tout ce qu'on doit à la créature qu'on regarde en lui. On se rend ce qu'on se doit à soi-même : car on s’est donné tout le bien dont on est capable, quand on s'est rempli de Dieu. Alors on a accompli toute justice, comme Jésus-Christ disoit à saint Jean. L'ame alors n'a plus de faim, n'a plus de soif : elle a sa véritable nourriture: « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Pére, » disoit le Sauveur, « et d'accomplir son œuvre ?. » C'est aussi là ce que le Sauveur appelle toute justice, d'accomplir en tout la volonté toute juste du Père céleste, et d'en faire la règle de la nôtre. Mais quand nous faisons la volonté de Dieu, il fait la nôtre. Le Psalmiste a chanté : « Il fera la volonté de ceux qui le craignent ?, » et ainsi il rassasiera tous leurs désirs. Bienheureux ceux qui désirent la justice avec le méme empressement qu'on désire manger et boire, lorsqu'on est travaillé de la faim et de la soif; car alors on sera rassasié. De quoi sera-t-on rassasié, si ce n'est de la justice ? On le sera dés cette vie : car le juste se rendra plus juste, et le saint se rendra plus saint pour contenter son avidité. Mais le parfait rassasiement sera dans le ciel, où la justice. éternelle nous sera donnée avec la plénitude de l'amour de Dieu. «Je serai rassasié, » disoit le Psalmiste, « lorsque votre gloire m'apparoitra *. »
Doit-on toujours avoir soif de la justice? Puisque le Sauveur a dit à la Samaritaine : « Celui qui boit de cette eau, » c'est-à-dire des plaisirs du monde, « a encore soif; mais celui qui boira de l'eau dont je lui donnerai, n'aura jamais soif; mais l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine jaillissante pour la vie éternelle *. » Il n'aura done point de soif! Il n'en aura point en effet, parce qu'il ne désirera plus d'autre plaisir, d'autre joie, d'autre bien, que celui qu'il goûte en Jésus-Christ. Il aura pourtant toujours soif : car il ne cesséra point de désirer ce bien su-
1 Matth., v, 33. — 2 Joan., 1v, 34. — ? Psal. CXLIV, 19. — Psal. xvi, 15. — 5 Jóan., IV, 13, 14.
préme; et voudra le posséder de plus en plus. Le voilà donc qui a toujours soif : mais toujours aussi il se désaltère, parce qu'il a en lui la fontaine éternellement jaillissante. Il n'aura point cette soif fatigante et insatiable de ceux qui cherchent les plaisirs des sens. Il aura toujours soif dela justice; mais la bouche toujours attachée à la source qu'il a en lui-même, sa soif ne le fatiguera , ni ne l'affoiblira jamais: « Celui qui croit en moi, » dit le Fils de Dieu, « des fleuves d'eau vive couleront éternellement de ses entrailles : qu'il vienne donc, et qu'il boive !. » Venez, ames saintes, venez à Jésus: désirez, buvez, engloutissez : ne craignez point que cette eau céleste vous manque : la fontaine.est au-dessus de votre soif : son abondance est plus grande que votre besoin : Fons vincit sitientem, disoit saint Augustin.
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VIE JOURNÉE
Cinquième béatitude : être miséricordieux. Matth., v, 7.
« Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ?. » Le plus bel effet de la charité, c’est d’être touché des maux d'autrui. «Il est plus heureux de donner que de recevoir ?, » disoit Jésus-Christ. Cette parole n'avoit pas été rapportée par les évangélistes : mais Dieu a voulu donner à saint Paul la gloire de la recueillir : « Souvenez-vous, » dit cet apótre, « de cette parole du Seigneur Jésus : ll est plus heureux de donner que de recevoir *. » Bienheureux done ceux qui donnent, et qui aiment mieux donner que de recevoir. Bienheureux, encore un coup, celui qui appelle à son festin, non point les riches qui peuvent lui rendre le festin qu'il leur aura fait; mais les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. «Alors, » dit le Sauveur, «vous serez heureux, car ils n'ont rien à vous rendre: et il vous sera rendu à la résurrection des justes *.» Bienheureux donc les misé-
1 Joan., Vi1, 37, 38. — ? Matth., v, 1. — 9 Act., Xx , 35. — * 1bid. — 5 Luc., xiv, 19-14. :
ricordieux qui donnent sans espérance de rien recevoir de ceux sur qui ils exercent la miséricorde : car ils obtiendront de Dieu une miséricorde infinie.
