‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 31 sur 149 · II: JOURNÉE · texte numérisé non relu

II: JOURNÉE

Victoire et puissance de Jésus-Christ contre la mort dans la résurrection de Lazare. Joan., xr, 1 jusqu'au 46.

Jésus approche de Jérusalem : il est déjà à Béthanie, bourgade qui en étoit à peine à six-vingts pas, à la racine de la montagne des Oliviers. Sa mort approche en méme temps; et ce qu'il va faire à cette approche , et pour nous y préparer, est admirable.

La première chose c’est la résurrection de Lazare. Il alloit mourir, et il sembloit que l'empire de la mort alloit s'affermir plus que jamais, aprés qu'il y auroit été assujetti lui-même. Mais il fait ce grand miracle de la résurrection de Lazare, afin de nous faire voir qu'il estle maitre de la mort.

Elle paroit ici dans tout ce qu'elle a de plus affreux : Lazare est mort , enseveli , enterré, déjà pourri et puant. On craint de lever la pierre de son tombeau, de peur d’infecter le lieu et la personne de Jésus par cette insupportable odeur. Voilà un spectacle horrible : Jésus en frémit : Jésus en pleure : dans la mort de Lazare,

! Matth., xx, 305 Marc., x, 46, 515 Luc., XVIII, 42,

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, Ile JOURNÉE. 75

son ami, il déplore le commun supplice de tous les hommes : il regarde la nature humaine comme créée dans limmortalité et comme condamnée à mort pour son péché : il est l'ami de tout le genre humain : il vient le rétablir : il commence par en pleurer le désastre : par en frémir : par se troubler lui-même à la vue de son supplice. Ce qui lui paroit si horrible dans la mort, c'est principalement qu'elle est causée par le péché; et c'est plutôt le péché que la mort qui lui eause ce frémissement, ce trouble, ces pleurs. Il est saisi d'un nouveau frémissement à mesure qu'il approche du tombeau. En voyant cette affreuse caverne, oit le mort étoit gisant, on diroit qu'il n'y a point de remède à un si grand mal : « Celui, dit-on, qui a éclairé l'aveugle-né, ne pouvoit-il pas empêcher que son ami ne mourüt !? » On ne dit pas: Ne le pourroitil pas ressusciter? C'est à quoi on ne songeoit seulement pas : on croit que son pouvoir n'alloit pas plus loin que de l'empécher de mourir : mais le tirer de la mort, quoiqu'il en eût déjà donné des exemples, on ne vouloit ni s'en souvenir, ni le croire. On croit quil n'a que des larmes et cette frémissante horreur à donner à un tel mal. Voilà tout le genre humain dans la mort; il n'y a qu'à pleurer son sort; mais il n'y voit aucune ressource. C’est le commencement de l'histoire et comme la première partie de ce tableau: tout y est rempli d'horreur.

Mais voici la seconde, où tout est plein au contraire de consolation, Il n’y paroit que puissance contre la mort, et que victoire remportée sur elle.

Jésus dit : « Cette maladie n'est pas pour la mort , mais pour la gloire de Dieu?. » Lazare en mourut pourtant : mais le Sauveur vouloit dire que la mort seroit vaincue et le Fils de Dieu glorifié pa cette victoire.

Il poursuit: « Lazare dort, mais je le vais réveiller * : » appelant la mort un sommeil plutot qu'une mort, et montrant qu'il lui est aussi facile de ressusciter un mort que de réveiller un endormi. .

A mesure qu'il avance, il paroit de plus en plus le vainqueur dela mort. « Si vous aviez été ici, mon frére ne seroit pas mort ;

* 1 Joan., X1, 31. — ? Ibid., 4. — 9 Ibid., 11, 22.

mais je sais que Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. » Vous avez tout pouvoir, non-seulement pour prévenir la mort, mais encore pour lui enlever la proie qu'elle a déjà entre ses mains.

« Votre frére ressuscitera '. Je le sais, dit Marthe, au dernier jour. » Elle ne doute pas que Jésus ne puisse le ressusciter avant ce temps : mais elle ne se juge pas digne de cette grace.

