A LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR
Les sermons de Notre-Seigneur dans sa dernière semaine sont des plus dignes d’être médités par la circonstance de sa mort prochaine. Pour les lire avec ordre et avec fruit, il est bon de les partager par journées, comme on a fait le sermon sur la montagne.
Avant que d'en venir à cette semaine si pleine d'instructions et de mystères, pour en prendre l'esprit il faut remonter un peu plus haut; et c'est à quoi nous donnerons huit jours.
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PREMIÈRE JOURNÉE
Le mystère de la croix prédit par Jésus-Christ, et non compris par les apôtres : combien on craint de suivre Jésus à la croix. Matth., xx, 17 jusqu'au 29 ; Marc., x, 32 jusqu'au 46; Luc., xvur, 31 jusqu'au 35.
L'heure de Jésus approchant, il va volontairement à Jérusalem, où il savoit qu'il devoit mourir; et il le déclare à ses apôtres.
Saint Paul disoit aux disciples : « Et maintenant étant lié par le Saint-Esprit, » doucement contraint par son impulsion particulière, « je m'en vais à Jérusalem, ne sachant ce qui m’y doit arriver!:» mais Jésus va à Jérusalem, sachant très-bien ce qu'il y doit souffrir, et le dénoncant aux apótres : « Voilà, dit-il, que nous allons à Jérusalem; et le Fils de l'homme sera livré entre les mains des méchans *. » « Je ne sais, disoit saint Paul, ce qui me doit arriver à Jérusalem, si ce n'est que dans toutes les villes oü
1 Act., xx, 22. — ? Matth., xxi, 18.
je passe, le Saint-Esprit me fait témoigner par les prophétes qui y sont, que des chaines et des afflictions m'y sont préparées '. » Mais au lieu qu'on ne montroit les choses qu'en confusion à saint Paul, Jésus explique tout distinctement à ses apôtres, comme la seule lecture le fera connoitre.
À ces mots, saint Luc-observe que « les disciples n'entendirent rien de ce que Jésus leur disoit, » quoique Jésus leur parlàt sans aucune ambiguité; que « cette parole leur étoit cachée, et qu'ils n'entendoient point ce qu'on leur disoit?. » Cet évangéliste fait voir par le soin qu'il prend de nous faire observer cette ignorance des apôtres, combien le mystère de la croix a peine à entrer dans les esprits.
Jésus s'étant expliqué ailleurs de ce mystère en termes moins clairs, le méme saint Luc fait cette remarque : « Les apótres n'entendirent point cette paroie, et elle étoit comme voilée devant eux, en sorte qu'ils n'en sentoient point la force , et ils craignoiïent de l'interroger sur cette parole ?. » Ils n'entendoient pas, parce qu'ils ne vouloient pas entendre : ils virent bien qu'il faudroit suivre leur maitre, et ils ne vouloient pas savoir les souffrances où il alloit, dans la crainte d'avoir un sort semblable. C'est pourquoi Jésus leur disoit :*« Mettez bien ceci dans vos cœurs, que le Fils de l'homme sera livré entre les mains des hommes * : » ce qu'il avoit soin de leur inculquer dans le temps que tout le monde étoit en admiration des prodiges qu'il faisoit; c'est que, flattés par sa gloire, ils avoient le cœur bouché à ce qu'il leur enseignoit sur l'opprobre qu'il avoit à souffrir, sans vouloir en entendre parler. Mais c’étoit là néanmoins ce que Jésus vouloit qu'ils sussent. Car il avoit mis notre salut dans ses souffrances et dans l'obligation de le suivre, et de porter sa croix après lui : «Mettez bien cela dans vos cœurs, » leur disoit-il.
: Songez ici comme l'homme se trompe lui-même, comme il fait le sourd quand on lui veut dire ce qui choque ses passions et ses sens : comme, quelque clair qu'on lui parle, il détourne l'oreille ; il ne fait pas semblant d'entendre , et craint d'approfondir la matiere. Quitte ce commerce , renonce à ce plaisir, renonce à tà 1 Act., XX, 23. — ? Luc., xvin, 34, — 3 Luc., 1x, 45. — * Ibid., 4^.
