II: JOURNÉE
La Páque. La vie d'un chrétien n'est. qu'un passage.
Lisons les paroles de saint Jean , xir, 4. « Devant le jour de Pâque, Jésus sachant que son heure étoit venue de passer de ce monde à son Père, comme il avoit aimé les siens qui étoient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. »
On sait que le mot de Pâque signifie passage. Une des raisons de ce nom, qui est aussi celle que saint Jean regarde en ce lieu , c'est que la fête de Pâque fut instituée lorsque l'ancien peuple devoit sortir de l'Egypte , pour passer à la terre promise à leurs pères; ce qui étoit la figure du «passage » que devoit faire le peuple nouveau de la terre à la céleste patrie. Toute la vie chrétienne consiste à bien faire ce passage; et c'est à quoi Notre- Seigneur va diriger plus que jamais toute sa conduite, ainsi que saint Jean semble ici nous en avertir.
La première chose que nous devons remarquer, c'est que nous devons faire cette pâque ou ce passage avec Jésus-Christ; et c'est
1 Marc., X1, 4-6. [
pourquoi cet évangéliste commence le récit de cette pâque de Notre-Seigneur par ces mots : «Devant le jour de Pâque, Jésus sachant qu'il devoit passer de ce monde à son Père. »
O Jésus, je me présente à vous, pour faire ma pâque en votre compagnie : je veux passer avec vous du monde à votre Père, que vous avez voulu qui füt le mien : « Le monde passe *, » dit votre Apôtre : la figure de ce « monde passe”, » mais je ne veux point passer avec le monde, je veux passer à votre Père. C'est le voyage que j'ai à faire : jele veux faire avec vous. Dans l'ancienne páque , les Juifs qui devoient sortir de l'Egypte pour passer à la terre promise, devoient paroitre en habit de voyageur: «le bâton à la main, une ceinture sur les reins, » afin de relever leurs habits, «leurs souliers mis à leurs pieds, » toujours préts à aller et à
. partir; et ils devoient «se dépécher de manger la pâque ?, » afin que rien ne les retint et qu'ils se tinssent préts à marcher à chaque moment. C'est la figure de l'état où se doit mettre le chrétien pour faire sa pâque avec Jésus-Christ, pour passer à son Père avec lui. O mon Sauveur, recevez votre voyageur, me voilà prêt : je ne tiens à rien : je veux passer avec vous de ce monde à votre Père.
D'où me vient ce regret de passer? Quoi! je suis encore attaché à cette vie! Quelle erreur me retient dans ce lieu d'exil? Vous allez passer, mon Sauveur; et résolu que j'étois de passer avec vous, quand on me dit que c'est tout de bon qu'il faut passer, je me trouble, je ne puis supporter ni entendre cette parole. Làche voyageur, que crains-tu ? Le passage que tu vas faire est celui que le Sauveur va faire aussi dans notre Evangile : craindras-tu de passer avec lui? Mais écoute : «Jésus sachant que son heure étoit venue de passer de ce monde *. » Qu'y a-t-il de si aimable dans ce monde, que tu ne veuilles point le quitter avec le Sauveur? Jésus le quitteroit-il, s'il étoit bon d'y demeurer? Mais écoute, encore un coup, chrétien : « Jésus passe de ce monde pour aller à son Père. » S'il falloit seulement sortir du monde sans aller à quelque chose de mieux, quoique ce monde soit peu de chose et qu'on ne perdit pas beaucoup en le perdant, on pourroit y avoir regret, parce qu'enfin on n'auroit rien de meilleur. Mais,
1I Joan., 11, 41. — 31 Cor., Vi, 31. — 3 Exod., xit, 11. — * Joan., xin, 4.
chrétien, ce n'est pas ainsi que tu dois passer : Jésus passe de ce: monde, mais pour aller à son Père: Chrétien, qui dois passer avec lui, tu passes à un Père : le lieu d’où tu sors est un exil : tu retournes à la maison paternelle.
Passons donc de ce monde avec joie: mais n'attendons pas le dernier moment, pour commencer notre passage. Lorsque les Israélites sortirent d'Egypte, ils ne devoient pas arriver d'abord à la terre promise : ils avoient quarante ans à voyager dans le désert : ils célébroient néanmoins leur pâque, parce qu'ils sortoient de l'Egypte et qu'ils alloient commencer leur voyage. Apprenons à célébrer notre pâque dés le premier pas : que notre passage soit perpétuel: ne nous arrétons jamais: ne demeurons point, mais campons partout à l'exemple des Israélites : que tout nous soit un désert, ainsi qu'à eux : soyons comme eux toujours sous des tentes : notre maison est ailleurs : marchons, marchons, marchons; passons avec Jésus-Christ; mourons au monde : mouronsy tous les jours : disonsavec l'Apótre: «Je meurs tous les jours! :» je ne suis pas du monde : je passe : je ne tiens à rien.