Goütons ces paroles du Sauveur, aprés lesquelles la mort n'a plus rien d'affreux : « Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, quand il seroit mort, il vivra : celui qui vit et qui croit en moi, ne mourra point éternellement ?. » Il ne mourra point pour jamais : la mort ne sera pour lui qu'un passage : il ny demeurera pas : et il viendra à un état où il ne mourra jamais.

La foi de Marthe est grande. Les Juifs disoient de Jésus : « Ne pouvoit-il pas faire que Lazare ne mourüt pas? » Celle-ci dit, nonseulement qu'il le pouvoit faire, mais qu'il l'auroit fait, et qu'il pouvoit encore le ressusciter s’il vouloit. Elle voit en esprit la résurrection générale, et confesse Jésus-Christ comme celui qui, étant au ciel et dansle sein de son Pére, est venu au monde. Jésus, Fils du Dieu vivant, est vivant de la méme vie que son Père : « Comme le Pére, dit-il, a la vie en soi, ainsi a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en soi *. » Il a done raison de nous dire « qu'il est « la résurrection et la vie *; » et encore : « Je suis la vie; » et encore : « Comme le Pére ressuscite et vivifie, ainsi le Fils vivifie qui il lui plait*. » Il est une source de vie, il est la vie méme comme le Père. La vie est venue à nous, quand il s'est fait homme: «Nous vous annoncons la vie éternelle qui étoit dans le Pére, et qui nous est apparue ^ » pour se répandre sur nous, disoit saint Jean.

Les larmes mémes de Jésus nous remplissent d'espérance. Si le médecin tout-puissant est touché de nos maux, s'il les pleure, s'il en frémit, il les guérira.

« Otez la pierre" : » ouvrez le tombeau : enlevez la porte de

cette éternelle prison : c’est sans doute pour en délivrer ceux qui y sont détenus.

! Joan., X1, 23. — ? Ibid., 95, 26. — 8 Joan., x, 96. — * Joan., XI, 25. — 5 Joan., V, 21. — 6 I Joan., 1, 2. — " Joan., X1, 39.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , Ie JOURNÉE. Tl

« Père, je sais que vous m'écoutez toujours *. » Nous sommes donc délivrés, puisqu'un tel intercesseur parle pour nous.

« Lazare , sortez, paroissez. » Les prophétes avoient ressuscité quelques morts ; mais on n'avoit point encore traité la mort d'une manière si impérieuse. C'est que «le temps devoit venir, et déjà il étoit venu, disoit le Sauveur, que ceux qui sont dans le tombeau entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'entendront recevront la vie *. » Ce qui se fait maintenant pour le seul Lazare,

se fera un jour pour tous les hommes.

.. « Lazare sortit à l'instant, » quoique « lié de bandelettes, » à peu prés comme un enfant dans le berceau, « le visage enveloppé d'un linge?: » un homme vivant ne pourroit se remuer en cet état : cependant un mort se lève, et paroit : tant il y a d'efficace dans la parole du Sauveur.

Il importe de bien méditer toutes ces choses, afin de nous affermir contre la crainte de la mort, qui est si extrême dans les hommes, qu'elle est capable de leur faire perdre l'esprit, quand on leur annonce qu'il faut mourir, comme l'expérience le fait voir. On a grand besoin de se munir contre cette crainte : ce qui se fait principalement, en méditant les promesses de l'Evangile contre la mort, et s'attachant par une vive foi à la vie que nous attendons. On a besoin d'une grande grace contre une si vive terreur. On ne la sent pas, tant qu'on a de la santé et de l'espérance : mais quand il n'y en a plus, le coup est terrible. Il est foible pourtant, si nous croyons bien que Jésus a vaincu la mort.