SERMONS DE,NOTRE-SEIGNEUR , Ir* JOURNÉE. 71
propre volonté : il n'entend pas ; il ne veut pas entendre, nisavoir, ni interroger celui qui lui parle. C'est pour la même raison que saint Mare raconte la méme chose en ces termes : « Comme ils montoient à Jérusalem , Jésus marchoit devant eux, et ils en étoient étonnés et ils craignoient en le suivant; et appelant les douze, il leur dit : Nous allons à Jérusalem, » pour y souffrir tout ce qu'il leur marque.
Le sujet de leur étonnement étoit qu'ils savoient que les pharisiens et les docteurs de la loi le cherchoient pour le faire mourir; et ils ne pouvoient comprendre qu'il allät se mettre en leurs mains; et ils le suivoient en tremblant. On craint de suivre Jésus à la croix.
Mais pour nous encourager il va devant; et saint Luc remarque qu'il « affermit son visage pour aller à Jérusalem ?, » voyant son heure venue. La nature craignoit, comme il parut dans son agonie au jardin. Car ila voulu porter nos foiblesses jusqu'à ce point, afin de nous apprendre à les vaincre. Suivons-le donc, et à son exemple affermissons notre visage, lorsqu'il faut aller à la pénitence, à la mortification et à la croix.
Ce fut en cette occasion que ses disciples lui dirent : « Maitre, il n'y a qu'un peu de temps que les Juifs vous cherchoient pour vous lapider; vous allez vous mettre encore entre leurs mains ? ! » Ils vouloient le détourner de ce voyage; et il n'y eut que Thomas qui entendit le mystère, lorsqu'il dit courageusement : « Allons, allons aussi, et mourons avec lui *. » Belle parole, si elle eût été suivie de l'effet! Mais Thomas s'enfuit comme les autres, et fut le dernier à croire sa résurrection. Voilà l'homme : celui qui parle le plus hardiment , le plus souvent est le plus foible lorsque Dieu l'abandonnne à lui-méme. Entends, chrétien, combien il est difficile d'aller à la croix avec Jésus, et combien on a besoin de sa grace.
1 Marc., x,-32, 33. — ? Luc., 1x, 54. — 3 Joan., x1, 8. — * Ibid., 16.
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IF JOURNÉE
Demande ambitieuse des enfans de Zébédée : calice et croix avant la gloire. Matth., xx, 20 et suiv.; Marc., x, 35 et suiv.
La méme lecture, et appuyez en particulier sur la demande de la mère des enfans de Zéhédée. Saint Marc dit distinctement que ce ne fut pas seulement leur mère, mais les deux frères euxmêmes, c'est-à-dire saint Jacques et saint Jean qui firent cette demande. Ce qui nous montre que leur mère agissoit à l'instigation de ses enfans : et peut-être même que dans la suite ils se joignirent eux-mémes ouvertement à la demande; c'est pourquoi aussi le Sauveur leur adresse sa réponse : « Vous ne savez ce que vous demandez ; pouvez-vous boire mon calice ' ? »
Il n’y a rien qui fasse sentir combien on a de peine à entendre la parole de la eroix. Jésus venoit d'en parler aussi clairement qu'on a vu ; et loin de l'entendre, saint Jacques et saint Jean, qui étoient des premiers entre les apótres, lui viennent parler de sa gloire et de la distinction où ils y vouloient paroitre.
Pesez ces paroles de Jésus : « Vous ne savez ce que vous demandez : » vous parlez de gloire : et vous ne songez pas ce qu'il faut souffrir pour y parvenir. Là il leur explique ces souffrances par deux similitudes : par celle d'un calice amer qu'il faut avaler, et par celle d'un baptéme sanglant où il faut être p ongé. Avaler toute sorte d'amertume; étre dans les souffrances jusqu'à y avoir tout le eorps plongé, comme on l'a dans le baptéme : la gloire est à ce prix.
