‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 55 sur 149 · AVAVVVVVLL UU LULU UUVULTL VUL LULU TUTELLE AU · texte numérisé non relu

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XL* JOURNÉE

Question des sadducéens sur la femme qui a eu sept maris l'un aprés l'autre. Jésus-Christ détache le chrétien de tout le sensible. Lisez Matth., xxit, 23, 24; Marc., xu, 18, 19 : et plus particulièrement Luc., xx, 27, jusqu'au 40, où tout est expliqué plus au long.

Voici le jour des interrogations; mais le jour des résolutions les plus admirables que la sagesse incarnée ait données aux hommes.

« Moïse nous a commandé : » voyez comme ceux qui errent cherchent toujours à s’appuyer sur les Ecritures, et font semblant de vouloir obéir à la loi.

« De qui des sept sera-t-elle femme? car elle l’a été de tous : » il faut encore ajouter, selon saint Marc et selon saint Luc, « qu'elle n'a point laissé d'enfans au septième , non plus qu'aux autres : » de sorte qu'il n'y a rien qui détermine en sa faveur.

« De qui sera-t-elle femme? » Admirez combien les hommes sont charnels : ils ne peuvent comprendre une vie ni une félicité sans les objets qui flattent les sens et sans les choses corporelles auxquelles ils sont aecoutumés. Ainsi ils n'entendent pas comment les saints sont heureux : toute cette vie incorporelle leur paroit un songe, une vision des spéculatifs, une oisiveté impossible à soutenir. Si on ne va, si on ne vient, comme en cette vie; si on n'y contente les sens à l'ordinaire, ils ne savent ce qu'on peut faire et ne croient pas qu'on puisse vivre. C'est pourquoi une telle vie ne les touche pas; et la croyant impossible, ils croient que tout meurt avec le corps. Tels étoient parmi les paiens les disciples d'Epieure : tels étoient les sadducéens dans le peuple de Dieu : tels sont eneore parmi nous les impies et les libertins qui ne connoissent que la vie des sens. Ils sont pires que les sadducéens; car ceux-ci se piquoient d'étre zélateurs de la loi, et nos impies n'ont aucun principe.

« Vous vous trompez ‘. » C'est ainsi qu'il faut parler à ces gens

1 Matth., xxi, 29.

qui mesurent tout à leurs sens charnels et grossiers. « Vous vous trompez. » Quelle erreur plus grande que de suivre toujours les sens, sans songer qu'il y a en nous un homme intérieur et une ame que Dieu a faite à son image? C'est pourquoi Jésus-Christ leur dit encore à la fin, selon saint Mare : « Vous vous trompez donc beaucoup! . »

« Vous vous trompez, faute d'entendre les Ecritures et la puissance de Dieu ?. » C’est la source de toutes les erreurs : on ne veut point entendre que Dieu puisse faire des choses au-dessus du sens et du raisonnement humain, ni autre chose que ce qu'on voit. C'est pourquoi on n'entend pas les Ecritures, parce que, pour ne vouloir pas étendre ses vues sur l'immensité de la puissance de Dieu , on abaisse les Ecritures à des sens proportionnés à notre foiblesse : on ne veut croire ni incarnation, ni Eucharistie, ni résurrection, ni rien de ce que Dieu peut et de ce qu'il veut bien fairé pour l'amour de ses serviteurs. Ainsi les sadducéens ne vouloient pas croire, ni qu'il püt conserver l'ame sans le corps, ni qu'il pàt |y réunir de nouveau, ni qu'il le lui püt rendre avec de plus nobles qualités qu'en cette vie, ni enfin donner à l'homme d'autres plaisirs que ceux qu'il a coutume de sentir.