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III JOURNÉE
Lavement des pieds. Puissance de Jésus-Christ, son humilité. Joan., xui, 1-5.
« Comme il avoit toujours aimé les siens, il les aima jusqu'à la fin ?. » En ce moment de son passage, lorsqu'il les alloit quitter, il les aima plus que jamais, et leur donna des marqucs plus sensibles de son amour. C'étoit la consolation qu'il leur vouloit laisser en les quittant. En effet tout ce qu'il leur dit est plus tendre, tout ce qu'il fait plus rempli d'amour : témoin l'Eucharistie qu'il leur va donner. Mais voici par où il commence : « Aprés le souper, le diable ayant déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon Iscariote, le dessein de le livrer, Jésus sachant que son Père lui avoit tout mis entre les mains et qu'il étoit sorti de Dieu et qu'il y re-
11 Cor., xv, 31. — ? Joan., XII, 1.
tournoit, il se leva de table, quitta ses habits et mit un linge devant lui : puis ayant versé de l'eau dans un bassin, il commença à laver les pieds de ses disciples, et les essuya avec le linge qu'il avoit attaché autour de lui !. » Voilà notre lecture d'aujourd'hui. Qu'elle est belle! qu'elle est ravissante! Mon Sauveur, vous me remplissez de consolation par la lecture de votre Evangile! En quelque endroit que je l'ouvre, j'y trouve partout ces consolations et des paroles de vie éternelle: mais je ne sais si j'y ai lu rien de plus touchant que cet endroit. Mon Sauveur, augmentez ma joie dans cette sainte lecture, afin que la chaste délectation dont elle me remplit m'óte tout le goüt des joies du monde. Mais pour cela il faut peser toutes les paroles.
« Aprés le souper ? : » Saint Jean va parler d'un autre souper «où il étoit couché sur le sein de Jésus, où Jésus donna à Judas le morceau trempé?. » Voilà donc un autre souper. Il y en eut deux , dont le dernier se fit après le lavement des pieds, et ce fut celui où il institua l'Eucharistie : souper de cérémonie, qui peutétre fut précédé du souper de l'Agneau pascal. Je n'entre pas dans ces questions , je ne cherche qu'à m'édifier; et il me suffit d'entendre que le festin où l'Eucharistie fut instituée, fut un festin particulier qui fut tout plein de mystère, comme nous le verrons bientôt. Que le premier donc soit celui où l’on satisfit au besoin. Voilà Jésus qui se lève et qui sort de table; et pour préparer ses disciples au mystérieux festin qu'il leur préparoit, il leur lave les pieds.
« Jésus sachant que son Pére lui avoit tout remis entre les mains, et qu'il étoit sorti de Dieu et retournoit à Dieu *. » Arrétons-nous. Saint Jean est ici tout occupé des grandeurs et de la puissance de Jésus: et il nous veut remplir de cette idée, afin que la peinture qu'il nous va faire de son humilité et de son amour soit plus vive. Arrêtons-nous done, encore un coup, et goütons cette première parole : « Son Père lui a tout remis entre les mains, » selon ce qu'il a dit lui-même : « Tout a été mis entre mes mains par mon Père‘; » et ailleurs: « La toute- puissance
is ia Xi, 2-5. — ? Ibid., 2, — ? Ibid., 23, 26. — * Ibid., 3. — 5 Matth, pode
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , IVe JOURNÉE. 325
m'est donnée dans le ciel et dans la terre.» Et quoique cette puissance lui appartint naturellement, parce que dés le commencement il étoit Dieu, toujours résidant en Dieu et inséparable de lui, et qu'il étoit ce Verbe Dieu par qui Dieu a tout tiré du néant, le Pére par ce moyen ne pouvant avoir aucune (créature qui ne Bolt la créature du Fils et ne lui doive le méme hommage, conformément à cette parole: « Tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi ?. » Néanmoins cette puissance lui venoit de son Pére, qui lalui ayant déjà donnée par son éternelle naissance, la lui donnoit au temps de sa passion d'une facon particulière, parce que c'étoit par sa passion qu'il devoit tout acquérir, et avoir à titre d'achat et d'acquisition ce qu'il avoit déjà naturellement et par le droit de sa naissance. Et celui à qui tout est donné d'une manière si excellente, c'est celui qui nous va laver les pieds. Voilà où saint Jean en veut venir : humilions-nous donc de notre côté. O Jésus, je me soumets à votre empire : à celui que vous avez sur moi comme créateur : à celui que vous avez comme rédempteur : vous êtes mon souverain Seigneur : mon doux et unique Maitre : « Vous étes le Fils de Dieu, vous étes le roi d'Israél *. » Quelle obéissance ne vous dois-je pas, étant à vous à tant de titres et par des titres de cette nature, si authentiques, si immuables, si aimables, si divins ?
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