‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 40 sur 149 · VIII: JOURNÉE · texte numérisé non relu

VIII: JOURNÉE

Le méme sujef. Ibid.

Pendant que les peuples applaudissoient au Sauveur et en portoient les louanges jusqu'au ciel, ses ennemis, non contens de faire

: us XIX, 395 Matth., xx1, 15, 16; Psal: vit, 3. — ? Luc., xix, 40. — 3 Matth., ni, 9. je

paroitre dans leurs paroles leur envie qu'ils ne pouvoient retenir, faisoient de secrètes menées pour le perdre : et y étoient même animés par la gloire d'un si beau jour. C'étoit encore un effet de ce caractère de persécution qui le devoit suivre et qui le suivit en effet jusqu'à la fin.

Contemplons ici les effets de la jalousie. C'est une des plus grandes plaies de notre nature. Jésus-Christ, qui étoit venu pour la guérir, en devoit sentir toute la malignité, et les souffrances que l'envie lui devoit causer devoient servir de reméde à son venin. L'envie, c'est le noir et secret effet d'un orgueil foible : qui se sent ou diminuer, ou effacer par le moindre éclat des autres et qui ne peut soutenir la moindre lumière : c'est le plus dangereux venin de l'amour-propre, qui commence par consumer celui qui le vomit sur les autres, et le porte aux attentats les plus noirs. Car l'orgueil naturellement est entreprenant et veut éclater. Mais l'envie se cache sous toute sorte de prétextes et se plait aux plus secrètes et aux plus noires menées : les médisances déguisées, les calomnies, les trahisons, tous les mauvais artifices en sont l’œuvre et le partage. Quand par ces tristes et sombres artifices elle a gagné le dessus , elle éclate et joint ensemble contre le juste dont la gloire la confond , l'insulte et la moquerie, avec toute l'amertume de la haine et les derniers excès de la cruauté. O Sauveur! Ô Juste! Ó le Saint des saints! c'est ce qui devoit s'accomplir en votre personne.

Déracinons l'envie; et dans le moindre de ses effets que nous ressentirons dans notre cœur, concevons toute la malignité et toute l'horreur d'un tel poison.

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IX* JOURNÉE

Jésus donne lui-même à son triomphe le caractère d'humiliation et de mort qu'il. devoit avoir. Effets différens que fait le triomphe de Jésus-Christ dans les Juifs et dans les gentils. Joan., xu, 19-27.

Saint Jean nous fait remarquer deux effets bien différens du triomphe de notre Sauveur. Dans les pharisiens il excita les sen-

timens de la jalousie et les noirs complots que nous avons vus. « Les pharisiens se disoient les uns aux autres : Que ferons-nous? tout le monde court après lui '. » Mais en méme temps et durant ces criminelles menées des eufans d'Abraham contre le Christ qui leur étoit promis, les gentils qui n'étoient pas de cette race bénie et qui aussi étoient étrangers de cette sainte alliance, furent touchés d'une sainte admiration pour lauteur de tant de merveilles : « Quelques gentils, » dit saint Jean ?, qui connoissoient Dieu, quoiqu'ils ne fussent pas Juifs, « puisqu'ils venoient adorer à la fête, s'adresserent à Philippe, » un de. ses apôtres, « et lui dirent avec respect : « Seigneur, nous souhaitons de voir Jésus. » Ce n'étoit pas simplement le voir : car tout le monde l'avoit assez vu dans cette journée, et tout le monde le voyoit quand il préchoit; mais ils le vouloient voir en particulier et jouir de son entretien, qui est proprement ce qu'on appelle venir voir un homme.