« Dans ce siècle, les hommes prennent des femmes et les femmes prennent des maris : mais dans la résurrection, » ou comme il est porté dans saint Lue, « parmi eeux qui seront jugés dignes du siècle à venir et de ressusciter des morts ; ni les hommes ne prendront des femmes, ni les femmes des maris : et ils seront immortels, égaux aux anges de Dieu dans le ciel?. » Ainsi pour conserver un tel peuple, il ne faudra ni de génération ni de mariage : et on n'en aura non plus besoin pour les hommes que pour les anges. Tout ce qui est établi pour soutenir la mortalité cessera : l'homme sera renouvelé dans son corps et dans son ame : nous serons « enfans de Dieu , » parce que nous serons « enfans de résurrection * : » ce ne sera plus de la chair et du sang que nous naitrons comme en cette vie : il n'y aura plus rien de corruptible : avec une nouvelle naissance Dieu donnera à nos corps de nouvelles qualités : et nous serons, non enfans des hommes, mais enfans de

! Marc., xir, 21. — ? Matth., xxii, 29, — 3 Luc., xx, 34, 35, — ^ Ibid., 36.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XLe JOURNÉE. 165

Dieu et égaux aux anges, parce que nous serons enfans de résurrection.

« Le corps est maintenant concu et semé dans la corruption , il ressuscitera dans l'incorruptibilité. Il est concu dans la difformité, il ressuscitera dans la gloire : il est concu dans la foiblesse, il ressuscitera dans la force : il est concu pour une vie animale, il ressuseitera pour une vie spirituelle !. » Ne vous étonnez done pas s’il n'y aura point alors de mariage , comme il n'y aura point de festins : on sera comme les anges, sans aucune infirmité des sens et sans avoir besoin de les satisfaire : « Et Dieu sera tout en tous *. » On n'aura besoin que de lui.

Commencons donc dès cette vie ce que nous ferons dans toute l'éternité : commencons à nous détacher des sens et à vivre selon cette partie divine et immortelle qui est en nous. Nous qui vivons dans le célibat, puisque nous voulons dés à présent imiter les anges, soyons purs comme eux. Ne vivons que pour Dieu, comme saint Paul nous l'ordonne : « Car l'homme qui a une femme et la femme qui a un mari, ont le cœur partagé : qui est seul ne pense qu'à Dieu?. » Ceux qui mènent une vie commune, ne laissent pas d'étre obligés dans le fond au méme détachement; et c'est à eux que le méme Apótre adresse cette parole : « Au reste, mes fréres, le temps est court : ainsi que ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, » et n'y soient point attachés : « que ceux qui pleurent et qui sont affligés soient comme s'ils ne l'étoient pas *, » et qu'ils concoivent que leurs larmes seront bientót essuyées : que ceux qui se réjouissent concoivent la fragilité et l'illusion de leur joie, et ne s'y abandonnent pas : « que ceux qui achètent soient comme ne possédant point, » et qu'ils cessent de s'imaginer que ce qui tient si peu à eux soit véritablement en leur puissance : « enfin que ceux qui usent des biens de ce monde soient comme s'ils n'en usoient point : car la figure de ce monde passe. Considérons ce qu'on ne voit pas, et non pas ce qu'on voit, parce que ce qu'on voit passe et ce qu'on ne voit pas est éternel 5. » Passons donc et prenons tout comme en passant, sans

1 ] Cor., xv,'42-44, — ? Ibid,

98. — 3 ]bid., vir, 32-94. — ^ Ibid., 29-31, — 5 IH Cor, 1y, 18-

y attacher notre cœur lorsqu'on le possède, ni se troubler quand on le perd. Car le temps de jouir des biens de la terre est court : ce n'est qu'un moment, et ce n'est pas la peine de s'y arrêter. S'y arrêter, c'est renoncer au christianisme et à l'espérance du siècle à venir.

Mais si nous sommes chrétiens pour nous détacher des choses méme permises, combien est grand notre crime si nous demeurons attachés à celles qui ne doivent pas même être nommées parmi les chrétiens, selon ce que dit saint Paul : « Que l'impureté et l'avarice ne soient pas méme nommées parmi vous, ainsi qu'il est convenable parmi les saints. » Et encore : « Ce qu'ils font dans le secret est honteux méme à dire‘. »

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XLI JOURNÉE

Immortalité de l'ame; résurrection des corps. Luc., xx, 37, 38.

