‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 23 sur 149 · XXXV: JOURNÉE · texte numérisé non relu

XXXV: JOURNÉE

Le méme sujet. Se garder de toute avarice. Luc., xit, 15, 21.

On ne sauroit trop méditer cet admirable discours de Notre- Seigneur : « Donnez-vous garde de toute avarice*. » ll y a plusieurs sortes d'avarice. Il y en a une triste et sordide, qui amasse sans fin et sans jouir : « qui n'ose toucher à ses richesses et qui semble, comme dit le Sage, ne s'étre réservé sur elles aucun droit

1 Luc., Xil, 32. — ? Ibid., 33. — 3 Ibid., 15.

que celui de les regarder et de dire : Je les ai’. » Mais il y a une autre avarice plus gaie et plus libérale, qui veut amasser sans fin comme l'autre, mais pour jouir, pour se satisfaire ; et telle étoit l'avarice de l'homme qui nous est dépeint dans cet évangile.

"Un tel avare a beaucoup de dédain pour cette sorte d'avarice oü lon se plaint tout à soi-méme au milieu de l'abondance. Il s'imagine étre bien plus sage, parce qu'il jouit : mais cependant Dieu l'appelle « insensé ?. »

L'un est fol par trop d'épargne, et parce qu'il s'imagine pouvoir étre heureux par un bien dont il ne fait aucun usage : mais l'autre est fol pour trop jouir, et parce qu'il s'imagine un repos solide dans un bien qu'il va perdre la nuit suivante. « Donnezvous done de garde de toute avarice , » et autant de celle qui jouit, que de celle qui se refuse tout. Soyez « riche en Dieu : » faites de Dieu et de sa bonté tout votre trésor. C'est ce trésor-là dont on ne peut trop jouir : c'est ce trésor-là où il n'y a jamais rien à épargner, parce que plus on l'emploie plus il s'augmente.

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XXXVE JOURNÉE.

Ne point juger. Matth., vir, 4, 2 et suiv.

« Ne jugez pas ?. » Il y a un Juge au-dessus de vous : un Juge qui jugera vos jugemens, qui vous en demandera compte : qui par un juste jugement vous punira d'avoir jugé sans pouvoir et sans connoissance, qui sont les plus grands défauts d'un jugement.

Sans pouvoir. « Qui étes-vous pour juger le serviteur d'autrui? S'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maitre * : » c'est à lui de le juger. Ne jugez done pas celui dont vous n'étes

.pas le juge. :

Ce que saint Paul ajoute, juge téméraire, vous ferme encore

1 Eccle., V, 9, 10. — Luc., xit, 20. — 3 Matth., vir, 4. — * Rom., XIV, 4.

plus la bouche. Vous prononcez sur l'état du serviteur d'autrui, et vous, vous dites ou qu'il tombe ou qu'il va tomber. « Mais il ne tombera pas, dit saint Paul: Dieu est assez puissant pour l'affermir ‘. » Ne jugez donc pas qu'il va tomber.

Saint Paul continue : « Pourquoi jugez-vous votre frère, ou pourquoi méprisez-vous votre frére?? » C'est votre frère, c'est votre égal: il ne vous appartient pas de le juger. Vous étes tous deux justiciables du grand Juge, devant qui tous les hommes ont à comparoitre : « Nous avons tous à comparoitre devant le tribunal de Jésus-Christ; chacun y rendra compte pour lui-méme?. Ne songez done point à juger les autres : songez au compte qu'il vous faudra rendre de vous-méme.

Saint Jacques n'est pas moins fort : « Il n'y a, dit-il, qu'un législateur et qu'un juge, qui peut perdre un homme ou le délivrer *. » D'oü il conclut : « Qui êtes-vous donc, vous qui jugez votre frére. » Ce qu'il tire de ce beau principe : « Celui qui juge son frère ou qui médit de son frère, juge la loi et médit de la loi 5. » Car laloi vous a interdit ce jugement que vous usurpez : « Mais, poursuit ce grand Apôtre, si vous jugez la loi, vous ne voulez donc pas vous en rendre l'observateur, mais le juge^.» Vous vous élevez au-dessus de votre regle : la loi retombera bientót sur vous de tout son poids, et vous en serez accablé. Voyez en deux versets de cet Apótre quelle force et quelle lumière de la vérité contre vos jugemens téméraires.

Vous voyez que vous jugez sans pouvoir : mais vous jugez encore sans connoissance. Vous ne connoissez pas celui que vous jugez: vous n'en voyez pas lintérieur: vous ne savez pas son intention, qui peut-étre le justifie; ou si son crime est manifeste, vous ne savez pas s'il ne s'en est pas repenti, ou s'il n'est pas déjà ou ne sera pas bientôt de ceux dont la conversion réjouira le ciel. « Ne jugez donc pas. »

«La charité n'est point soupconneuse : elle ne pense pas le mal : elle est douce : elle est patiente : elle souffre tout : elle croit tout: elle espère tout: elle ne se réjouit pas du mal d'autrui;

1 Rom., XIV, 4. — 2 Ibid., 40. — 3 Ibid., 10, 12.— * Jacob., 1v, 12. — 5 Ibid., 11 — 6 Ibid.

mais elle se réjouit» quand tout le monde fait bien «en vérité!. » Ainsi elle ne se plait pas à juger, d'autant plus qu'en jugeant les autres, elle se jugeroit et se condamneroit elle-méme. « Vous étes inexcusable , Ô tout homme qui jugez, parce qu'en ce que vous jugez les autres vous vous condamnez vous-méme, puisque vous faites les mêmes choses que vous condamnez ?. » Vous êtes jugé par votre propre bouche, mauvais serviteur, et vous-même vous prononcez votre sentence. « En telle forme que vous jugerez, vous serez jugé : et la mesure que vous aurez faite aux autres, sera votre règle ?. »

Quelle joie à un criminel d'entendre dela propre bouche de son juge : « Vous ne serez pas jugé“! » Mais pour cela il faut qu'il ne juge pas.

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