Ainsi ceux qui sont inflexibles, insensibles, sans tendresse, sans pitié, sont dignes de trouver sur eux un ciel d'airain, qui n'ait ni pluie ni rosée. Au contraire, ceux qui sont tendres à la misère d'autrui auront part aux graces de Dieu et à sa miséricorde : il leur «sera pardonné comme ils auront pardonné aux autres : » il leur «sera donné comme ils auront donné aux autres :» ils « recevront selon la mesure dont ils se seront servis envers leurs frères !; » c'est Jésus-Christ qui le dit; et autant qu'ils auront eu de compassion, autant Dieu en aura-t-il pour eux.
Il faut exercer la miséricorde envers tous ceux qu'on voit souffrir: envers les malades, envers les affligés; adoucir leurs maux par des paroles de consolation et par de sages conseils, si on ne peut autrement : leur aider à les porter, les partager avec eux autant qu'on peut. C'estle plus beau de tous les sacrifices : « J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice ?, » comme il l'a dit luiméme.
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VIE JOURNÉE
Sixième béatitude : avoir le cœur pur. Matth., v, 8.
« Bienheureux ceux qui ont le cœur pur. » Qui pourroit dire la beauté d'un cœur pur? Une glace parfaitement nette, un or parfaitement affiné, un diamant sans aucune tache, une fontaine parfaitement claire, n'égalent pas la beauté et la netteté d'un cœur pur. Il faut en ôter toute ordure, et celles principalement qui viennent des plaisirs des sens : car une goutte de ces plaisirs trouble cette belle fontaine. Qu'elle est belle, qu'elle est ravissante cette fontaine incorruptible d'un cœur pur! Dieu se plait à s'y voir lui-même comme dans un beau miroir : il s'y imprime luiméme dans toute sa beauté. Ce beau miroir devient un soleil par
1 Luc., Vi, 31, 38. — ? Matth., 1x, 13.
les rayons qui le pénètrent : il est tout resplendissant. La pureté de Dieu se joint à la nôtre, qu'il a lui-même opérée en nous; et nos regards épurés le verront briller en nous-mêmes et y luire d'une éternelle lumière. « Bienheureux » done « ceux qui ont le cœur pur; car ils verront Dieu *. »
Aimons la chasteté plus que toutes les autres vertus : c'est elle qui rend le eceur pur.
A chaque objet qui nous touche, craignons toujours en l'aimant de ternir la pureté de notre cœur ; ou de l'enfoncer davantage dans l'ordure, d’où il falloit le retirer.
« Bienheureux le cœur pur; il verra Dieu : » il ne faut que ces deux mots pour nourrir l'ame tout un jour. Il verra Dieu: il verra toute beauté, toute bonté, toute perfection, le bien, la source de tout bien, tout le bien uni, comme il disoit à Moise : « Je te montrerai tout le bien ?, » lorsqu'il se montra lui-même. Voir un objet si parfait et l'aimer, c'est la méme chose. Il verra donc et il aimera: mais s’il aime, il sera aimé : il chantera les louanges de Dieu, qu'il verra et qu'il aimera sans fin. Il sera rassasié de l'abondance de sa maison, et enivré du torrent de ses délices. Heureuse créature! mais pour cela il faut avoir le cœur pur. Bienheureux donc celui qui a le cœur pur! Que celui qui est pur ne cesse de se purifier davantage. Que celui qui n'est pas pur, se tire de l'ordure où il croupit : qu'il lave la saleté qui le déshonore et le défigure.
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VIIF JOURNÉE.
Septiéme béatitude : étre pacifiques. Matth., v, 9.
« Bienheureux les pacifiques; car ils seront appelés enfans de Dieu ?. » Dieu est appelé «le Dieu de paix *: Il fait habiter dans sa maison ceux qui sont de méme esprit et de méme cœur : » Inhabitare facit unius moris (unanimes) in domo 5, dit le Psal-
1 Matth., v, 8. — ? Exod., xxxur, 19. — 3 Matth., v, 9. — ^I Cor. XIV, 33, — 5 Psal. rxvir, 7. i
miste. Sa bonté concilie tout. ll a composé cet univers des natures et des qualités les plus discordantes : il fait concourir ensemble la nuit et le jour, l'hiver et l'été, le froid et le chaud, et ainsi du reste, pour la bonne constitution de l'univers et pour la conservation du genre humain. Il recoit ses ennemis en sa paix ; et «il faut, » dit Jésus-Christ, qu'à son exemple, « vous aimiez vos ennemis, et que vous fassiez du bien à ceux qui vous haissent !. » Il faut «que vous le priiez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez les enfans de votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les mauvais, et qui pleut sur les justes et sur les injustes ?, » comme nous verrons dans la suite. « Bienheureux » done « les pacifiques : » ceux qui aiment la paix et qui la procurent : « Ils seront appelés enfans de Dieu, » parce qu'ils porteront le caractère d'un si bon Père.