« Or que les morts ressuscitent, Moise méme vous l'a dit? : » il va à la source, et il leur allégue les paroles du législateur et le fondement de l'alliance : « Je serai ton Dieu, » dit Dieu à Abraham? : et c'est sur cela que l'alliance est fondée : et depuis il s'est toujours appelé «le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob : » et c'est ainsi qu'il se qualifia, quand il apparut à Moise pour l'envoyer à $on peuple : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham , le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. » Et aprés : « Va, dit-il, et dis aux enfans d'Israël : Le Seigneur Dieu de vos pères : le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob : c’est là mon nom à jamais, et c'est là mon mémorial et le titre sous lequel je veux étre connu de génération en génération *. Or Dieu n'est pas le Dieu des morts’, » ni le Dieu de ce qui n'est plus : « les morts, » à les regarder comme morts, « dorment dans le sépulere : le Seigneur ne s'en souvient plus, et ils ne sont plus sous sa main. » Mais il n'en est pas ainsi des ames saintes, des ames des amis de Dieu : car s'ils sont morts à l'égard de

1 Ephes., v, 3, 12. — ? Luc., xx, 31. — 3 Genes., xvi, 7, 8 * Exod. : : 8. .— ; all, 6 15. — Luc. XX, 38, — 8 Psal. LXXXVII, 6. + "ek ve

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XLIe JOURNÉE. 161

l’homme, « ils sont vivans pour Dieu. Ils sont vivans sous ses yeux et devant lui; » et encore : « Ils sont vivans pour lui !. » S'ils ont perdu le rapport qu'ils avoient à leurs corps et aux autres hommes, ils avoient un autre rapport à Dieu, qui les a faits à son image et pour en étre loué. Ce rapport ne se perd pas : car si le corps se dissout et n'est plus animé de l'ame, Dieu pour qui l'ame a été faite et qui porte son empreinte, demeure toujours. Ainsi les amis de Dieu subsistent toujours par le rapport qu'ils ont à Dieu. Et c'est pourquoi il se dit leur Dieu, non-seulement durant leur vie, mais encore aprés leur mort : car leur vie a été trop courte pour donner à Dieu une dénomination éternelle : or le titre de Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob est éternel. Dieu donc se dit leur Dieu, parce qu'ils vivent toujours devant lui et qu'il les tient sous sa face; et comme dit l'apótre saint Paul : « Dieu ne rougit pas de s'appeler leur Dieu, parce qu'il leur a bâti une ville permanente et qui avoit des fondemens éternels?. » Autrement, comment n'auroit-il pas honte de s'appeler leur Dieu, s'il les avoit abandonnés et ne leur eût laissé pour demeure qu’un tombeau ? Ils sont donc vivans devant lui : et ce qui leur convient convient à tous les enfans de Dieu : car c'est le fondement de l'alliance à laquelle par conséquent tout le monde a part. Car ce méme Dieu qui se dit le Dieu d'Abraham, se dit en méme temps le Dieu de nos pères : et en disant à Abraham : « Je serai ton Dieu, » il a ajouté : « et de ta postérité après toi”. » Il leur a donc également destiné cette demeure éternelle.