Il l'a encore vaincue dans une jeune fille de douze ans, qui ne faisoit que d'expirer et qui étoit encore dans son lit *. Il l'a encore vaincue dans un jeune homme qu'on portoit en terre ^. Enfin il l'a vaincue dans le tombeau et au milieu de la pourriture en la personne du Lazare *. Il restoit qu'il empéchàt même la corruption. Il avoit vaincu la mort en des personnes qui étoient mortes naturellement : il falloit encore la vaincre lorsqu'elle seroit venue par violence. Ceux à qui il avoit rendu la vie, demeuroient mortels ; il restoit qu'avec la mort, il vainquit méme la mortalité. C'étoit

1 Jbid., 49. — ? Joan., v, 25. — % Joan., X1, 44. — + Matth., 1x, 18, 25; Marc., V, 35, 40, 42. — 5 Luc., VII, 12, 14, 15. — 6 Joan,, X1, 41-44.

en sa personne qu'il devoit faire voir une victoire si compléte. Après qu'on l'eut fait mourir, il ressuscite pour ne mourir plus, sans méme avoir jamais vu la corruption, comme avoit chanté le Psalmiste : « Vous ne permettrez pas que votre Saint voie la corruption !. » Ce qui s'est fait dans le chef s’accomplira dans les membres. L'immortalité nous est assurée en Jésus-Christ à meilleur titre qu'elle ne nous avoit d'abord été donnée en Adam. Notre premiere immortalité étoit de pouvoir ne mourir pas : notre dernière immortalité sera de ne pouvoir plus mourir.

VUL LE LEA LATE LUULE LULU UUEULR USA VACUA VERTULLTTAUUVAA VUL CULA TCU UE RA VR

IV* JOURNÉE

Méme sujet. Les trois morts ressuscités par Notre- Seigneur, figures des trois élats du pécheur. Joan., xi, 1 et suiv.; Matth., ix, 18, 25.; Marc., v, 35, 42 $ Luc., vir, 12, 15.

La vraie mort de l'homme c'est le péché, parce que c'est la mort de l'ame. Dans les trois morts que le Sauveur a ressuscités, les saints ont considéré le péché vaincu en trois états : dans son commencement en la personne de cette jeune fille : dans son progrès en la personne de celui qu'on portoit en terre : dans sa consommation et dans l'état d'endurcissement et d'habitude invétérée en la personne de Lazare. La corruption dans un mort de quatre jours, fait voir un homme qui croupit et pourrit, pour ainsi parler, dans son péché. La mauvaise odeur, c'est le scandale et la diffamation qui suit cet état. La caverne où le mort est enterré, fait voir l'abime oü le pécheur s'est enfoncé. La pierre sur le tombeau, c'est la dureté dans le cœur. Les bandes dont le mort est lié, sont les liens du péché qu'il ne peut rompre. Il ne paroit plus de ressource : les gens de bien méme n'espèrent plus rien : « Maitre, disoit Marthe, il sent mauvais et il y a quatre jours qu'il est mort ?. » Y

| West ce qui cause dans Jésus ce frémissement réitéré par deux fois avec ces larmes amères ; ce qui signifie l'effort et comme. le

1 Psal. xv, 10, 415 Act, n, 21; — 2 Joan., XI, 39.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , Ve JOURNÉE. 19

travail de l'Eglise pour enfanter de nouveau ce mort tout pourri. Le grand eri de Jésus montre encore la méme chose : ressusciter un tel mort, c'est quelque chose de plus miraculeux que la résurreetion de Lazare.

Ame malheureuse, ne fais point pleurer Jésus, ne le fais point tant crier, ni tant frémir ; empéche-toi de tomber dans ce péché d'habitude. Mais si tu y es, ne perds pas toute espérance : il te reste une ressource infaillible dans les cris et dans les larmes de Jésus.

« Déliez-le *, » dit le Sauveur : ótez-lui ces bandelettes dont il est serré. C'est le ministére des apótres : mais il faut auparavant que Jésus ait parlé ; que le mort ait oui sa voix ; qu'il se soit déjà réveillé de son profond assoupissement, et qu'il commenee à vivre en recevant l'inspiration qui l'appelle à la pénitence. Les apôtres peuvent alors user du pouvoir qui leur est donné de délier : mais sile pécheur n'a déjà recu aucun principe de vie, en un mot s'il n'est déjà sérieusement converti, c'est en vain qu'on le délieroit : il est tout mort au dedans et les sacremens ne peuvent rien pour lui. Convertissez-vous done, ó pécheurs, et vivez.