Le soleil n’en est pas plus nébuleux dans les pays où Dieu n’est pas connu : la pluie n’en arrose pas moins abondamment les champs et les pâturages, et n'y est pas moins rafraichissante , ni moins féconde. Ainsi, comme disoit saint Paul, « Dieu ne se laisse point sans témoignage ?. » Le soleil, quand il se léve nous avertit de son immense bonté, puisqu'il ne se léve pas plus tard ni avec des couleurs moins vives pour les ennemis de Dieu que pour ses amis. Adorez done, quand il se lève, la bonté de Dieu qui pardonne, et ne témoignez pas à votre frère un visage chagrin; pendant que le ciel et Dieu méme, si l'on peut parler de la sorte, lui en montre un si serein et si doux.
Jésus-Christ, le Fils unique du Père céleste est le grand pacificateur : « Qui a annoncé la paix à ceux qui étoient de loin, et à ceux qui étoient de prés, faisant mourir en lui-méme toutes les inimitiés^, » et «pacifiant par le sang qu'il a répandu sur la croix, tout ce qui est dans le ciel et dans la terre *, » comme dit saint Paul,
A lexemple du Fils unique, les enfans d'adoption doivent prendre le caractère de leur père, et se montrer vrais enfans de Dieu par l'amour de la paix.
1 (Matth., v, 44, ? — Ibid. 45. — 9 Act., xiv, 16. — * Ephes., 11, 14-17. — 5 Coloss., 1, 20...
Cette grace d'étre enfans de Dieu se consomme dans la vie future, selon ce que dit le Sauveur : «Ils seront vrais enfans de Dieu, parce qu'ils seront des enfans » nouvellement engendrés « par la résurrection *. »
Soyons donc vraiment pacifiques, ayant toujours des paroles de réconciliation et de paix, pour adoucir l'amertume que nos fréres témoigneront contre nous ou contre les autres : cherchant toujours à adoucir les mauvais rapports ; à prévenir les inimitiés, les froideurs, les indifférences; enfin à réconcilier ceux qui seront divisés. C'est faire l’œuvre de Dieu et se montrer ses enfans, en imitant sa bonté.
Combien sont éloignés de cet esprit ceux qui se plaisent à brouiller-les autres qui, par de mauvais rapports souvent faux dans le tout, souvent augmentés dans leurs circonstances, en disant ce qu'il falloit taire, en réveillant le souvenir de ce qu'il falloit laisser oublier, ou par des paroles piquantes et dédaigneuses , aigrissent leurs frères et leurs sœurs déjà émus et infirmes par leur colère!
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IX° JOURNÉE
Huitiéme et dernière béatitude : souffrir pour la justice. Matth., v, 10.
« Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice , parce que le royaume des cieux leur appartient ?. » Tous ceux qui souffrent pour avoir bien fait, pour avoir donné bon exemple, pour avoir obéi simplement, et avoir confondu par leur exemple ceux qui ne vivent pas assez régulièrement; en sorte qu'on se prend à eux des reproches qu'on fait aux autres , souffrent persécution pour la justice. Ceux qui portent leur croix tous les jours, et persécutent persévéramment en eux-mêmes leurs mauvais désirs, souffrent persécution pour la justice.
C'est ici la derniere et la plus parfaite de toutes les béatitudes,
1 Luc., xx, 36. — ? Matth., v, 10.
parce que c'est elle qui porte le plus vivement en elle-méme l'empreinte et le caractère du Fils de Dieu.
C'est pourquoi il s'arréte sur celle-ci : non content d'en avoir parlé comme des autres, il reprend encore le discours, en disant : « Vous serez heureux, quand vous serez maudits et persécutés, et qu'on dira de vous pour l'amour de moi toute sorte de mal: réjouissez-vous, et soyez remplis de joie, » ravis, transportés, «parce qu'ils ont persécuté de la méme sorte les prophètes qui ont été avant vous ! : » et non-seulement les prophètes, mais encore le Messie lui-méme.
On revient donc ici au commencement, et au royaume des cieux , qui avoit paru dès la première béatitude. La pauvreté et la persécution pour la justice attirent également le royaume des cieux.
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X* JOURNÉE
Vrai caractère du chrétien dans les huit béatitudes avec les caractéres opposés. Matth., v, 3, 12; Luc., vi, 20, 27.
Que la semaine s'est heureusement écoulée, en parcourant huit béatitudes! La belle octave, où l’on tâche d'imprimer en soiméme huit caractères du chrétien, qui enferment un abrégé de la philosophie chrétienne ! La pauvreté, la douceur, les larmes ou le dégoüt de la vie présente, la miséricorde, l'amour de la justice, la pureté de cœur, l'amour de la paix, la souffrance pour la justice.