On dira que Jésus ne prouve que l'immortalité des ames, et non pas la résurrection des corps. Mais la coutume de l'Ecriture est de regarder une de ces choses comme la suite de l'autre. Car si on revient à l'origine, Dieu avant que de créer l'ame, lui a préparé un corps. Il n'a répandu sur nous ce souffle de vie, c'està-dire l'ame faite à son image, qu'après qu'il a donné à la boue qu'il manioit si artistement avec ses doigts tout-puissans, la forme du corps humain. Si donc il a fait l'ame pour la mettre dans un corps, il ne veut pas qu'elle en soit éternellement séparée. Aussi voulut-il d'abord qu'elle y füt unie éternellement, puisqu'il avoit

1 Luc., XX, 38. — ? Hebr., X1, 10, 16. — 3 Genes., xvi, T,

fait l'homme immortel et que c'est par le péché que la mort a été introduite sur la terre. Mais le péché ne peut pas détruire à jamais l’œuvre de Dieu : car le péché et son règne doit être lui-même détruit : alors donc l'homme sera rétabli dans son premier état : la mort mourra et l'ame sera réunie à son corps pour ne le perdre jamais. Car le péché qui en a causé la désunion ne sera plus. Il a donc prouvé aux sadducéens plus qu'ils ne vouloient, puisqu'il leur a prouvé non-seulement la résurrection des corps, mais encore la subsistance éternelle des ames, qui est la racine et la cause fondamentale de la résurrection des corps, puisque l'ame à la fin doit attirer aprés elle le corps, qu'on lui a donné dés son origine pour son éternel compagnon.

Que reste-t-il donc après cela, sinon de nous réjouir avec les pharisiens « de ce que Jésus a fermé la bouche aux sadducéens!, » qui ne vouloient croire ni la résurrection, ni la subsistance des ames après la mort? Le Sauveur les a confondus : il est allé d'abord à la source de l'erreur, en leur prouvant l'immortalité des ames. Joignons-nous done à ces docteurs de la loi, qui, ravis de ce qu'il venoit de dire, s’écrièrent avec une espèce de transport : « Maitre, vous avez bien dit?. » Mais ce n'est pas de vains applaudissemens que Jésus cherche. S'il a bien dit, profitons de sa doctrine : vivons comme devant éternellement vivre : ne vivons pas comme devant mourir pour terminer tous nos soins à cette vie : songeons à cette vie qui nous est réservée éternellement devant Dieu et pour Dieu. Commencons donc dés à présent à vivre pour lui, puisque c'est pour lui que nous devons vivre dans l'éternité. Vivons pour lui: aimons-le de tout notre cœur : c’est ce qu'il nous va enseigner dans la lecture suivante.

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XLII JOURNÉE

Le grand commandement de la loi, l'amour de Dieu et du prochain. Matih., xxii, 34, 36; Marc., xit, 28, 30; Luc., x, 27.

« Quel est le grand commandement dans la loi?? » On ne sait 1 Matth., xxi, 31. — ? Luc., xx, 39. — ? Matth., XXII, 36.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XLIIe JOURNÉE. 169

si c’est encore pour le tenter qu'on lui fit cette demande en saint Matthieu et en saint Marc, ou si c’est de bonne foi pour être instruit. Car nous voyons en saint Luc, dans une autre occasion, qu'un des docteurs de la loi lui fit une demande approchante « pour le tenter! : » et qu'après avoir oui de la bouche du Sauveur la méme réponse qu'il fait aujourd'hui, il continua son discours, en « voulant se justifier lui-même. »

Je ne sais s'il en est de méme en cette occasion : car le docteur de la loi qui l'avoit interrogé, paroit si satisfait de sa réponse, qu'il mérita de recevoir cet éloge du Sauveur : « Vous n'étes pas loin du royaume de Dieu*. » Par où, s'il lui montroit qu'il n'y étoit pas encore arrivé, il lui faisoit voir en méme temps qu'il étoit dans le chemin, comme la suite le fera peut-être mieux paroitre.