A cette approche des gentils qui vouloient le voir, Jésus arrête aussitôt sa pensée sur la vocation des gentils, qui devoit être le fruit de sa mort. Ces grandes prophéties où les nations lui sont données-comme son héritage et sa possession, lui sont présentes : dans le petit il voitle grand : ce que les Mages avoient commencé dés sa naissance, qui étoit la conversion des gentils en leurs personnes , ceux-ci le continuent et le figurent encore vers le temps de sa mort : et le Sauveur voyant concourir dans les gentils le désir de le voir avec celui de le perdre dans les Juifs, voit en méme temps dans cet essai commencer le grand mystère de la vocation des uns par l'aveuglement et la réprobation des autres. C'est ce qui lui fait dire : « L'heure est venue, que le Fils de l'homme va étre glorifié *. » Les gentils vont venir, et son royaume va s'étendre par toute la terre.

Il voit plus loin; et il voit selon les anciennes prophéties que c’étoit par sa mort qu'il devoit acquérir ce nouveau peuple et cette nombreuse postérité qui lui étoit promise. C'est aprés avoir dit : « Ils ont percé mes pieds et mes mains, » que David avoit ajouté : « Toutes les contrées de la terre se ressouviendront et se convertiront au Seigneur *. » C'est aprés qu'il auroit livré son

^1 Joan., xit, 419. — ? Ibid., 20. — 3 Ibid., 23. — * Psal. xxt , 17, 98.

ame à la mort , qu'Isaie lui promettoit « qu'il verroit une longue suite d'enfans !. » Et encore : « Qui racontera sa génération? qui pourra compter sa postérité, parce qu'il a été retranché de la terre des vivans? Je l'ai frappé pour les péchés de mon peuple ?; » et encore : « Je lui donnerai la dépouille des forts, et il en partagera le butin, parce qu'il a donné son ame à la mort *. » Il voyoit done que c'étoit à ce prix qu'il devoit acheter ce nouveau peuple : il lui en devoit coüter la vie : plein de cette vérité aprés avoir dit : « L'heure est venue, que le Fils de l'homme va étre glorifié, il ajoute : « Sile grain de froment ne tombe et ne meurt, il demeure seul; mais s'il meurt, il se multiplie *. »

C'est ainsi que, dans les paroles de Jésus, nous voyons le vrai commentaire et la vraie explieation des prophéties. Mais il nous en doit à notre manière arriver autant qu'à lui. Nous sommes le grain de froment, et nous avons un germe de vie caché en nousmémes. C'est par là que, comme Jésus, nous devons porter beaucoup de fruit et du fruit pour la vie éternelle. Mais il faut que tout meure en nous : il faut que ce germe de vie se dégage et se débarrasse de tout ce qui l'enveloppe : la fécondité de ce grain ne paroitra qu'à ce prix : tombons : cachons-nous en terre : humilions-nous : laissons périr tout l'homme extérieur : la vie des sens, la vie du plaisir, la vie de l'honneur, la vie du corps, la curiosité, la concupiscence , tout ce qu'il y a de sensible en nous : alors cette fécondité intérieure développera toute sa vertu et nous porterons beaucoup de fruit.

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, X* JOURNÉE

Jésus-Christ est le grain de froment. Les membres doivent mourir comme le clwf. Joan., xu, 25.

Pour entendre la nécessité qui étoit imposée à tous les membres de mourir pour fructifier, il suffisoit d'avoir aperçu cette vérité dans le chef. Mais de peur que nous ne vissions pas assez tôt cette

1 [sa., LUI, 40. — ? Ibid., 8. — ? Isa., Liz, 12. — * Joan., xit, 23, 24.

conséquence , Jésus-Christ nous la découvre lui-même : « Qui aime son ame, dit-il, la perd *. » C’est la perdre que de l'aimer : c’est la perdre que de chercher à la satisfaire : il faut qu'elle perde tout et qu'elle se perde elle-même : qu'elle se haïsse : qu'elle se refuse tout, si elle veut se garder pour la vie éternelle. Toutes les fois que quelque chose de flatteur se présente à nous , songeons à ces paroles : « Qui aime son ame la perd : » toutes les fois que quelque chose de dur se présente, songeons aussitôt : « Hair son ame, c'est la sauver : » périsse donc tout ce qui nous plait : qu'il s'en aille en son lieu en pure perte pour nous. |