Trois de ces caracteres paroissent assez semblables ; la douceur, la miséricorde, l'amour de la paix; néanmoins ils ont chacun leur propriété. C'est autre chose d'étre pacifique, et de savoir finir toutes les querelles qu'on nous fait et qu'on fait aux autres : autre chose, d’être doux sans jamais offenser ni aigrir personne : autre chose, d'étre bienfaisant et miséricordieux.
Les caractères opposés aux huit qu'on vient de voir sont : l'esprit de propriété ou de richesses, l'aigreur, l'amour du plaisir,
1 Matth., v, M, 12.
l'injustice, la dureté, la corruption du cœur, l'esprit de querelle et de brouillerie, l'impatience dans les afflictions et la crainte qui fait abandonner la règle de la vérité et de la justice.
Nous trouverons dans saint Luc ! l'abrégé des béatitudes réduites à quatre : d'étre pauvre, d'étre affamé, de pleurer , d'étre hai et persécuté pour l'amour du Fils de Dieu. A ces quatre béatitudes, Jésus-Christ joint quatre malédietions contre les hommes du monde : « Malheur à vous, riches; car vous avez votre con-
^-golation. Malheur à vous qui êtes contens et rassasiés des biens de la terre , parce que viendra le temps que vous aurez faim , et que vous manquerez de tout. Malheur à vous qui rez, et qui vous laissez emporter aux joies du siècle; car vos joies seront changées en pleurs. Malheur à vous, lorsque les hommes vous applaudissent; c'est ainsi qu'on faisoit aux faux prophètes ?. » Craignons donc d'avoir notre consolation sur la terre : craignons de la chercher : craignons de la recevoir : craignons les louanges et les applaudissemens du monde. Aimons cet enchainement de béatitudes , qui de l'amour de la pauvreté nous pousse jusqu'à celui des souffrances; et par celui des souffrances nous ramène jusqu'à celui de la pauvreté , et nous fait trouver le méme royaume des cieux dans l'un et dans l'autre.
Pour conclusion , la doctrine des béatitudes est renfermée dans ces trois mots, que je vous laisse à peser.
Toute la doctrine des mœurs tend uniquement à nous rendre
"heureux. Le Maitre céleste commence par là. Apprenons donc de lui le chemin du vrai et éternel bonheur.
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XI JOURNÉE
Quatre caractéres du chrétien. Matth., v, 13, 20.
Après cet abrégé du christianisme, Jésus-Christ nous marque trois caractères éminens de ses disciples : « D'étre le sel de la 1 Luc., VI, 20-23. — ? Ibid., 24, etc.
terre : d’être la lumière du monde : d’être d'une extréme exactitude à observer ses commandemens ‘. » Il en ajoute après un quatrième, qui est l'éminence et la perfection : « Si votre justice n'abonde : » et voilà l'idée entiére de la justice chrétienne.
Le sel assaisonne les viandes; il en reléve le goüt; il en empêche la fadeur; il en prévient la corruption. Ainsi la conversation du vrai chrétien doit ranimer dans les autres le goût de la piété. C'est ce qui fait dire à saint Paul : « Que votre discours soit plein de grace, et assaisonné de sel ?. » Et c'est de quoi sont bien éloignés ceux qui n'ont que de la langueur et de la mollesse dans toute leur conduite. Il faut dans les paroles du chrétien une sainte vivacité; il faut reprendre avec force et quelquefois piquer jusqu'au vif, comme un grain de sel. Mais ne mettez point trop de sel ensemble : au lieu de piquer la langue pour réveiller l'appétit, vous mettriez en feu toute la bouche.
Etre la lumière du monde, est un degré encore au-dessus du précédent : car il emporte l'exemple qui édifie et qui éclaire la maison de Dieu. C'est ce que nous nous devons les uns aux autres. Et au contraire, si nous nous sommes à scandale les uns aux autres , cette malédiction du Sauveur tombera sur nous : « Malheur au monde à cause des scandales, » qui arriveront. « Il est impossible qu'il n'arrive des scandales; mais malheur à celui par qui ils arrivent : il vaudroit mieux pour lui qu'on le jetàt dans la mer avec une meule de moulin autour du col ?. » Pesez, pesez ces paroles, chrétiens, qui ne eraignez pas de scandaliser les infirmes et les petits de l'Eglise.
« Vous êtes la lumière du monde : » cela s'entend , non-seulement des pasteurs , mais encore de tous les chrétiens. Saint Paul le dit ainsi : « Vousdevez luire au milieu d'une nation mauvaise et corrompue , comme étant les luminaires dont le monde doit être éclairé *. Si quelqu'un parle, » comme dit saint Pierre, « que ce soit comme des discours de Dieu * : » comme si Dieu parloit par sa bouche. Saint Mathias disoit, ainsi que le rapporte saint Clément d'Alexandrie, que lorsque quelqu'un faisoit mal dans le voisinage
1 Matth., v, 13-20. — ? Coloss., IV, 6. — * Matth., xvn; Marc., 1x, £M. Luc., XVII, 4. — * Philipp., w, 45. — 5 I Petr.; 1v, 11.
d'un chrétien, il falloit s'en prendre à ce voisin, qui ne lui donnoit pas assez bon exemple.