Il semble aussi que les pharisiens qui firent faire cette demande au Fils de Dieu’, furent bien aises qu'il eût confondu les sadducéens; et que, reconnoissant en lui par ses admirables réponses une doctrine supérieure à tout ce qu'ils avoient jamais entendu, ils furent bien aises d'apprendre sa résolution sur la plus importante question qu'on püt faire sur la loi: « Quel est le grand commandement de la loi*? » ou comme saint Marc le rapporte : « Quel est le premier de tous les commandemens *? »

Jésus, qui étoit la vérité méme, alloit toujours et d'abord au premier principe : il étoit clair que le plus grand commandement. devoit regarder Dieu. C'est pourquoi il choisit un lieu de la loi qui portoit ainsi : « Ecoute, Israël : le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu , le seul Seigneur*: » par là la grandeur de Dieu étoit établie dans sa parfaite unité : de là il s'ensuivoit encore qu'il lui falloit consacrer celui de nos sentimens qui le faisoit le plus régner dans nos cœurs et réunissoit davantage en lui toutes nos affections, qui étoit l'amour. Ce qui montroit encore que l'amour qu'il falloit donner à un étre si parfait devoit aussi étre parfait : c'est ce qui fait choisir au Sauveur l'endroit de toute l'Ecriture où la perfection de l'amour de Dieu et la parfaite réunion de tous nos dé-

1 Luc., x, 25, 29. — ? Marc., xit, 32, 34. — ? Matth., xxi, 34. — * Ibid., 36. — 5 Marc., xi, 28. — 6 Deuter., v1, 4 ; Marc., xii, 29.

sirs en lui seul, étoit expliquée. Mais de peur que quelque igno rant ne soupconnât qu'en réunissant en Dieu tout son amour, il n'en restàt plus pour le prochain, il ajoute au premier précepte le second qui lui est semblable ! : et il porte l'amour du prochain à sa perfection, en montrant encore dans la loi qu'il faut « aimer son prochain comme soi-même; » où il met le mot de prochain au lieu de celui d'ami, qui est dans la loi?, parce que le nom « d'ami» eüt semblé restreindre l'amour à ceux avec qui on avoit des liaisons et une confiance particulière : au lieu que le mot de prochain, plus général, létendoit sur tous ceux qui nous touchoient par la nature qui nous est commune , ainsi que le Fils de Dieu l'àvoit déjà expliqué *.

Voilà donc toute la loi rappelée à ses deux principes généraux : et l'homme est parfaitement instruit de tous ses devoirs, puisqu'il voit en un clin d'oeil ce qu'il doit à Dieu son créateur, et ce qu'il doit aux hommes ses semblables. Là est compris tout le Décalogue, puisque dans le précepte d'aimer Dieu, toute la première table est comprise, et dans ce:ui d'aimer le prochain est renfermée toute la seconde. Et non-seulement tout le Décalogue est compris dans ces deux préceptes, mais encore «toute la loi et tous les prophètes *, » puisque tout aboutit à étre disposé comme il faut envers Dieu et envers les hommes; et que Dieu nous apprend ici non-seulement les devoirs extérieurs, mais encore le principe intime qui nous doit faire agir, qui est l'amour. Car qui aime ne manque à rien envers ce qu'il aime. Nous voyons done la facilité que Jésus- Christ apporte aujourd'hui à notre instruction, puisque sans nous obliger à lire et à pénétrer toute la loi, ce que les foibles et les ignorans ne pourroient pas faire, il réduit toute la loi à six lignes: et que pour ne point dissiper notre attention s'il nous falloit parcourir en partieulier tous nos devoirs, il les renferme tous, et envers Dieu et envers les hommes, dans le seul principe d'un amour sincère, en disant qu'il « faut aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même : de ces deux préceptes, dit-il, dépendent toute la loi et tous les prophètes 5. »