Les apótres ambitieux s'offrirent à tout ; mais Jésus, qui voyoit bien qu'ils ne s'offroient à souffrir que par ambition, ne voulut pas les satisfaire. Il accepta leur parole pour la croix ; mais pour la gloire, il les renvoya aux décrets éternels de son Pére et à ses secrets conseils.
Il auroit bien pu leur dire ce quil dit dans la suite à tous les
1 Matth., Xx, 22; Marc., x, 38.
apôtres : « Je dispose de mon royaume en votre faveur, comme mon Père en a disposé en la mienne '. » Mais des gens qui ne vouloient souffrir que par ambition , n'étoient pas dignes encore d'entendre cette promesse; et pour les attacher à la croix dont ils n'entendoient pas encore la vertu, il remet à son Père ce qui regarde la gloire, et ne se réserve en ce lieu qu'à prédire et à distribuer les afflictions.
Tout cela se faisoit par cette profonde économie si souvent pratiquée dans l'Evangile et dans toute l'Ecriture; où, pour certaines raisons et convenances, des choses diverses sont attribuées au Pére et au Fils : mais il faut toujours se souvenir dans le fond de cette parole, que le Sauveur adresse à son Pére : « Tout ce qui est à vous est à moi, et tout ce qui est à moi est à vous?. »
« Tous les apôtres furent indignés ? » de la demande des deux frères. Aveugles, qui ne songeoient pas qu'ils étoient tous dans les sentimens qu'ils reprenoient dans les autres, puisqu'un peu auparavant et un peu apres, Jésus-Christ les surprit pensant en eux-mémes et se disputant « qui d'entre eux seroit le premier *. » C'est ainsi qu'on ne peut souffrir dans les autres le vice qu'on a en soi-même : éclairé pour reprendre ; aveugle à se corriger et à se connoitre.
Remarquez le changement admirable que les instructions du Sauveur, et l'effusion du Saint-Esprit fit dans les apótres. Ces gens qui ne cessoient de disputer entre eux de la primauté, la cedent sans peine à saint Pierre. Ils lui cedent la parole partout : il préside à tous leurs conciles et à toutes leurs assemblées. Saint Jean, un des deux enfans de Zébédée, qui venoit de demander ja première place avec son frère saint Jacques, attend saint Pierre au tombeau du Sauveur, afin qu'il y entre le premier; et l'empressement de voir les marques de la résurrection de son maitre, ne lempécha pas de rendre l'honneur qu'il devoit au prince des apótres.
Appuyez encore sur ces paroles de saint Matthieu, xx, 25; Marc, x, 42, où il rabat toute ambition par son exemple. Ne sois
1 Luc., XXII, 29. — ? Joan., xvir, 10. — 3 Matth., xx, 24. — * Luc., 1x, 46, 41; XXII, 24, 25.
point ambitieux, à chrétien, et ne désire point le commandement, ni aucun avantage parmi les hommes, puisque tu es le disciple de celui qui étant le Seigneur de tous, s'en est rendu le serviteur, et a mis sa gloire à racheter ses élus par la perte de sa vie. Racheté par l'humilité et. la croix de ton Sauveur, ne songe point à t'élever ni à enfler toi-méme ton cœur,
Considérons combien nos passions et surtout lambition nous aveuglent ; et crions à l'exemple de ces deux aveugles et de Dartimée fils de Timée : «0 Seigneur, rendez-nous la vue ! ; » faitesnous connoitre nos défauts.
Que nul reproche des hommes ne nous empéche de crier à Jésus pour en implorer le secours de sa grace : quittons nos habits : courons à lui : ouvrons les yeux : glorifions Dieu : cessons de nous méconnoitre et de nous glorifier nous-mémes.
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