‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 144 sur 149 · LXXII: JOURNÉE · texte numérisé non relu

LXXII: JOURNÉE

Effet secret de la prière de Notre-Seigneur, Jésus-Christ toujours exaucé , prédestination des saints.

C'est encore un autre mystère profond, que l'effet secret de la prière de Notre-Seigneur.

Voici un premier principe que Jésus-Christ nous apprend en ressuscitant Lazare : « Mon Pére, je vous rends graces de ce que vous m'avez exaucé : je sais pour moi que vous m'exaucez toujours *. » Quoi qu'il puisse demander à Dieu, füt-ce la résurrection d'un mort de quatre jours et déjà pourri, il est assuré de l'obtenir : et pour montrer l'efficace de sa prière, il commence en remerciant d'avoir été écouté.

Il est vrai que dans le jardin des Oliviers il fit cette prière : « Mon Pére, si vous le voulez, si cela se peut, éloignez de moi ce calice; toutefois que votre volonté s’accomplisse, et non la mienne?. » Mais ces paroles font voir que sa demande n'étoit que conditionnelle; et pour montrer que s'il eüt voulu la faire absolue, il eût été exaucé, il ne faut qu'entendre ce qu'il dit lui-même à saint Pierre, lorsqu'il entreprit de le défendre avec l'épée et qu'il frappa un de ceux quile venoient prendre : « Ne puis-je pas, dit-il alors, prier mon Pére, et il m'enverroit plus de douze légions d'anges ?? » Il savoit donc bien que s’il l'avoit demandé, il l'eüt obtenu, et que son Père auroit fait ce qu'il eùt voulu. Il est donc toujours exaucé, quoi qu'il demande, füt-ce douze légions d'anges pour l'arracher des mains de ses ennemis; füt-ce, comme on vient de dire, la résurrection d'un mort, dont le cadavre commenceroit à sentir mauvais.

Croyons-nous qu'ilsoit moins puissant et moins écouté, lorsqu'il demande à son Père ce qui dépend de notre libre arbitre? Il ne le demanderoit pas, s'il ne savoit que cela même est au pouvoir de son Pére, et qu'il n'en sera non plus refusé que de tout le

1 Joan., x1, 44, 42. — ? Matth., xxvt, 39; Luc., xxi, 42. — 9 Matth., xxvi, 53.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LXXII* JOURNÉE. 673 reste. Et c'est pourquoi lorsqu'il dit: « Simon, Simon, j'ai prié pour vous, afin que votre foi ne défaille pas ‘, » personne ne doute que sa prière n'ait eu son effet en son temps. Qui doutera donc qu'elle ne l'ait dans tous les autres apôtres, pour qui il a dit : « Je vous prie qu'ils soient un en nous ?; » etencore: «Je ne vous prie pas de les tirer du monde, mais de les préserver de tout mal*; » et en général, dans tous ceux pour qui il a dit avec une volonté ‘si déterminée : « Mon Père, je veux que ceux que vous m'avez donnés soient avec moi et qu'ils voient ma gloire *? » Dira-t-on qu'aucun de ceux pour qui il a fait cette prière dût périr, ou n'étre pas avec lui et ne voir pas sa gloire? On pourroit dire de méme que, malgré toute la prière qu'il avoit faite pour saint Pierre, on pouvoit douter si sa foi ne défaudroit pas. Mais à Dieu ne plaise qu'un tel doute entre dans un cœur chrétien! Tous ceux pour qui il a demandé de certains effets les auront: ils auront, dis-je, la foi, la persévérance dans le bien et la parfaite délivrance du mal, si Jésus-Christ le demande. S'il avoit prié d'une certaine facon pour le monde, pour lequel il dit « qu'il ne prie pas *, » le monde ne seroit plus monde, et il se sanctifieroit. Tous ceux done pour qui il a dit : « Sanctifiez-les en vérité *, » seront sanctifiés en vérité.

