IV: JOURNÉE
Tout remis entre les mains de Jésus-Christ , spécialement les élus. Ibid.
« Tout lui a été remis en main par son Père *. » Ce «tout, » qui lui a été remis en main par son Père, est principalement ce « tout » dont il a dit: « Tout ce que mon Père me donne vient à moi *. » Et ce « tout, » c'est son Eglise: c'est dans son Eglise spécialement les saints, et parmi les saints ceux qui le sont jusqu'à la fin, et en un mot les élus. Voilà ce « tout » bienheureux, qui est spéciale-
1 Matth., xxvii, 18. — ? Joan., XVII, 10. — ? Joan., 1, 49. — ^ Matth., x1, 27 5 Joan., VI, 31.
ment remis par le Père entre les mains de Jésus, et dont il a dit lui-même : « Ils étoient à vous, et vous me les avez donnés ; » et un peu devant : « Vous avez donné puissance sur toute chair, » sur tous les hommes, « à votre Fils, afin qu’il donne la vie éternelle à tout ce que vous lui avez donné *. » Ajoutons toujours : et celui à qui le Père a remis en main tout ce qui luiest de plus cher, c'est-à-dire ses élus, ses bien-aimés, c'est celui qui va nous laver les pieds. Mon Sauveur, vous vous abaissez jusque-là ! I] est juste que je m'abaisse devant vous : mon Sauveur, que je sois de ee « tout» que votre Père vous a donné, afin que vous lui donniez la vie éternelle! J'en serai, si je suis fidéle à votre grace, si je garde vos commandemens. Donnez-moi ce que vous me commandez, afin que je sois de ce troupeau béni dont vous avez dit : «Mes brebis entendent ma voix : je les connois et elles me suivent, et je leur donne la vie éternelle. Ce que mon Pére m'a donné est plus grand que tout : lui-méme qui me l'a donné est au-dessus de toutes choses; et l'on ne peut rien óter de mes mains, non plus que des siennes, parce que mon Père et moi ne sommes qu'un *. » Qu/y a-t-il à craindre aprés cela? Rien du tout, sinon de manquer à sa vocation : il n’y a qu'à s'abandonner à ces mains toutes-puissantes, et à dire à Jésus : « O Seigneur, j'espere en vous; » je me livre à vous; « je ne serai point confondu *. »
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V* JOURNÉE
Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. Joan., xui, 3
La méme lecture, et s'arréter à ces paroles : « Jésus sachant que tout lui étoit remis entre les mains, et qu'il étoit sorti de Dieu, et qu'il retournoit à Dieu *. Sorti de Dieu » sans altération, sans Succession, sans ordre de temps, avec une inexplicable pureté, comme le rayon sort du soleil, sans s'en séparer et toujours porfant en lui-méme toute la vertu de son principe ; ce qui fait que saint Paul l'appelle «l'éclat et le rejaillissement de la gloire de son
! Joan., xvit, 6, 2. — ? Joan., x, 21-30. — 3 Psal. XXX, 1. — # Joan., xi, 3
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, Ve JOURNÉE. 327
Père ! : » sorti néanmoins, non par extension, comme le rayon qui n'est que la lumière étendue et portée bien loin au dehors; mais sorti de Dieu, comme la pensée sort de l'esprit et y demeurant toujours : sorti de lui par conséquent comme quelque chose de vivant, ou plutôt comme la vie méme; ce qui fait dire à saint Jean que «la vie étoit en lui?; » c'est-à-dire qu'elle y étoit comme dans le Père , qu'elle y étoit comme dans sa source, selon ce qu'il dit lui-même de sa propre bouche : « Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en lui-méme?. » Il est donc sorti de Dieu de cette manière, vivant de vivant, vie de la vie; sorti par la parfaite connoissance qu'il a éternellement de lui-méme, comme sa pensée, son intelligence, sa sagesse; comme sa parole intérieure par laquelle il se dit à lui-même tout ce quil est, comme l'expression vive et naturelle de ses perfections et de tout son être : comme portant en lui-même toute