VULVULVALTAAVUCULVUULAULVUVLLULVTLULLVALLULVUULULULLUUVLLVUVVUVTVTULTVLVLVGCVUULVA tUUULVLVU VV Vu

Ve JOURNÉE.

Amitié de Jésus modéle de la nôtre. Excellente manière de prier. Joan., xi, 1 et suiv.

Voilà les grands mysteres de cet Evangile. Mais à ne rien regarder que l'histoire, elle est ravissante.

« Lazare notre àmi?, » dit Jésus. Quel bonheur à des mortels de pouvoir avoir Jésus pour ami! « Notre ami : » Lazare aimoit et lui et sa compagnie : ses disciples avoient part à son amitié.

« Jésus aimoit Marthe, et Marie sa sœur, et Lazare? » qui étoit malade. Voilà les amis de Jésus ; leur maison étoit toujours ouverte à lui et aux siens; ce sont ses hótes et ses amis. ' Puisque Jésus n'a pas dédaigné d'avoir des amis sur la terre,

- 4 Joan; XI, Ah. — 2 Ibid., 41. — 3 Ibid., 5. |

suivons ce modèle dans nos amitiés : aimons ceux qui sont charitables et qui exercent volontiers l'hospitalité : car en la personne de leurs hótes, c'est Jésus-Christ qu'ils recoivent. Aimons une Marthe si zélée pour servir Jésus, qu'elle passe jusqu'à un empressement excessif, et jusqu'à une inquiétude dont elle est reprise. Si nos amis ont des défauts, que ce soit des défauts fondés sur le bien. Mais aimons surtout une Marie qui est toujours aux pieds de Jésus, toujours attentive à sa parole, età «ia bonne part qui ne pouvoit lui être ótée '. » Voilà ceux que Jésus-Christ honoroit d'une amitié particulière.

« Celui que vous aimez est malade? : » c'est ce que mandent à Jésus les sœurs de Lazare. Excellente manière de prier : sans rien demander, on expose à celui qui aime le besoin de son ami. Prions ainsi : soyons persuadés que Jésus nous aime : présentonsnous à lui comme des malades, sans rien.dire, sans rien demander. Prions ainsi pour nous-mêmes, prions ainsi pour les autres : c'est une manière de prier des plus excellentes.

Souvent on dit à Jésus dans son Evangile : Venez, Seigneur, et guérissez : imposez vos mains : touchez le malade : ici on dit simplement : « Celui que vous aimez est malade. » Jésus entend la voix du besoin, d'autant plus que cette manière de le prier a quelque chose, non-seulement de plus respectueux et de plus soumis, mais encore de plus tendre. Qu'elle est aimable cette prière ! Pratiquons-la principalement pour les maladies de l'ame.

Marthe et Marie conservent toujours leur caractere : Marthe est toujours la plus empressée : elle parle plus, elle agit plus : Marie arrive : d'abord « elle tombe aux pieds de Jésus ? : » elle ne dit qu'un mot : et c'est assez.

«Le Maitre vous demande *, » lui disoit Marthe. Jésus étoit content dela foi de Marthe: mais pour achever d'étre touché, il vouloit voir les pleurs, la tendresse intime et la douceur de Marie toujours attachée du fond de son cœur à sa parole. 2x Jésus pleura . » Où sont ces faux sages qui veulent qu'on soit insensible? Ce n'est pas là la sagesse de Jésus.

« Voyez comment il l'aimoit *. » Soyez loué, Ô Seigneur Jésus !

! Luc., x, 39, 40, 42.— ? Joan., X1, 3.—3 Ibid., 32.— * Ib., 98.— 5 I5., 35.—9 Ib., 36,

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, Ve JOURNÉE. 81

d'avoir bien voulu qu'on püt remarquer la tendresse que vous avez pour vos amis : qu'il nous soit permis de l'imiter et d'aimer à votre exemple : les cœurs durs et insensibles ne sont pas ceux qui vous plaisent : mais réglez nos amitiés et soyez-en le modèle : ne flattons point nos amis : corrigeons-en, comme vous, les empressemens inconsidérés : aimons dans nos amis le bon et le solide comme vous.