Je ne nie pas la bonté dont il est touché pour tous les hommes, ni les moyens qu'il leur prépare pour leur salut éternel dans sa providence générale. « Car il ne veut point que personne périsse, etil attend tous les pécheurs à repentance ". » Mais quelque grandes que soient les vues qu'il a sur tout le monde, il y a un certain regard particulier et de préférence sur un nombre qui lui est connu. Tous ceux qu’il regarde ainsi pleurent leurs péchés, et sont convertis dans leur temps. C'est pourquoi lorsqu'il eut jeté sur saint Pierre ce favorable regard, il fondit en larmes, et ce fut l'effet de la priere que Jésus-Christ avoit faite pour la stabilité de sa foi. Car il falloit premièrement la faire revivre, et dans son temps l'affermir pour durer jusqu'à la fin. Il en est de méme de tous ceux que son Père lui a donnés d'une certaine facon; et c'est / 34 Luc., xx, 34, 32. — ? Joan., xvir, 41, 23. — ? Ibid., 45. — ^ Ibid., 94. — 5 Jbid., 9. — 6 Ibid., 11. — * I1 Petr., nu, 9.

de ceux-là qu'il a dit: « Tout ce que mon Pére me donne vient à moi; et je ne rejette pas celui qui y vient, parce que je suis venu au monde, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de mon Pére: etla volonté de mon Pére est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour *..»

Et pourquoi nous fait-il entrer dans ces sublimes vérités? Est-ce pour nous troubler, pour nous alarmer, pour nous jeter dans le désespoir et faire que l’on s’agite soi-même, en disant : Suis-je des élus, ou n’en suis-je pas? Loin de nous une si funeste pensée, qui nous feroit pénétrer dans les secrets conseils de Dieu, fouiller pour ainsi parler jusque dans son sein, et sonder l'abime profond de ses décrets éternels! Le dessein de notre Sauveur est que contemplant ce regard secret qu'il jette sur ceux qu'il sait et que son Pére lui a donnés par un certain choix , et reconnoissant qu'il les sait conduire à leur salut éternel par des moyens qui ne manquent pas, nous apprenions, premièrement à les demander, à nous unir à sa prière, à dire avec lui: « Préservez-nous de tout mal?; » ou, comme parle l'Eglise: « Ne permettez pas que nous soyons séparés de vous : si notre volonté veut échapper, ne le permettez pas : » tenez-la sous votre main : changez-la, et la ramenez à vous.

C'est donc la première chose que Jésus-Christ nous veut apprendre : ce n’est point à nous à nous enquérir, ou à nous troubler du secret de la prédestination, mais à prier. Et afin de le faire comme il faut, une seconde chose qu'il nous veut apprendre, c'est de nous abandonner à sa bonté , non qu'il ne faille agir et travailler , ou qu'il soit permis de se livrer, contre les ordres de Dieu, à la nonchalance ou à des pensées téméraires; mais c'est qu'en agissant de tout notre cœur, il faut au-dessus de tout nous abandonner à Dieu seul pour le temps et pour l'éternité.

Mon Sauveur, je m'y abandonne : je vous prie de me regarder de ce regard spécial, et que je ne sois pas du malheureux nombre de ceux que vous hairez et qui vous hairont. Cela est horrible à prononcer. Mon Dieu, délivrez- moi d'un si grand mal; je vous

1 Joan., v1, 31-39. — ? Matth., vr, 13.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LXXII JOURNÉE. 675 remets entre les mains ma liberté malade et chancelante, et ne veux mettre ma confiance qu'en vous.

L'homme superbe craint de rendre son salut trop incertain , s'il neletient en sa main , mais il se trompe. Puis-je m'assurer sur moi-méme? Mon Dieu, je sens que ma volonté m'échappe à chaque moment; et si vous vouliez me rendre le seul maitre de mon sort, je refuserois un pouvoir si dangereux à ma foiblesse. (Qu'on ne me dise donc pas que cette doctrine de grace et de préférence metles bonnes ames au désespoir. Quoi! on pense me rassurer davantage, en me renvoyant à moi-méme et en me livrant à mon inconstance? Non, mon Dieu, je n'y consens pas. Je ne puis trouver d'assurance qu'en m'abandonnant à vous; et j'y en trouve d'autant plus que ceux à qui vous donnez cette confiance, de s'abaudonner tout à fait à vous, recoivent dans ce doux instinct la meilleure marque qu'on puisse avoir sur la terre de votre bonté. Augmentez donc en moi ce désir; et faites entrer par ce moyen dans mon cœur, cette bienheureuse espérance de me trouver à la fin parmi ce nombre choisi.

