‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 33 sur 149 · VIII: JOURNÉE · texte numérisé non relu

VIII: JOURNÉE

Profusion des parfums sur la téte et les pieds de Jésus en différens temps. Joan., xi, 4, 12.

Comme le temps approchoit, Jésus sort de sa retraite autour d'Ephrem *, et revient à Béthanie , c’est-à-dire , comme on a vu, aux portes de Jérusalem, six jours devant Pâques.

Ce qui s'y passa d'abord de plus remarquable , fut un festin oü Lazare étoit à table avec lui dans sa maison: Marthe gardoit son caractère etservoit: Marie aussi, pour garder le sien, se mit selon sa coutume « aux pieds de Jésus, qu'elle oignit d'un parfum exquis et les essuya de ses cheveux ?. » Il est arrivé trois fois au Sauveur d'étre oint par de pieuses femmes: ce qui paroit outre ce chapitre, par le vir de saint Luc, verset 36, et par les xxiv? et Xiv* de saint Matthieu et de saint Marc, versets 6 et 3.

' En saint Luc la femme n'est pas nommée, et il paroit seulement que c'étoit une pécheresse pénitente. Ses larmes dont elle arrosoit les pieds de Jésus, sont le caractère de sa pénitence ; et Jésus-Christ lui ayant donné expressément la rémission de ses péchés, con- - firme ce caractère. C'en est aussi une belle confirmation, d'avoir expliqué comme il a fait, la nature et les devoirs de l'amour pénitent, et de montrer jusqu'oü le porte la reconnoissance.

Ce caractère d'àmour pénitent ne se trouve pas dans ce chapitre de saint Jean, oü il est dit seulement que Marie répandit son parfum sur les pieds et les essuya de ses cheveux : mais sans y parler de larmes ni des doux et pieux baisers de la pénitente. En saint Matthieu et en saint Mare, le parfum est répandu sur la téte, pendant que Jésus étoit à table : ce qui étoit très-facile en ces temps où les conviés étoient à table couchés. Il est dit dans ces deux derniers endroits, que « la maison fut toute remplie de la bonne odeur du parfum ?. » Les lieux comme les temps de ces onetions sont marqués : la pécheresse pénitente fit son onction longtemps avant la dernière pàque, dans la maison de Simon le

1 Joan., X1, 54. — ? Joan., xit, 3. — ? Ibid., 3.

pharisien ! : la seconde onction qui est clairement attribuée à Marie, sœur de Lazare et de Marthe, se fit à Béthanie, six jours devant Pâques, dans la maison de Lazare et de ses sœurs *. Et la troisième encore à Béthanie, mais chez Simon le lépreux, et seulement deux jours avant Pâques ou un peu après, comme le marquent saint Matthieu et saint Marc?. Dans la première et dans la troisième onction, la femme n’est pas nommée : dans la seconde il est porté expressément dans saint Jean que celle qui la fit fut Marie, sœur de Lazare. Et soit queles trois différentes onctions aient été faites par différentes personnes, selon l'opinion de quelquesuns, ou par la méme, selon quelques autres, en divers temps et avec différentes circonstances, il faut profiter de chaque caractère qui nous y paroit.

Il faut aussi remarquer que ces profusions de parfums scandalisèrent deux fois les hypocrites, et méme les disciples qui n'en savoient pas le mystère; et que Jésus aussi prit deux fois la défense de ces pieuses profusions.

Parfumer Jésus, c'est lui donner des louanges. Parfumer la tête de Jésus, c'est louer et adorer sa divinité : car « la téte de Jésus- Christ, comme parle saint Paul, c'est Dieu *. » Parfumer ses pieds, c'est adorer son humanité et ses foiblesses. Essuyer les pieds de Jésus avee ses cheveux, c'est mettre à ses pieds sacrés son ornement et sa téte méme, avec toutes les vanités et la parure du siècle. Tout est sacrifié à Jésus : on ne veut plaire qu'à lui : des cheveux qui ont touché les pieds de Jésus, pourront-ils jamais servir à la vanité? C'est ainsi que Jésus veut être aimé : il est digne d'un tel amour et de tels hommages.

On ne répand pas seulement ces riches parfums sur Jésus : «on rompt la boite d'albàtre » où ils étoient renfermés , afin qu'il ait tout : Fracto alabastro 5, dit saint Mare. Sa tête et ses pieds ruisselérent done de ces admirables parfums , et toute la maison en fut embaumée. L'exemple de la piété de ces saintes femmes a rempli toute l'Eglise de sa bonne odeur.