* Matth., xxi, 39. — 2 Levit., xix, 18. — 3 Luc., x, 29, 31. — * Matth., xxi

Adorons la vérité éternelle dans cet admirable abrégé de toute la loi. Que je vous suis redevable, Ô Seigneur, d'avoir tout ramassé en un, en sorte que sans avoir toujours à me fatiguer dans une immense lecture, je tiens en sept ou huit mots toute la substance de la loi : et lorsque, pour donner à mon esprit un exercice convenable , je lirai avec affection et attention le reste de votre Ecriture, vous m'avez mis en main dans ces deux préceptes, le fil qui me conduira dans toutes les difficultés que jetrouverai dans une lecture si profonde; ou plutôt la résolution et le dénouement de toutes les diffieultés, puisque je suis assuré qu'en entendant ces deux préceptes, je n'ignore rien de ce qui m'est nécessaire. O Dieu, je vous loue : à Jésus, soyez béni : à Jésus, je vais m'appliquer à méditer cet admirable abrégé de la doctrine céleste : je me veux parler à moi-méme sans paroles de ces paroles si pleines de lumières : c'est-à-dire je veux tàcher de les pénétrer plutôt par l'affeetion que par le discours : j'en contemplerai la vérité , afin d'en sentir la force et de m'en remplir tout entier au dedans et au dehors. O Jésus, donnez-m'en la grace : Ô Jésus, répandez dans mon ame votre Saint-Esprit, qui est l'amour éternel et subsistant de votre Père et de vous, afin qu'il m'apprenne à vous aimer tous deux, et à aimer avec vous comme un seul et méme Dieu l'Esprit qui procede de l'un et de l'autre.

« Et personne n'osoit plus l'interroger ‘.» Cette réflexion de saint Marc fait soupconner que ceux qui lui firent faire cette derniere demande, ou du moins quelques-uns d'eux, ne le consultoient que pour le tenter. Car s'ils eussent consulté pour s'instruire de bonne foi un maitre dont la doctrine étoit si remplie de vérité et de grace, il y avoit à l'interroger jusqu'à la fin. Mais comme ils l'interrogeoient dans le dessein de le surprendre et pour voir s'il répondroit mal, ou s'il demeureroit court dans quelque question , ils cessent de le consulter aussitót qu'ils sentent qu'ils n'ont aucun avantage à tirer contre lui de ses réponses.

Apprenons de ceux qui consultent mal la vérité éternelle, comment il la faut consulter : c'est-à-dire non pour la tenter ou la contredire, ou méme pour satisfaire une vaine curiosité : mais

1 Marc., Xi, 34.

pour se nourrir de sa substance , y conformer tous nos sentimens, et vivre de la véritable vie, selon cette réponse du Sauveur : « Faites ceci, et vous vivrez ! : faites ceci : » aimez Dieu de tout votre cœur et votre prochain comme vous-même : « Faites ceci : » ne vous contentez pas de discourir et de faire une matière de spéculation de ce qui est la règle de votre pratique: « Faites ceci, et vous vivrez: » vous vivrez de la véritable vie : vous vivrez de la vie qui ne meurt jamais : « car les prophéties s'évanouissent dans le ciel : les énigmes se dissipent par la manifestation de la vérité : » la foi se change en claire vue et l'espérance en possession. «Il n'y a que la charité » qui consiste en ces deux préceptes, « il n'y a, dis-je, que la charité qui ne finit pas et ne se perdra jamais?, » comme dit saint Paul. Commencons donc de bon cœur à entendre et à pratiquer ce que nous pratiquerons éternellement. Amen. Amen.

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XLIIT: JOURNÉE.

Réflexion sur le méme commandement dans la Loi. Deuter., v1, 4, 5, 40.

« Ecoute, Israël : le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu, le seul Seigneur : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton ame, et de toute ta force? : c'est ainsi que nous lisons dans la Loi; et l'Evangile interprète : « de tout ton esprit, de toute ton intelligence, de toute ta pensée, de toute ta puissance *. » ll ne se faut pas tourmenter l'esprit à distinguer la vertu de chacune de ces paroles, ni à distinguer par exemple le cœur d'avec l'ame, ni l'un ni l'autre d'avec l'esprit et l'intelligence, ni tout cela d'avec la force de l'ame, ni la force d'avec la puissance : encore que tout cela se trouve expliqué par des paroles expresses et distinguées : mais il faut seulement entendre que le langage humain étant trop foible pour expliquer l'obligation d'aimer Dieu, le Saint-Esprit a ramassé tout ce quil y a de