sa beauté : comme étant sa « vive et parfaite image et l'empreinte de sa substance *: » sorti par conséquent comme un autre luiméme, comme son Fils, de méme nature que lui; Dieu comme lui: mais un méme Dieu avec lui, un méme Dieu que lui, parce qu'il ne sort pas par l'effusion d'une partie de sa substance; mais il sort de toute sa substance, puisque sa substance ne souffre pas de division ni de partage : de sorte que sa substance, sa vie, sa divinité lui est communiquée tout entière, lui est commune avec le Père, à qui il ne reste rien de propre et de particulier que d’être Père : comme il ne reste à la source que d’être la source, tout le reste pour ainsi parler passant tout entier dans le ruisseau. Voilà, autant qu'il est permis aux hommes de bégayer, voilà, dis-je, ce que c’est que sortir de Dieu. Ce sont les expressions dont se sert l'Ecriture sainte pour aider notre foible intelligence, pour l'élever au-dessus d'elle-méme. Et tout cela nous est dit en abrégé dans le Symbole de Nicée, lorsqu'il y est dit que le Fils de Dieu est engendré et sorti de la substance de son Pére, Dieu de Dieu , lumière de lumière, vrai Dieu d’un vrai Dieu: de méme substance que son Père et un méme Dieu avec lui, parce que le Seigneur notre Dieu est un seul Dieu, et que tout ce qui est Dieu
t Hebr., 1, 3. — ? Joan., 1, 4. — 9 Joan., v, 26. — * Hebr., 1, 3.
et vrai Dieu ne peut étre qu'un, l'unité étant la substance et l'essence méme de la Divinité. Mais pourquoi se perdre aujourd'hui dans ces sublimes pensées, si ce n'est pour considérer avec saint Jean par une ferme et vive foi que vous, mon Sauveur, étant Dieu, égal à Dieu et un méme Dieu avec votre Père, d’où vous étes sorti en demeurant éternellement dans son sein, néanmoins vous avez voulu vous rabaisser jusqu'à laver nos pieds, vous humiliant de cette sorte devant votre créature pour nous apprendre à nous humilier, non-seulement devant vous, mais encore devant nos fréres, devant nos égaux, devant des hommes faits comme nous, devant nos inférieurs, si notre bassesse naturelle nous permet de mettre quelqu'un en ce rang.
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VI JOURNÉE
Jésus-Christ, Dieu de Dieu, sorti de Dieu. Joan., xut, 3.
Encore la méme lecture; le méme mot : « Sorti de Dieu *. » Vous êtes, mon Sauveur, «sorti de Dieu : » sorti premièrement dans l'éternité, conformément à cette parole de Michée : « Sa sortie est dès les jours de l’éternité ?, » d'une parfaite coexistence avec Dieu, de qui vous sortez : autrement, vous ne seriez pas le rayon de ce soleil : vous ne seriez pas l'éclat de sa gloire ni l'empreinte de sa substance, puisque sa substance c’est l'éternité : vous ne seriez pas sa pensée : vous ne seriez pas son Fils, le Fils parfait d'un Pére parfait, d'un Pére toujours parfait pour produire, pour engendrer, comme pour étre. Vous étes done sorti de Dieu dans l'éternité, avant tous les temps : mais sorti de Dieu dans le temps, lorsque votre Pére qui vous engendre, et vous porte éternellement dans son sein unit à votre personne qui lui est égale et 'eoéternelle, dans le sein de la bienheureuse Vierge, la nature humaine tout entière, c’est-à-dire une ame unie à un corps humain, afin que le méme qui est Dieu parfait füt aussi homme
parfait: Fils de Dieu et Fils de Marie, le même Fils, le méme Joan CS. 02 Mich., v, 9.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, VIe JOURNÉE. 329