0 Seigneur, que je sois du nombre de ceux à qui vous dites : « Vous êtes mes amis'; » et encore : «Je vous dirai à vous qui êtes mesamis?: » O bon et parfait ami, qui, pour exercer envers eux l'amour que vous avez dit vous-méme être le plus grand de tous, avez donné votre vie pour eux : je ne veux d'ami que vous ou qu'en vous. 0 bon ami, ressuscitez-moi : je suis plus mort que Lazare.

« Marthe appelle Marie en secret. Le Maitre, dit-elle, vous demande *. » ll y a un certain secret entre Jésus-Christ et les ames intérieures qui sont figurées par Marie; il faut entrer dans ce secret et ne le pas troubler en y mélant le monde. Entends, chrétien, ce doux secret : ce secret entre le Verbe et l'ame détachée des sens, qui l'écoute au dedans et qui ne connoit que sa voix.

« À l'instant Marie se lève et vient à Jésus * : » quand il appelle, on ne peut y apporter trop de promptitude. Les Juifs la voyant partir si vite, disoient : « Elle va pleurer au tombeau » : on connoissoit son bon naturel et son cœur tendre : mais Jésus avoit réglé ses tendresses, dont le principal objet étoit sa parole.

« Déliez-le , et laissez-le aller 5. » On n'a point dit ni où il alla, ni ce qu'il fit, ni ce qu'il dit, ni ce qu'on lui dit, ni où il avoit été, ni comment il se trouvoit : toutes questions superflues : Dieu qui, dés le moment de sa mort, savoit ce qu'il en vouloit faire, avoit tout réglé : il savoit par où nous devoient venir les vérités de l'autre vie : Jésus notre docteur savoit tout et avoit tout vu dans la source. La simplicité du narré nous apprend ce qu'on doit considérer dans les grandes choses, et comme il y faut mépriser les minuties.

1 Joan., XV, 14, 15. — ? Luc., XII, 4. — ? Joan., XI, 28. — * Ibid., 29, 31. — 5 Ibid. 44.

DUO LU LULU AV VY UR AURAURA V LR LE UAM LULU V AUR VV VAMALUUUU VULVEUUULE UULUVUMU VU VUW Ur

VE. JOURNÉE

Jésus-Christ mis en signe de contradiction : incrédulité des Juifs aprés la résurrection de Lazare. Joan., xt, 46 et suiv.

Ce qui fut dit du Sauveur à sa bienheureuse Mère par le saint vieillard Siméon est bien vrai: « Celui-ci est posé en ruine et en résurrection à plusieurs en Israël et en signe de contradiction, afin que les pensées de leurs cœurs soient découvertes '. » On n'avoit point encore vu la profonde malice du cœur de l'homme, ni jusqu'à quel point il est capable de résister à Dieu.

Aprés un si grand miracle, il semble qu'il ne faut pas s'étonner que plusieurs erussent. La résurrection de Lazare étoit arrivée en présence de tout le monde, à la porte de Jérusalem , avec le concours qu'attire un deuil dans les maisons considérables : « Plusieurs crurent, » dit l'évangéliste. C'étoit là l'effet naturel d'un si grand miracle ?. Mais d'autres qui savoient la haine des pontifes et des pharisiens contre Jésus et qui y entroient, leur allérent dire ce qu'ils avoient vu. Sür cela on assembla le conseil, et la résolution en fut étrange.

«Cet homme fait beaucoup de miracles . » Ils ne nient point le fait, il est trop constant. « Que ferons-nous? » La réponse paroit aisée : Croyez en lui. Mais leur avarice , leur faux zèle, leur hypocrisie, leur ambition, leur domination tyrannique sur les consciences, que Jésus découvroit, encore qu'ils la cachassent sous le masque du zèle de la religion, les aveugloit. En cet état, « ils ne peuvent croire *, » comme nous verrons bientôt; et ils aiment mieux résister à Dieu que de renoncer à leur empire.

Ailleurs ils disent encore : « Que ferons-nous à ces hommes ? car le miracle qu'ils viennent de faire est public: tout Jérusalem en est témoin et nous ne saurions le nier*. » La réponse naturelle étoit : Il y faut croire : mais si nous y croyons, nous ne h TE 33. — ? Joan., X1, 45. — 3 Ibid., 41. — * Joan., xit, 31-39. —

serons plus rien, et c'est à quoi ils ne pouvoient se résoudre.