« Ce ne sont, dit David , dit Salomon , ce ne sont ni de bonnes armes, ni un bon cheval; ce n'est ni notre arc, ni notre épée, ni notre cuirasse , ni notre valeur , ni notre adresse , ni la force de nos mains, qui nous sauvent à un jour de bataille, mais la protection du Très-Haut ‘. » Quand j'aurai préparé mon cœur, il faut qu'il « dirige mes pas *. » Je ne suis pas plus puissant que les rois, «dont le cœur est entre ses mains, et il les tourne où il veut *. » Qu'il se rende le maitre du mien, qu'il m'aide de ce secours , qui me fait dire : « Aidez-moi, et je serai sauvé *; » et encore : « Guérissez-moi , et je serai guéri‘; » et encore : « Convertissez-moi, et je serai converti; car depuis que vous m'avez converti, j'ai fait pénitence; et depuis que vous m'avez touché, je me suis frappé le genou 5, » en signe de componction et de regret.

1 Psal. xxxi, 16-19; cxLVI, 10, 11 ; Prov., XXI, 31.— ? Prov., XVI, 9.— 9 Prov., xxi, 1. — * Psal. cxvin, 117. — 5 Jerem., xvin, 14. — 6 Jerem., XXXI , 18, 19,

VU LU LULU LULU UUUL LULU UUUL VUUVVVUULVVVVUVVWVU UV UT UUVU EU LULU LUUUEL LUUVUVEU VU LULU UVEUEUUY

LXXIIF JOURNÉE.

S'unir à Jésus-Christ.

A la fin de ces réflexions , je prie tous ceux que j'ai tàché d'aider par tout ce discours de s'élever au-dessus, je ne dirai pas seulement de mes pensées qui ne sont rien , mais de tout ce qui leur peut être présenté par le ministère de l'homme; et en écoutant uniquement ce que Dieu leur dira dans le cœur sur cette prière, de s'y unir avec foi. Car c'est là véritablement ce qui s'appelle prier par Jésus-Christ et en Jésus-Christ, que de s'unir en esprit avec Jésus-Christ priant, et s'unir autant qu'on peut à tout l'effet de cette prière. Or l'effet de cette prière, c'est qu'étant unis à Jésus-Christ Dieu et homme, et par lui à Dieu son Pére, nous nous unissions en eux avectous les fidéles et avec tousles hommes, pour n'étre plus autant qu'il est en nous qu'une méme ame et un méme cœur. Pour accomplir cet ouvrage d'unité, nous ne devons plus nous regarder qu'en Jésus-Christ; et nous devons croire quil ne tombe pas sur nous la moindre lumiére de la foi, la moindre étincelle de l'amour de Dieu, qu'elle ne soit tirée de l'amour immense que le Père éternel a pour son Fils, à cause que ce méme Fils notre Sauveur étant en nous, l'amour dont le Pére l'aime s'étend aussi sur nous par une effusion de sa bonté : car c'est à quoi aboutit toute la prière de Jésus-Christ.

C'est en cet esprit que nous pouvons et devons conclure toutes les nótres avec l'Eglise : « Par Jésus- Christ Notre-Seigneur : » Per Dominum nostrum Jesum Christum. Car n'ayant à demander à Dieu que les effets de son amour, nous les demandons véritablement par Jésus-Christ, si nous croyons avec une ferme et vive foi que nous sommes aimés de lui par une effusion de l'amour qu'il a pour son Fils. Et c'est là tout le fondement de la piété et de la confiance chrétienne. C'en est, dis-je, tout le fondement, de croire que l'amour immense que le Pére éternel a pour son Fils en tant que Dieu, lui fait aimer l'ame sainte qui lui est si étroitement et

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si substantiellement unie, aussi bien que le corps sacré et béni qu'elle anime, c'est-à-dire son humanité tout entière; et l'amour qu'il a pour toute cette personne, qui est Jésus-Christ Dieu et homme, fait qu'il aime aussi tous les membres qui vivent en lui et de son Esprit vivifiant.

