‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 1 sur 387 · REMARQUES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

REMARQUES HISTORIQUES

Lorsqu'il eut écrit l'Exposition de la doctrine catholique, pour donner à cet ouvrage sa dernière perfection, Bossuet en fit imprimer douze exemplaires qu'il soumit à l'examen d'habiles théologiens ; ensuite il le corrigea sur leurs conseils et d’après ses propres réflexions; puis il le remit sous presse pour le donner au public. Un exemplaire du premier tirage, fait uniquement pour les amis de l’auteur, fut comparé par des docteurs à bout de réponse avec les exemplaires de l'édition définitive, destinée à la publicité; et bientôt les protestans crièrent par toute l'Europe que Bossuet, tout en proclamant l'invariable perpétuité de la vraie doctrine, avoit lui-même varié dans la foi.

Ces clameurs blessoient toute justice et toute vérité : il étoit facile d'y répondre. Eh ! de quel droit défendrez-vous à l'artisan de modifier son ouvrage, au peintre d'embellir son tableau, à l'écrivain d'améliorer la libre production de son esprit? Et les exemplaires du premier lirage de l'Ezposition, n'étoit-ce pas des feuilles d'épreuves, ni plus ni moins ? Bossuet pouvoit done s'en servir, comme il auroit fait du manuserit, pour corriger son livre. D'ailleurs que changea-t-il dans la seconde impression? Il changea des tournures de langage, des membres de phrases, des formes d'expression ; mais il ne toucha pas au dogme. Et quand il seroit allé d'une croyance à la croyance contraire, de l'affirmation à la négation, qu'en pourroit-on conclure ? Les réformateurs furent les pères, les procréateurs, la cause de la doctrine réformée, si bien que la doctrine réformée varioit avec les variations des réformateurs ; les théologiens catholiques au contraire sont, non pas les auteurs, mais les interprètes de la doctrine universelle, tellement que la doctrine universelle reste fixe, immuable, éternelle après comme avant les commentaires et les interprétations des théologiens catholiques.

TOM. XIV, un

Il REMARQUES HISTORIQUES.

Bossuet ne se contenta pas de repousser ainsi les attaques de ses adversaires ; il porta la guerre dans le camp ennemi. En étudiant un vaste recueil publié à Genève, le Syntagma confessionum fidei, il vit les confessions de foi protestantes en contradiction directe avec ellesmémes et tout ensemble se heurtant les unes les autres, enseignant les dogmes les plus contraires, disant le oui et le non sur toutes les questions : c'est là, c'est là seulement que se trouvoient les variations dans la foi. Bossuet voulut représenter cette confusion, ce chaos, ce péle-méle bizarre de doctrines contradictoires. Son premier dessein fut d'exposer tout cela.dans un discours préliminaire , qui devoit figurer à la tête de l'ouvrage si imprudemment attaqué, de l'Exposition; mais à mesure qu'il avancoit dans ses recherches et dans la composition, la matière s'étendoit sous sa plume, les preuves et les raisonnemens s'accumuloient dans son esprit, les faits et les doctrines débordoient pour ainsi dire de son cadre : les limites d'une préface sembloient se rétrécir chaque jour devant ce monde d'idées ; il falloit un ouvrage pour développer un si vaste sujet; linfatigable écrivain résolut de le composer !.

C'est en 1682 qu'il forma ce projet; mais des occupations nombreuses ne lui permirent pas d'en poursuivre promptement l'exécution. Pendant les cinq années qui suivirent, sans parler de ses fonctions épiscopales et de ses travaux apostoliques, il composa plusieurs ouvrages; la Defensio declarationis cleri gallicani ou plutót la Gallia orthodoxa , le Traité de la communion sous les deux espéces , la Conférence avec Claude et les Réflexions sur un écrit de ce ministre, le Catéchisme du diocèse de Meaux, lOraison funébre de la Reine, celle de la Princesse Palatine, celle de M. le Tellier, celle de M. le Prince et celle de Condé; en outre plusieurs éditions, dont quelques-unes augmentées de ses écrits : voilà les travaux littéraires qui occupèrent, avec la préparation de l'Histoire des Variations, son zèle et son génie jusqu'en 1687.