Dieu. En cette sorte, Ô Jésus, vous êtes encore sorti de votre Père éternel, parce que vous n'avez point eu d'autre Père que lui, et que la mére que vous avez eue est demeurée vierge, n'ayant été rendue féconde qu'à cause que « le Saint-Esprit est survenu » en elle « et que la vertu du Très-Haut l'a couverte de son ombre! : » concu d'une maniére si pure et si divine, celle dont vous étes né ne l'est pas moins, puisque concu du Saint-Esprit, vous étes né de Marie toujours vierge, et vous sortez en cette sorte pour paroitre aux hommes, comme vous dites vous- méme : « Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le monde? : » non que vous soyez venu oü vous n'étiez pas, mais vous avez paru oü vous ne paroissiez pas; et voilà votre sortie dans le temps, lorsqu'étant fait homme mortel, vous avez paru parmi les mortels. C'est ainsi que vous étes venu dans le monde en qualité d'homme ; mais en méme temps vous étes demeuré comme Dieu dans le sein de votre Pére, selon ce que disoit saint Jean votre précurseur : « Personne n'a jamais vu Dieu ; mais le Fils unique qui est dans le sein de son Père nous en a raconté les merveilles ? , » nous l'a fait connoitre. Et comme vous dites vous-même, « personne n'est monté au ciel que celui qui est descendu du ciel , à savoir le Fils de l'homme qui est dans le ciel*. » Vous en étes descendu, et vous y étes : comme Dieu vous ne quittez jamais le ciel , qui est le lieu de la gloire de votre Pére, et vous ne le pouvez jamais quitter. Comme homme mortel, vous avez quitté cette gloire qui vous étoit naturelle, et vous nous avez paru dans la bassesse. Et vous vous étes «fait homme, et» vous avez « habité au milieu de nous, et nous avons vu » votre « gloire, comme la gloire du Fils unique plein de grace et de vérité. » Maiscommentest-ceque saintJeana dit qu'ilavoit vu votre gloire? Est-ce à cause qu'il vous a vu ressuscité et montant aux cieux, ou méme qu'il vous a vu transfiguré sur le Thabor? Tout cela entre dans sa pensée : maisil déclare qu'il vousa vu dans votre gloire, lorsqu'il vous a vu « plein de grace et de vérité : » plein dela grace des miracles et guérissant tous les maux de nos corps : plein de
1 Luc., 1, 85. — ? Joan., xvi, 28. — 3 Joan., 1, 18. — * Joan., 111, 13. — 5 Joan.,
la grace qui nous sanctifie, puisque vos apôtres vous disoient : « 0 Seigneur, augmentez-nous la foi*;» et que cet affligé vous crioit du fond de son cœur : «Je crois, Seigneur, aidez mon incrédulité ?. » C'est donc ainsi que saint Jean vous a vu « plein de grace ; » et par la même raison il vous a vu « plein de vérité, » parce que vous annonciez la vérité aux hommes par vos prédications, et qu'en méme temps vous la leur mettiez dans le cœur par l'inspiration de votre grace, les illuminant tout ensemble et au dedans et au dehors. Nous avons donc vu votre gloire, méme au milieu de vos bassesses, parce que nous y avons vu la vérité etla grace dont vous étiez plein, et plein non-seulement pour vous, mais encore pour nous , puisque « nous avons tous recu de votre plénitude et grace pour grace ?, » comme le disoit saint Jean- Baptiste votre précurseur.
Nous voyions done alors votre gloire au milieu de vos infirmités : et si nous ne la voyions pas tout entière ; si en méme temps que nous vous voyions des yeux de la foi, comme le Fils unique de Dieu, nous vous voyions des yeux du corps comme ie dernier des hommes, comme l'homme de douleurs et tcut rempli d'infirmités, comme un ver et non pas comme un homme : c'est que vous cachiez volontairement votre gloire : vous en suspendiez l'effet : ce n'étoit point par force que vous étiez dans l'abaissement : c’étoit par amour et par bonté. Et néanmoins avec cette gloire dont vous étiez plein , et que vous aviez apportée en sortant de Dieu, vous venez nous laver les pieds ! Quand donc j'aurois de la gloire, je la voudrois supprimer. Mais je n'en ai point : je n'ai rien : je ne suis rien : et il ne s'agit que d'abaisser, ou plutôt il ne s'agit que de tenir bas un pur néant.