Les incrédules s'écrient : Comment tout le monde n'a-t-il pas cru, s'il y a eu tant et de si grands miracles? Ils, n'entendent pas le profond attachement du cœur humain à ses sens et aux affaires qui les flattent : d'où suit une indifférence prodigieuse pour le salut : ce qui fait qu'on ne daigne s'appliquer à ce qui se passe qui y a rapport, ni s'en enquérir, et que ceux qui l'ont vu s'étourdissent eux-mêmes pour n'y pas croire; de peur d’être forcés en y croyant de renoncer à tout ce qu'ils aiment, et d'embrasser une vie qui leur paroit si insupportable et si triste.

Il faut donc entendre qu'outre les miracles du dehors il en falloit un au dedans, pour y changer la mauvaise disposition des cœurs, et c'est là l'effet de la grace. De là vient que si peu de gens ont cru , encore qu'on ait vu tant de prodiges, et qu'ils eussent été écrits dès le commencement avec des circonstances si particulières, quil n'y avoit rien de plus aisé que d'en découvrir la vérité; comme il n'y eüt rien eu de plus impudent, ni de plus capable de détromper les plus crédules que de leur avancer tant de faits positifs, dont le contraire eüt été si constant. Il n'y a eu que ceux qui ont assez aimé leur salut et la vérité, pour prendre soin ou de s'enquérir des choses qui se passoient en Judée à la vue de toute monde, ou d'y faire, s'ilsles voyoient , les réflexions nécessaires , afin de les voir d'un autre œil que le vulgaire attaché aux sens et aux préventions.

Ce qu'il y a ici de plus étonnant, c'est que ceux qui ne voient pas la volonté de Dieu dans les miracles qui la déclaroient si évidemment , sont les plus savans du peuple, les pontifes, les pharisiens et les docteurs de la loi; parce que des hypocrites comme eux, qui n'employoient le nom de Dieu qu'à tromper le monde des avares, des orgueilleux, qui faisoient servir la religion à leurs intéréts, devoient étre naturellement les plus opposés à la vérité et les plus incapables de ses secrets. C'est done ainsi que les pensées de plusieurs furent découvertes, parce qu'on devoit voir jusqu'à quel point l'intérét devoit animer les hommes les plus sages en apparence , comme les plus considérables du peuple, contre Dieu et la vérité.

Loin de profiter du miracle de la résurrection de Lazare, « ils résolurent , non-seulement de tuer Jésus, » qui étoit l'auteur du miracle, « mais, encore Lazare ‘ » même, en qui il s'étoit accompli. Trop de monde le venoit voir, et c’étoit un témoin trop vivant contre eux. Ils voulurent donc le tuer, croyant obscuréir par là le miracle de sa résurrection, en montrant du moins que le Sauveur n'avoit pas pu le faire vivre longtemps. Ils songèrent donc à le tuer, comme si par cette sorte de mort ils pouvoient lier les mains à Dieu. Et il falloit encore que la gloire de Jésus-Christ révélàt au monde ce prodige de malignité et de folie.

Il ne faut donc plus s'étonner de l'aveuglement des Juifs. Celui des impies et des hérétiques est à peu prés de méme genre : les secrétes dispositions de tous ces gens-là devoient étre découvertes. C'est que l'effort qu'il faut faire contre ses sens et contre soiméme, pour se donner tout entier à la vérité et à Dieu, est si grand, que plutót que de le faire, ils aiment mieux étouffer la grace et l'inspiration qui les y porte et s'aveugler eux-mêmes.

Nous sommes aussi de ceux pour qui Jésus-Christ est un signe de contradiction; et une de ces pensées du cœur humain, que Jésus-Christ venu au monde devoit découvrir, c'est la prodigieuse insensibiiité de ceux qui élevés dans la foi, et au milieu des lumières, préfèrent encore leurs sens et les plaisirs qui les enchantent, à la vérité qui luit dans leur cœur; et ne craignent pas de vivre comme les impies et les infideles.

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