Enfin la vie chrétienne demande une extrême exactitude. Tl faut prendre garde aux moindres préceptes, et n'en mépriser aucun. Le relâchement commence par les petites choses, et de là on tombe dans les plus grands maux. « Qui méprise les petites choses, tombe peu à peu.»
Pour établir cette exactitude de la justice chrétienne , Jésus- Christ pose un beau principe, que « la parole de Dieu est inviolable, et s'accomplira jusqu'au moindre trait. »
Il regarde ici en particulier ce qui avoit été prédit de lui dans la loi et dans les prophètes; et c’est pourquoi il dit *:« Je viens, tout accomplir.» Dans ce qui a.été prédit dans la loi, il y a les grands traits : la naissance de Jésus-Christ, sorti d’une vierge, ses souffrances, sa croix, sa résurrection, la conversion du mondé et.des gentils, avec la réprobation et le juste châtiment des Juifs. Voilà les grands traits; mais ce n'est pas tout. Il y a l'iota , et les moindres traits qui doivent aussi s'aceomplir. Il faut qu'on divise ses vétemens : il faut qu'on joue sa tunique sans couture. Voyez quelle précision dans une distinction si subtile et si exacte : c'est l'iota., c'est le petit trait. Il sera vendu ; ee peut être un grand trait : mais ce sera trente deniers; mais on achètera le champ d'un potier ; c'estl dott, c'estle petit trait, qui nedoit point échapper non plus que les autres. C'est ainsi qu'il faut qu'il soitabreuvé de vinaigre. Il souffrira : voilà le grand trait; mais ce sera hors la porte de la ville : voilà l'?ota. Il sera immolé comme l'agneau pascal; mais ses os ne seront pas brisés sur la croix, non plus que ceux de cet agneau : voilà l’iota, et ainsi du reste. Jésus-Christ veut dire encore plus généralement que tout ce qui est dit en figure et en ombre dans la loi, sera accompli en vérité dans l'Evangile, jusqu'aux moindres circonstances. Tout jusqu'aux moindres choses, est significatif dans la loi : tout. jusqu'aux moindres choses, sera accompli dans l'Evangile: « Vous ne lierez pas là bouche au boeuf qui foule le grain *. » Saint Paul l'applique aux prédicateurs 5! Il en est ainsi de ces autres traits :
« Vous ne ferez point cuire 4 Eccli.; XIX, 1. — ? Deut, 3 XXV, &, e BA Tim, v; 18.
SERMON DE NOTRE-SEIGNEUR, XIe JOURNÉE. 19"
l'agneau dans le lait de sa mère. Quand vous prendrez la mère dans le nid, vous la laisserez aller en gardant ses petits *. Que vos habits ne soient point tissus de laine et de lin. Ayez des bordures et des franges dans vos habits *. Tous ces petits traits ont de grandes significations pour inspirer aux chrétiens la douceur; là modération, la simplicité, la droiture, et toutes les autres vertus.
Et ce que Jésus-Christ conclut de là, c'est qu'il ne faut pas oublier les moindres préceptes : car si tout ce que Dieu dit pour son Fils doit étre accompli jusqu'au moindre trait et qu'il n'en doive échapper aucun , il faut aussi accomplir tout ce qu'il a dit pour nous. |
Et voyez jusqu'à quel point : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ?*. » Si le soleil tout d'un coup alloit disparoitre, et que ee flambeau du monde s'éteignit au milieu du jour; si le ciel se mettoit en pièces, ou se retiroit comme un rouleau qui se renveloppe en lui-méme; si la terre manquoit sous nos pieds, et qu'un fondement si solide füt tout d'un coup réduit en poudre, quel malheur, tout seroit perdu pour nous! Le malheur est bien plus grand et tout est perdu bien davantage, si le moindre des commandemens de Jésus-Christ n'est pas observé.
Que si on ne les observe pas, Jésus-Christ qui a dit qu'ils seroient inviolablement observés, sera-t-il menteur? A Dieu ne plaise! Car il y a une condition , que si on manque à les observer on sera puni. Done si vous faites la faute et que. vous évitiez le châtiment, Jésus-Christ se sera trompé : mais si vous ne faites pas la moindre faute, dont il ne soit parlé au jugement et qu'il y faille rendre raison , non-seulement des paroles d'injustice et de médisances, mais encore des inutiles; la vérité de Jésus-Christ de-meure ferme.