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VII JOURNÉE
Jésus-Christ sorti de la gloire de Dieu, y devoit retourner. Joan., xur, 3.
Les mêmes paroles : « Sachant qu'il étoit sorti de Dieu, et qu'il y retournoit *. » Celui qui est sorti de Dieu de cette manière, ne
* 7 Luc., xvit, 5. — ? Marc., 1x, 23. — 3 Joan., 1, 16. — * Joan., xin, 3
peut pas qu'il n’y retourne. Il y avoit en lui une grandeur qui devoit enfin l'emporter. Il ne pouvoit s'abaisser que par condescendance , pour s'approcher de nous, pour nous apporter ses graces, pour nous donner un parfait modéle d'humilité, de douceur , de patience, de toutes les vertus, pour se rendre la victime de nos péchés. Pour cela il falloit qu'il descendit jusqu'au tombeau; mais, comme dit saint Pierre, «il n'y pouvoit pas être détenu !. » Et il falloit que la vie qui étoit en lui prévalàt. Il falloit donc aussi que s’il quittoit sa gloire, il la reprit bientôt ; «s’il s'humilioit jusqu'à la mort, et à la mort de la croix, Dieu » devoit ensuite «l'exalter et lui donner un nom qui füt au-dessus de tout nom ? , » pour accomplir aussi ce qu'il a demandé à son Père : « Mon Père, glorifiez-moi en vous-méme de cette gloire que j'ai eue en vous avant que le monde füt?. » C'est ce que veut dire saint Jean par ces paroles : « Sachant qu'il sortoit de Dieu et qu'il y retournoit. » Car il n'étoit pas possible qu'il demeurát toujours séparé d'une gloire qui lui étoit si naturelle ; et non-seulement il y devoit retourner, mais encore nous y ramener avec lui. Ce qui aussi lui a fait dire: « Mon Père , je veux que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi, afin qu'ils contemplent ma gloire que vous m'avez donnée, parce que vous m'avez aimé avant la création du monde *. » La contempler, c'est en jouir, c'est y participer, selon ce que dit saint Jean : « Nous lui serons semblables, parce que nous le verrons comme il est 5. » Et c'est l'aecomplissement de ce qu'il a dit : « Je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée , afin qu'ils soient un comme nous sommes un, et que le monde sache que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé . »
Que ceux qui aiment Jésus-Christ goütent ces paroles, et qu'ils goütent encore celles-ci : « Je m'en vais vous préparer la place : et quand je m'en serai allé , et que je vous aurai préparé la place, je reviendrai, et je vous retirerai à moi, afin que là où je suis, vous y soyez aussi". » Voilà donc la manière dont Jésus-Christ devoit retourner à Dieu ; voilà ce que veulent dire ces paroles de
1 Act., 11, 24. — ? Philipp., 11, 8, 9. — ? Joan., xvit , 5. — * Joan., xvir , 24. — 5 [ Joan., T1, 2. — 6 Joan., XVII, 22, 23. — " Joan., XIV, 2, 3.
saint Jean : « Il étoit sorti de Dieu et il y retournoit : » et lorsqu'il fut sur le point d'accomplir ce glorieux retour, étant tel et se sachant tel, comme le remarque saint Jean, il voulut bien nous laver les pieds. Silence, silence, encore un coup : taisez-vous , mes pensées : laissez-moi contempler Jésus aux pieds de ses apótres, à nos pieds de tous : et aux pieds de tous ses fidèles qu'il regardoit dans ses apótres.
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