Cependant les protestans triomphoient des retards qu'éprouvoit la publication du grand homme : « Qu'on nous montre, s’écrioient-ils, le livre promis avec tant d'emphase ! Qu'est devenu le coup de foudre qui devoit anéantir la Réforme ? Où sont les fluctuations de nos maitres ? où les transformations de notre doctrine? où les variations de nos églises ? Plus de déclamations ; des preuves , nous demandons des preuves. » >

Etrange présomption de l'ignorance et de la mauvaise foi! Les protestans ne connoissoient donc pas les travaux de Bossuet? ils ne connoissoient pas les chefs-d'ceuvre qu'il produisoit chaque année ? Et que de nouveaux labeurs, que d'études nouvelles ne devoit pas lui coûter

! Mémoires de l'abbé Ledieu, sur I Hist. des Variations,

REMARQUES HISTORIQUES. Hi

YHistoire des Variations! Raconter les emportemens de Luther, les témérités de Zwingle, les subtilités de Bucer, les impiétés de Calvin, les bassesses de Cranmer et les cruautés de Henri VIII; déméler un long tissu de sophismes et de séductions, de mensonges et d'erreurs, de fraudes religieuses et de ruses politiques; montrer la morale affoiblie par de pernicieuses maximes , la famille menacée par une licence effrénée, l’ordre social ébranlé jusque dans ses fondemens par les doctrines d'indépendance et d'insubordination ; en un mot retracer un siècle et demi de disputes, de haines, de rapines, de forfaits, de sédisnito, de guerres civiles, et d'incendies, et de meurtres et de sang : telle est la tàche que l'auteur devoit remplir. Pour vérifier tant d'assertions contraires, pour trancher tant de questions difficiles, pour éclaireir tant de profondes ténèbres, puis pour coordonner tant d'idées diverses et ourdir un drame si vaste et si compliqué, que derecherches à faire, que de témoignages à peser, que de mystères à pénétrer, que de documens à compulser, que de rapports secrets à établir et de fils à ramasser dans sa main ! Bossuet seul pouvoitembrasser tous ces défails, surmonter toutes ces difficultés, mener à fin ce prodigieux travail.

L'Histoire des Variations parut en 1688. L'auteur pose, dans la préface, le prineipe qui dirigera sa plume : il promet aux protestans, non la neutralité, mais la justice; non cette indifférence affectée qui cache toujours la ruse et le mensonge {, mais la véracité qui ressuscite le passé devant le lecteur et donne à l'histoire ses utiles enseignemens: «Pour le fond des choses, dit-il, on sait bien de quel avis je suis: car assurément, je suis catholique aussi soumis qu'aucun autre aux décisions de lEglise, et tellement disposé que personne ne eraint davantage de préférer son sentiment particulier au sentiment universel. Aprés cela d'aller faire le neutre et l'indifférent à cause que j'écris une histoire..., ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière : mais avec cet aveu sincère, je maintiens aux protestans qu'ils ne peuvent me refuser leur croyance..., puisque dans ce que j'ai à dire contre leurs églises et leurs auteurs, je n'en raconterai rien qui ne soit prouvé clairement par leurs propres témoignages. » Voilà le langage de la vérité.

Abordant le fond du sujet, Bossuet signale avant toutes choses les variations des réformateurs. Au commencement Luther se contenta de précher contre les indulgences; mais sitót qu'il eut ébranlé dans son aveugle emportement une vérité du catholicisme, il dut les renverser toutes les unes aprés les autres, parce qu'elles se tiennent intimement par la connexion logique du principe et des conséquences.

! « Un homme ose-t-il écrire au-dessus de son propre portrait: Vitam impen-

dere vero? Gagez sans information que c'est le portrait d'un menteur. » ( Le comte de Maistre, Essai sur le principe des constitutions politiques.)

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