La peine rectifie le désordre : qu'on peche, c'est un désordre; mais qu'on. soit. puni quand. on peche, c'est la règle. Vous revenez donc par la peine dans l'ordre que vous éloigniez par la faute. Mais que l'on peche impunément, c'est le comble du désordre : ce seroit le désordre, non de l'homme qui pèche, mais de Dieu qui ne
1 Deut., xiv, 21. — ? Ibid., xxii, 6, 7, 11, 12. — ? Matth., xxix, 25,
punit pas. Ce désordre ne sera jamais, parce que Dieu ne peut être déréglé en rien, lui qui est la règle.
Comme cette règle est parfaite, droite parfaitement et nullement courbe, tout ce qui n'y convient pas, y est brisé, et sentira l'effort de l'invincible et immuable rectitude de la règle.
Mais si les menaces sont accomplies, les promesses le seront aussi. Viens, chrétien, à ton crucifix : regardes-y toutes les prédictions accomplies jusqu'aux plus petites. Dis donc en toi-même: Tout s'accomplira, et le bonheur qui m'est promis ne me manquera pas. Je verrai Dieu, je l'aimerai et je le louerai durant les siècles des siècles : et tous mes désirs seront rassasiés, toutes mes espérances accomplies : Amen, amen.
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XII JOURNÉE
Excellence de la justice chrétienne au-dessus de celle des paiens et des Juifs. Matth., v, 20, 4T.
Jésus-Christ, qui jusqu'ici n'a donné qu'en général la forme et les caractères de la vie chrétienne, commence ici les préceptes particuliers : et il donne pour fondement cette belle regle !, que la « justice » chrétienne doit « surpasser celle des » plus parfaits d'entre les Juifs. Prenons donc garde ici à bien entendre la perfection de la loi évangélique que nous avons juré d'observer; nous l'avons juré dans notre baptéme.
Pour nous y obliger, Jésus-Christ a pris soin de nous élever à la perfection de la justice chrétienne par trois degrés.
Premièrement il faut s'élever au-dessus des plus sages des paiens. C'est pour cela qu'il a dit: « Les paiens nele font-ils pas??» voulant dire : Vous devez donc faire davantage. On vous parle de mépriser les richesses : les sages paiens ne l'ont-ils pas fait? D'étre fidéle à vos amis : les paiens ne l'ont-ils pas été? D'éviter les fraudes et les tromperies : les paiens ne les ont-ils pas détestées ?
! Matth., v, 20. — ? Ibid., 41.
SERMON DE NOTRE-SEIGNEUR, XIIe JOURNÉE. 21
De fuir l'adultére : les paiens les plus licencieux n'en ont-ils pas eu honte ?
Le second degré est de s'élever au-dessus de la justice de la loi, et de ceux qui connoissoient Dieu. Et cela encore par trois degrés, en évitant trois défauts de la justice judaique. Le premier , c'est qu'elle n'étoit qu'extérieure : « Vous autres pharisiens, vous étes soigneux de laver l'extérieur du vaisseau : » et c'est pourquoi il les appeloit « des sépulcres blanchis !. » Vous voyez la justice de ce pharisien dans saint Luc : «Je ne suis pas, » disoit-il, «comme le reste des hommes. » Et en quoi excellez-vous donc? « Je jeûne deux fois la semaine : je paie la dime de tout ce que j’ai de bien ?. » Il ne vante que l'extérieur : et ceux-là lui ressemblent, qui ne s'attachent qu'aux choses extérieures. Dire son bréviaire, aller à l'église, assister au sacrifice, à matines, à l'oraison, prendre de l'eau bénite, se mettre à genoux, sans prendre l'esprit de tout cela : c’est une justice pharisaique qui semble avoir quelque exactitude , mais qui s'attire de Jésus-Christ ce juste reproche : «Ce peuple m'honore des lèvres; mais son cœur est loin de moi?. » C'est une fausse justice. Mais que dirons-nous de ceux qui n'ont pas méme cette justice et cette exactitude extérieure, si ce n'est qu'ils sont pires que les pharisiens et que les Juifs?
Le second défaut de la justice judaique, c'est comme dit saint Paul, qu'en «ignorant la justice » par laquelle « Dieu » nous fait justes « et cherchant à établir leur propre justice, » se croyant justes par eux-mémes, «ils ne sont point soumis à la justice de Dieu *, » parce qu'ils ont cru faire le bien par eux-mêmes, au lieu de reconnoitre que c'est Dieu qui l’opère en eux.