« Haïr son ame : » peut-on haïr son ame sans haïr tous ses avantages et tous ses talens naturels : et peut-on s’en glorifier quand on les hait? Mais peut-on ne les pas hair, quand on considere qu'ils ne servent qu'à nous perdre dans l'état d'aveuglement ou de foiblesse où nous sommes? Gloire, fortune , réputation, santé, beauté, esprit, savoir, adresse, habileté, tout nous perd : le goüt móme de notre vertu : il nous perd plus que tout le reste.

Il n'y a rien que Jésus ait tant répété et tant inculqué que ce précepte : « Qui trouve son ame la perd : qui perd son ame la trouve?. » C'est ce qu'il recommande encore en un autre endroit du méme Evangile. « Qui cherche à sauver son ame la perdra, dit-il ailleurs : qui la perdra lui donnera la vie?. » Il se sert encore ailleurs du mot de hair : « Il faut, dit-il, tout hair, si on veut être mon disciple, père, mère, frères, sœurs, femme et enfans et sa propre ame *. »

Entendons la force de ce mot hair. Si les choses de la terre et de cette vie n'étoient que viles et de nul prix, il suffiroit de les mépriser. Si ellesn'étoient qu'inutiles, il suffiroit de les laisser là. S'il suffisoit de donner la préférence au Sauveur, il se seroit contenté de dire comme il fait ailleurs : « Si on aime ces choses plus que moi, on n'est pas digne de moi*. » Mais pour nous montrer qu'elles sont nuisibles, il se sert du mot de hane. De ce cóté-là il faut tout hair, en tant qu'il peut s'opposer à notre salut.

Entendons encore le courage que demande le christianisme.

1 Joan., xii, 95, —— 2 Matth., x, 29; xv1, 25. — 3 Luc., XVI, ,33. — * Ibid., XIV, 16. — 5. Matth., x, 37.

Tout perdre, jeter tout là : cette vie est une tempéte; il faut soulager le vaisseau quoi qu'il en coûte. Car que sert de tout sauver, si soi-même il faut périr? Voyez ce marchand, qui dispute s’il jettera dans la mer ces riches ballots. Aveugle, tu les vas perdre, et te perdre encore toi-même par-dessus.

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XI JOURNÉE

Suivre Jésus à l’humiliation, à la mort. Joan., xn, 26.

« Celui qui me veut servir, qu'il me suive !; » qu'il m'imite : qu'il soit avec moi: qu'il passe par les mêmes voies : « mon Père l'honorera » à ce prix, comme il m'a honoré moi-même : il a fallu tout perdre, tout abandonner, tout prodiguer, tout hair : marche aprés moi, chrétien, si tu veux arriver où j'arrive. Marchez, Jésus: je vous suis. En aurai-je le courage? Hélas! vous me dites comme à Pierre: « Tu ne peux pas encore me suivre : mais tu me suivras dans la suite?. » 0 Sauveur, je ne dirai pas que je vous suivrai partout : je n'ose le dire : je sens ma foiblesse, j'en ai le désir : aidez ma volonté foible : inspirez-moi une volonté forte et courageuse.

Voyez comme Jésus donne lui-même à son entrée triomphante le caractère de mort. C'étoit sa coutume. Dans la gloire, il rappeloit toujours la mort. Ainsi dans le Thabor méme, oü il fut enlevé et transfiguré d'une manière si admirable, Moïse ct Elie qui étoient venus l'honorer en cet état et s'entrenolent avec lui, ne «lui parloient que de la maniere dont il devoit sortir de ce monde dans Jérusalem *, » en accomplissant toutes les anciennes prophéties et toutes les figures de la loi. Et en sortant de cette gloire, il n'est plein que de sa mort, et il défend à ses disciples « de parler de ce qu'ils avoient vu, jusqu'à ce qu'il fût ressuscité des morts ^. » Il falloit donc mourir; et c'est ce qu'il vouloit que l'on comprit bien, afin qu'on vit le chemin qu'on avoit à suivre aprés lui pour arriver à la résurrection et à la gloire. |

