PRÉFACE, N. XXIV
selon la commune idée de tous les.chrétiens, et on étoit allé là dans les premières confessions de foi, comme on le verra dans celles d'Augsbourg et de Strasbourg, qui sont dans chaque parti des protestans les deux premières : on s'obligeoit par ce moyen à montrer dans sa croyance, non pas des particuliers répandus decà et delà, et encore les uns sur un point et les autres sur un autre; mais des corps d'église, c'est-à-dire des corps composés de pasteurs et de peuples : et on a longtemps amusé le monde en disant qu'à la vérité l'Eglise n'étoit pas toujours dansl'éclat, mais qu'il y avoit du moins dans tous les temps quelque petite assemblée oü la vérité se faisoit entendre. A la fin, comme on a bien vu qu'on n'en pouvoit marquer ni petite ni grande, ni obscure ni éclatante, qui füt de la croyance protestante, le refuge d'église invisible s'est présenté trés- à propos, et la dispute a roulé longtemps sur cette question. De nos jours on a reconnu plus clairement que l'Eglise réduite à un état invisible étoit une chimére inconciliable avec le plan de l'Ecriture et la commune notion des chrétiens, et on a abandonné ce mauvais poste. Les protestans ont été contraints à chercher leur succession jusque dans l'Eglise romaine. Deux fameux ministres de France ont travaillé à l'envi à sauver les inconvéniens de ce systéme, pour parler dans le style du temps : on entend bien que ces deux ministres sont MM. Claude et Jurieu. On ne pouvoit apporter ni plus d'esprit, ni plus d'étude , ni plus de subtilité et d'adresse, ni en un mot plus de tout ce qu’il falloit pour se bien défendre : on ne pouvoit non plus faire meilleure contenance, ni renvoyer leurs adversaires d'un air plus fier et plus dédaigneux avec les petits esprits et avec les missionnaires tant méprisés par les ministres : toutefois la difficulté qu'on vouloit faire paroitre si légère, à la fin s'est trouvée si grande, qu'elle a mis la division dans le parti. Il a enfin fallu reconnoitre publi- . quement qu'on trouvoit dans l'Eglise romaine comme dans les
autres églises, avec la suite essentielle du vrai christianisme , méme le salut éternel; secret que la politique du parti avoit tenu si caché depuis longtemps. Au reste on nous a donné tant d'avantage, il a fallu se jeter dans des excés si visibles, on a si fort oublié et les anciennes maximes de la Réforme et ses propres con-
Quelles plaintes les proteslans pourront faire , el combien vaines,
fessions de foi, que je n'ai pu m'empécher de raconter ee changement dans toute sa suite. Que si je me suis attaché à tracer ici avec soin le plan de ces deux ministres , et à faire bien eonnoitre l'état oà ils ont mis la question : c'est de bonne foi que j'ai trouvé dans leurs écrits avec les tours les plus adroits toute l'érudition et toutes les subtilités que j'avois pu remarquer dans tous les auteurs que je connois, soit luthériens ou calvinistes; et si parmi les protestans on s'avisoit de les en dédire sous prétexte des absurdités où on les verroit poussés, et qu'on voulüt se réfugier de nouveau ou dans l'église invisible, ou dans les autres retraites également abandonnées : ce seroit comme le désordre d'une armée vaincue, qui consternée par sa déroute voudroit rentrer dans les forts qu'elle n'auroit pu défendre, au hasard de s'y voir bientót forcée encore une fois; ou comme l'inquiétude d'un malade, qui aprés s'étre longtemps inutilement tourné et retourné dans son lit pour y trouver une place plus commode, reviendroit à celle qu'il auroit quittée, où peu après il sentiroit qu'il n'est pas mieux.
Je ne crains ici qu'une chose; c'est, s'il m'est permis de le dire, de faire trop voir à nos frères le foible de leur Réforme. Il y en aura parmi eux qui s'aigriront contre nous plutót que de se calmer en voyant dans leur religion un tort si visible, quoique, hélas! je ne songe point à leur imputer le malheur de leur naissance, et que je les plaigne encore plus que je ne les blàme. Mais ils ne laisseront pas de s'élever contre nous. Que de récriminalions prépare-t-on contre l'Eglise, et que de reproches peut-étre contre moi-méme sur la nature de cet ouvrage? Combien de nos adversaires me diront, quoique sans sujet, que je suis sorti de mon caractère et de mes maximes en abandonnant la modération qu'ils ont eux-mêmes louée, et en tournant les disputes de religion à des accusations personnelles et particulières? Maïs assurément ils auront tort; si ce récit rend le procédé de la Réforme odieux, les bons esprits verront bien qu’en cela ce n’est pas moi, mais la chose même qui parle. Il ne s’agit de rien moins que de faits personnels dans un discours où je me propose d'exposer, sur les matières de la foi, les actes les plus authentiques de la religion