Saint Paul avoit eu cette justice; mais voyez comment il en parle * : « Ma conduite étoit sans reproche selon la justice de la loi.» Remarquez ces paroles : «Sans reproche : » on ne pouvoit ce semble, porter la perfection plus loin ; et cependant il ajoute aussitót aprés : « Mais ce qui m'étoit un gain » selon la loi , «je l'ai estimé une perte à cause de la connoissance éminente que j'avois de Jésus-Christ, pour qui tout m'a été une perte et comme du
1 Matth., xxi, 25, 27. — ? Luc., xvii, 11, 12. — ? Matth., xv, 8. — * Rom., x, 3. — 5 Philipp., 11,6. |
‘29 kr MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE.
fumier et de l'ordure, afin de gagner Jésus-Christ et avoir en lui, non pas ma propre justice qui vient de la loi, mais la justice qui vient de la foi en Jésus-Christ; justice qui vient de Dieu par la foi. * » i
Voilà donc le second défaut de la justice judaique : c'est qu'on se croyoit juste par soi-même : ce qui fait que cette justice est impure et n'est qu'ordure selon saint Paul, parce qu'elle n'est qu'orgueil. Etudions-nous donc à l'éviter, en rapportant humblement à Dieu le peu de bien que nous faisons.
Mais le troisième défaut de la justice des Juifs, c'est que les œuvres en étoient fort imparfaites, en comparaison de la perfection où l'homme est élevé par l'Evangile. On y est-obligé à une plus grande perfection que ceux qui faisoient bien. Et pourquoi ? «À cause de la connoissance éminente » qu'on a « de Jésus- Christ, » disoit saint Paul; et c’est une des vérités que Jésus-Christ renferme dans cette parole : « Si- votre justice n'est plus abondante que celle des docteurs de la loi et des pharisiens ?, etc. »
Voilà done la justice chrétienne élevée de deux degrés audessus de la justice des sages paiens, au-dessus de la justice des Juifs. C'est pourquoi et les paiens et les Juifs s'éléveront contre nous, les Ninivites, la reine de Saba, Sodome et Gomorrhe, dont nous aurons surpassé les iniquités, nous qui devions surpasser la justice. des plus sages. C'est ainsi qu'il se faut former une grande idée de la justice chrétienne.
Mais voici encore quelque chose de. plus excellent, et. c'est le troisième degré et la perfection. C'est que la justice chrétienne se doit élever au-dessus d'elle-méme : « Non, mes frères, ».disoit saint Paul, «je ne crois pas encore avoir atteint la justice où je tends, ni que je sois parfait: je poursuis ma course, » comme un homme qui ne croit pas avoir obtenu ce qu'il souhaite : » Unum autem ; mais tout ce que je fais, tout mon but, toute ma pensée : « C'est qu'oubliant ce qui est derrière moi: » voyez : tout le progrès qu'il a fait ne lui est rien : il ne s'y arrête pas, il ne s'y repose pas : «Je m'étends à ce qui est devant ?.» Entendez ce mot, il « s'étend : » il fait effort : il sort en quelque manière de lui-même : ^1 Philipp. 1-9. — ? Matth., v, 90. — 9 Philipp., 1, 12, 13. MOS
il s'allonge lui-même en quelque sorte par l'effort qu'il fait de: s'avancer.
Voilà donc le vrai chrétien, le vrai juste. Il croit n'avoir rien fait : ear s'il croit étre suffisamment juste, il ne l'est point du tout, Il faut done toujours avancer et sortir continuellement de son état. «Soyez parfaits comme votre Père céleste’. » Ayez-en du moins là volonté : car c’est renoncer à la justice que de se reposer dans celle qu'on a; comme si on étoit assuré qu'elle fût suffisante; d'autant plus que si vous n'avancez, vous reculez. « Vous regardez en arrière, » contre le précepte de l'Evangile. Et que décide le Sauveur? que vous « n'étes pas propre au royaume de Dieu ?. »
Voilà pourquoi il disoit, qu'il falloit «avoir faim et soif de la justice. » Ce n'est pas. un désir ordinaire; c'est un désir comme celui qui nous porte à nous nourrir, et à vivre: désir ardent et invincible, que vous devez sans cesse exciter. En quelque état que vous soyez, vous devez toujours avoir cette faim et cette soif : parce que la capacité de votre intérieur est infinie, comme l’est aussi la justice que vous cherchez.
Sur ce fondement de la perfection de la justice chrétienne, Jésus-Christ bâtit tout l'édifice, c'est-à-dire, tous les préceptes de son Evangile, pour nous élever au-dessus des paiens, des Juifs, et de nous-mémes. Ce qu'il a compris dans cette parole: « Soyez parfaits comme votre Pére céleste : » et ce que son Apótre a exprimé de la maniere que nous avons vue.
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XII JOURNÉE
Haine, colère, parole injurieuse : quelle en est la punition. Matth., v, 21, 22.
"Aprés cette belle préparation, après cette belle idée de la justice chrétienne; Jésus- Christ commence à régler ce qu'on doit au prochain, et il nous apprend jusqu'oü l'on doit éviter de lui nuire. :/4 Matth., V, 48. — * Luc. 1X, 62.