1 Joan., Xi1, 26. — ? Joan., x, 36. — 3 Luc., IX, 31. — * Matth., XVII, 9.

Accoutumons-nous, à l'exemple de Jésus, dans tout ce qui nous flatte, de rappeler toujours en notre esprit le plus vivement que nous pourrons, la pensée de la mort : mais accoutumons-nous à joindre toujours ces deux idées : gloire et plaisir de la terre, éternelle confusion : et encore ces deux-ci : croix et mortification, gloire et félicité éternelle. C'est à force d'y penser souvent, qu'on joint ensemble des idées qui semblent si éloignées lune de l'autre : mais plutôt c'est à force d'entrer dans cette pratique. Il faut faire autant qu'on peut violence aux sens, de peur qu'ils ne prévalent et ne nous séduisent.

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XIF JOURNÉE.

Caractère d' humiliation et de mort dans le triomphe de Jésus. Le trouble de son ame est notre instruction et notre remède. Ibid., 27, 28.

Jésus continue à donner à son entrée glorieuse le caractere d'humiliation et de souffrance. « Maintenant mon ame est troublée ‘ : » quoi! troublée de votre gloire, dont vous venez de dire : « L'heure est venue que le Fils de l'homme va être glorifié ?. » Pourquoi? sinon parce qu'il voyoit, comme on vient de dire, sa gloire unie à son supplice : supplice si rigoureux et si plein d'opprobre, qu'il dit lui-méme à son approche : « Maintenant mon ame est troublée. » Voici le commencement de son agonie; de cette agonie qu'il devoit souffrir dans le jardin des Olives : de ce combat intérieur où il devoit combattre contre son supplice, contre son Père en quelque facon et contre lui-même. « Mon Père, si vous voulez, s'il se peut : non ma volonté, mais la vótre? : » voilà donc à ce coup une volonté dans le Fils, opposée en quelque facon à la volonté de son Père : elle lui cède, il est vrai; mais elle est : elle se fait sentir au Sauveur : elle se déclare jusqu'aux yeux du Père céleste.

0 Jésus, mon ame est troublée de votre trouble! A qui sera notre recours, si vous êtes troublé vous-même, vous que nous

! Joan., xit, 27. — ? Ibid., 93. — 3 Matth. XXVI, 39,

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XIIIe JOURNÉE. 113

réclamons dans notre infirmité? C'est le mystère : il nous porte en soi : il transporte sur lui-méme notre trouble et le porte dans sa sainte ame. Notre infirmité est passée à lui et c'est ainsi qu'il nous fortifie: premièrement, par l'exemple qu'il nous donne; secondement, par la force qu'il nous mérite.

Par l'exemple : car s'il n'avoit senti cette répugnance naturelle à la mort et cette horreur naturelle de la douleur et du supplice, nous n'apprendrions pas de lui à dire dans nos douleurs : « Votre volonté soit faite, et non la mienne. » Cette instruction nous manqueroit.

Par le mérite : s’il ne souffroit pas, il n'offriroit point de saerifice, ou le sacrifice ne lui coüteroit rien et ainsi il ne seroit pas un vrai sacrifice.

O mon Sauveur , par le trouble de votre saiñte ame, guérissez le trouble de la mienne. Votre trouble , ni ne venoit du péché , ni ne portoit au péché : c'étoit un trouble volontaire et mystérieux : vous portiez en vous le mystère de la « puissance perfectionnée dans l'infirmité ! : » c'est le grand mystère de la grace chrétienne, qui se commence dans le chef et s'accomplit dans les membres.

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