Croyons done que comme Jésus-Christ est aimé par un amour gratuit, par un amour prévenant, l'ame sainte qui est unie au Verbe de Dieu, n'ayant rien fait qui lui attirât cette union admirable, mais cette union l'ayant prévenue, nous sommes aimés de méme par un amour prévenant et gratuit. En un mot, comme dit saint Augustin, « la méme grace qui a fait Jésus-Christ notre chef a fait tous ses membres '; » nous sommes faits chrétiens par une suite de la méme grace, qui a fait le Christ. Toutes les fois donc que nous disons : Per Jesum Christum Dominum nostrum : « Par Notre-Seigneur Jésus-Christ, » et nous le devons dire toutes les fois que nous prions ou en effet ou en intention, n'y ayant point d'autre nom par lequel nous devions être exaucés ? : toutes les fois donc que nous le disons, nous devons croire et connoitre que nous sommes sauvés par grace uniquement par Jésus-Christ et par ses mérites, non que nous soyons sans mérite, mais à cause que tous nos mérites sont ses dons et que celui de Jésus-Christ en fait tout le prix, parce que c'est le mérite d'un Dieu, et par conséquent infini.

C'est ainsi qu'il faut prier « par Jésus-Christ Notre-Seigneur ; » et l'Eglise, qui le fait toujours, s'unit par là à tout l'effet de la divine prière que nous venons d'écouter. Si elle célèbre la grace et la gloire des saints apôtres, qui sont les chefs du troupeau, elle reconnoit l'effet de la prière que Jésus-Christ a faite distinctement pour eux. Mais les saints, qui sont consommés dans la gloire, n'ont pas moins été compris dans la vue et dans l'intention de Jésus-Christ, encore qu'il ne les ait pas exprimés. Qui doute qu'il ne vit tous ceux que son Père lui avoit donnés dans toute la suite des siècles, et pour lesquels il s'alloit immoler avec un amour particulier ? *

Entrons donc avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ, dans la

1 De Prædest. Sanct., n. 31. — 2 Act., 1v, 12,

construction de tout le corps de l'Eglise; et rendant graces avec elle « par Jésus-Christ » pour tous ceux qui sont consommés : demandons l'accomplissement de tous le corps de Jésus-Christ, de toute la société des saints. Demandons en méme temps avec confiance que nous nous trouvions rangés dans ce nombre bienheureux , ne doutant point que cette grace ne nous soit donnée , si nous persévérons à la demander par miséricorde et par grace, c'est-à-dire par le mérite du sang qui a été versé pour nous et dont nous avons le sacré gage dans l'Eucharistie.

Après cette prière allons avec Jésus-Christ au sacrifice; et avancons-nous avec lui aux deux montagnes, à celle des Oliviers et à celle du Calvaire. Allons, dis-je, à ces deux montagnes, et passons de l'une à l'autre : de celle des Oliviers qui est celle de l'agonie , à celle du Calvaire qui est celle de la mort : de celle des Oliviers qui est celle où l'on combat , à celle du Calvaire où l'on triomphe avec Jésus-Christ en expirant : de celle des Oliviers qui est la montagne de la résignation , à celle du Calvaire qui est la montagne du sacrifice actuel : enfin de celle oü l'on dit : « Non ma volonté, mais la vôtre, » à celle où l'on dit : « Je remets mon esprit entre vos mains ‘ : » et, pour tout dire en un mot, de celle où lon se prépare à tout, à celle où l'on meurt à tout avec Jésus-Christ; à qui soit rendu tout honneur et gloire, avec le Pére et le Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen.

1 Luc., XXiI, 42; xxii, 46.

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