Saint Jean dit que « celui qui hait son frère est un meurtrier *. » Jésus-Christ le répute tel. C'est pourquoi il dit que ce n'est pas seulement en le tuant « qu'on se rend digne d'étre puni par le jugement, » mais encore « si on se fache contre lui. » Et que « si on témoigne son indignation par quelque parole de colére ou de mépris, on mérite d'étre condamné par le conseil, » on est digne d'une plus grande peine; « mais que si on s'emporte jusqu'à l'appeler insensé, on n'évitera pas le feu éternel *. »
Il faut ici peser ces trois degrés, se mettre en colère, témoigner sa colere par quelque parole d'emportement, dire des injures atroces et traiter son frére de fou; et les comparer avec les trois peines : le jugement, le conseil, le feu.
Le jugement emportoit la peine capitale, puisqu'il est attribué, selon les anciens, au meurtre, que la loi punissoit de mort irrémissiblement. Mais Jésus-Christ, pour faire voir combien la justice humaine étoit foible en comparaison de la divine qu'il venoit déclarer aux hommes, met le jugement, c'est-à-dire, la peine capitale des jugemens humains, pour le plus foible degré, qui est la colère. Il veut done dire que se mettre en colère contre son frère, est un péché digne de mort devant Dieu. Et ainsi il ne faut pas douter qu'on ne commette un péché mortel, lorsqu'on demeure volontairement aliéné de son frère : ce qui arrive lorsqu'on demeure fáàché contre lui, parce qu'alors la colère s'est tournée en haine. En cet état rien n'excuse de péché mortel, que la résistance qu'on apporte à une disposition si mauvaise : car lorsqu'elle domine dans le cœur, la charité s'y éteint.
Le second degré de supplice est le conseil; ce qui se dit par rapport à la police des Juifs. Au-dessus du jugement où l'on punissoit les crimes particuliers jusqu’à la mort, il y avoit le sanhédrin ou le conseil suprême de la nation *, d'autant plus sévère qu'on y jugeoit les crimes publics, qui regardoient l'état du peuple de Dieu dans la religion et dans le gouvernement, sans aucun appel. Pour exprimer le juste supplice de celui qui s'emporteroit au second degré de colére, c'est-à-dire jusqu'à témoigner sa haine par quelque parole de fureur ou de mépris, Jésus-Christ le soumet
1 ] Joan., 117, 15. — ? Matth., v, 21, 29. — 3 Joseph., Antiq. Judaic., XIV, 17
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à ce qu'il y a de plus rigoureux et de plus inévitable parmi les hommes, qui est la rigueur extréme du souverain conseil de la nation.
Le dernier degré suit aprés cela, qui est de dire des injures atroces, comme d'appeler son frère fou : et pour exprimer la vengeance qui en sera faite, il n'y a plus rien parmi les hommes qu'une vallée auprés de Jérusalem , qu'on réputoit abominable et qu'on appeloit la vallée des cadavres et des cendres, parce que c’étoit celle où, du temps des idolâtries du peuple de Dieu, les Israélites brüloient leurs enfans en l'honneur de l'infàme idole de Moloch, et où on jetoit leurs cendres et leurs cadavres à demi brülés.
La tradition enseignoit encore que les cadavres des soldats de Sennachérib y avoient été jetés à tas; de sorte qu'elle fourmilloit de vers qui sortoient de ces cadavres : les marques du feu étoient dans les cendres et dans les cadavres à demi brülés ‘. Cette vallée s'appeloit la vallée du fils d'Ennom, Ben-Ennom * et changeant le B en G, Gehennom, Gehenna, Gehenne. Par où l'on exprima ensuite l'enfer, le feu dont les damnés y sont dévorés et les vers qui les y rongent, dont le Sauveur dit : « Leur ver ne meurt point et leur feu ne s'éteint jamais *. »
C'est donc à cette vallée des cadavres, qu'on appeloit aussi la vallée de la mort, que Jésus-Christ compare le supplice affreux de ceux qui traitent leurs frères d'insensés et de fols. Que s'il ordonne ce supplice pour les injures, combien seront tourmentés ceux qui frappent, ceux qui tuent? Le Fils de Dieu n'en parle pas, comme ne voulant pas supposer que cela puisse arriver parmi les siens; et laissant assez entendre combien les actions violentes seront punies, si les paroles le sont avec une si terrible rigueur.
Pesons donc toutes nos paroles, puisqu'elles sont pesées avec une telle rigueur dans le souverain jugement de Dieu.
1 Jos., xv, 8 et xvii, 16. — ? IV Reg., xxu, 10; II Paral., xxvn, 3. — 3 Marc., 1x, #1.
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