! Luc., x, 28. — * 1 Cor., xi, 8, 19. — ? Deuter, V1, 4, 5. — * Matth., XXII, 37; Marc., xit, 305 Luc. x, 97. E dis

plus fort pour nous faire entendre qu'il ne réste plus rien à l'homme qu'il puisse se réserver pour lui-même, mais que tout ce qu'il a d'amour et de force pour aimer, se doit réunir en Dieu. Pesons done toutes les paroles dans cet esprit et par le eceur et l'affection, plutót que par la méditation et par la pensée : et lisons encore la suite de ce précepte divin dans le Deutéronome, d’où il est pris. « Ecoute done, Israël : » Ecoute du cœur : impose silence à toute autre parole et à toute autre pensée : Ecoute, en un mot, comme il faut écouter Dieu quand il parle, et encore quand il parle de la principale chose qu'il exige de l'homme: Ecoute, Ô vrai Israël : ó chrétien, ó juste, Ó fidèle ! « Le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur : » il n'y a pas plusieurs dieux en Israél, comme dans les autres nations : il n'y a pas aussi plusieurs objets entre lesquels on puisse partager son eœur : en un mot, il n'y a pas plusieurs personnes ni plusieurs choses à aimer : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, » ce Dieu, ce Seigneur unique, « de tout ton cœur, de toute ton ame, de toute ta force : » uniquement comme il est unique : parfaitement comme il est parfait ; en consacrant à ce premier étre, principe et moteur de tout, ce qui est aussi le principe et le moteur en toi-même de toutes tes affections. Je le veux, Seigneur : et si je le veux, je le fais : car le vouloir, c'est le faire : le vouloir imparfaitement, c'est le faire imparfaitement : le vouloir parfaitement, c'est le vouloir dans la perfection que vous voulez. hien n'est plus facile ; rien n'est plus présent à la volonté quele vouloir : « Ce précepte n'est pas audessus de mot ni loin de mot : il ne faut point monter au ciel, ni passer les mers pour le trouver : mais la parole est fort proche de toi, dit le Seigneur, dans ta bouche et dans ton coeur pour l'aecomplir *. » Dans ta bouche, c'est encore trop loin ; car pour cela il faut parler, et la bouche et le cœur sont deux : mais dans le cœur : le cœur te suffit : rien n'est plus proche du cœur que le cœur méme : et ce précepte d'aimer, qui est le précepte du cœur, est vraiment fort proche de nous. Si je veux donner l'aumóne et exercer les œuvres de miséricorde, il faut sortir : si je veux me réconcilier avec mon frere et réchauffer en lui la charité éteinte,

1 Deuter., XXX, 11-14.

il faut le chercher : si je veux chanter des psaumes, il faut du moins ouvrir la bouche. Mais pour aimer, que faut-il faire, sinon aimer? O Dieu, que ce précepte est près de moi ! fais-le donc; accomplis-le dans ce moment, à cœur humain. Il est vrai que pour l'accomplir, j'ai besoin de vous, Ô Dieu vivant, qui êtes le seul moteur des cœurs, qui seul y inspirez votre saint amour. Mais, ó Dieu, vous êtes présent, plus présent à moi-même que moi-même : Ô Dieu, que ce précepte est encore proche de moi par cet endroit-là. Qu'attends-tu done, à mon ame : « Mon ame, bénis le Seigneur et que tout ce qui est en moi célèbre son saint nom! : 0 Seigneur, qui êtes ma force, je vous aimerai *; » mais, Ô Seigneur , pourquoi dire, Je vous aimerai ? Disons dés à présent : Je.vous aime. O que ce précepte est proche de moi ! Mais, à Dieu, qu'il est loin de moi d'une autre manière et quelle est ma maladie ! Maisnous n'en sommes pas encore là : nous avons à lire le précepte, ainsi qu'il est écrit dans la loi. Lisons, mais lisons de cœur, et non des veux.

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