Quand la pécheresse approcha des pieds de Jésus, on disoit :

1 Luc., vit, 36-40. — ? Joan., xit, 4. — 3 Matth., xxvi, 8; Marc., xiv, 8. — * I Cor., XI, 3. — 5 Marc., xiv, 3.

« S'il étoit prophète, il » ne se laisseroit pas « toucher par cette » pécheresse'. Ici on ne lui reproche rien contre celles qui le touchent, soit qu'elles n'eussent jamais été pécheresses, soit qu'il y eüt déjà si longtemps, que la mémoire en füt effacée par leur pénitence : on leur fit ici un autre reproche, et c'est celui de leur profusion : « On pouvoit vendre ces parfums trois cents deniers et plus : » tant ils étoient précieux : tant l'effusion en fut abondante : « et les donner aux pauvres *. » L'amour des pauvres fut le prétexte dont on se servit, pour condamner la piété de ces femmes qu'on appeloit indiscrète; et pour couvrir l'envie qu'on avoit contre Jésus, et des honneurs qu'on lui faisoit : et Judas se signala parmi ces faux charitables et ces faux dévots. Les plus méchans sont les plus sévéres censeurs de la conduite des autres; soit par le déréglement de leur esprit, soit par leur hypocrisie ou par un faux zèle. Judas avoit encore une autre raison, c’est qu'il gardoit et voloit ce qu'on donnoit au Sauveur ; et il croyoit qu'on ôtoit à son avarice ce qu'on ne mettoit pas entre ses mains. Que l'avarice parle haut, quand elle peut se couvrir du prétexte de la charité!

Ses insolens discours n'attaquoient pas seulement les femmes dont il accusoitla profusion, mais encore Jésus-Christ qui la souffroit; mais il prit en main leur défense, en disant qu'elles « l'avoient fait pour l'ensevelir?, » se considérant comme mort à cause que l'heure approchoit et qu'il s'étoit mis dans l'esprit et dans l'état de victime.

Il vouloit en méme temps nous faire considérer de quel honneur étoit digne ce corps virginal, formé par le Saint-Esprit et oü la divinité habitoit par lequella mort devoit étre vaincue et le régne du péché aboli : quels parfums assez exquis pouvoient en marquer assez la pureté!

Il vouloit aussi que les parfums qui servoient à la mollesse et au luxe, servissent à cette fois à la piété, et que la vanité füt sacrifiée à la vérité.

« Vous aurez toujours des pauvres avec vous; et quand vous voudrez, vous leur pouvez faire du bien *. »

! Luc., Vit, 39. — ? Joan., xit, 5; Marc., XIV, 5. — 3 Marc., xiv, 8; Joan., xit, T. — 5 Marc., XV, 1.

90 MÉDITATIÓNS SUR L'ÉVANGILE.

Les onctions étoient salutaires au corps : on s'en servoit nonseulement par délicatesse, mais encore par précaution et par remède. On faisoit nager les corps morts dans le baume et dans les parfums pour les conserver et en prévenir la corruption méme après la mort : et c'étoit tout le bien dont le corps étoit capable alors. On pouvoit toujours faire ces sortes de biens aux pauvres, disoit le Sauveur : « mais pour lui, on n'auroit pas toujours son corps présent» pour lui faire ce bien : il falloit done le lui faire pendant qu'on l'avoit , et quand on ne l'auroit plus, se consoler en le faisant àux pauvres, dont il imputoit le soulagement et le bien comme fait à sa personne. Combien done les pauvres nous doivent-ils étre chers, puisqu'ils nous tiennent la place de Jésus- Christ! Baisons leurs pieds : prenons part à leurs humiliations et àleurs foiblesses : versons des larmes sur leurs pieds : pleurons leur misere : compatissons à leurs souffrances : répandons des parfums sur leurs pieds, des consolations sur leurs peines et sur leurs infirmités, un baume adoucissant sur leurs douleurs : essuyons-les de nos cheveux : donnons-leur notre superflu et privons-nous des vains ornemens pour les soulager.

En même temps parfumons Jésus : laissons exhaler de nos cœurs de tendres désirs, un amour chaste, une douce espérance, de continuelles louanges : et si nous voulons l'aimer et le louer dignement, louons-le par toute notre vie, gardons sa parole.

Disons-lui dans l'épanchement de nos cœurs ce que lui disoit saint Paul‘, « qu'il nous est justice, sainteté, sagesse, rédemption et toutes choses : » comme il est dit aux Corinthiens. Disons-lui tout ce que lui dit le même saint Paul aux Colossiens?. Chantons-lui tous les doux cantiques que lui chante dans l’Apocalypse tout le peuple racheté : « L'Agneau qui a été immolé pour nous estdigne de recevoir la vertu, la divinité, les richesses, la sagesse, la force, la gloire, la bénédiction ?. » C'est ce que lui doit chanter toute créature : c'est là le parfum que nous répandons sur lui dans l'épanchement de nos cœurs.

1 I Cor., 1, 30. — ? Coloss., 1, 12, 13 et seq. — 3 Apoc., v, 19, 13; vir, 10-12.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , Ir? JOURNÉE. 91

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