LIVRE XI, N. II-V
apótres; c'est tirer son secours de gens aussi foibles et aussi embarrassés que vous ; à qui on demande, comme à vous, leurs prédécesseurs ; qui ne peuvent, non plus que vous, les montrer; qui par conséquent sont coupables du même crime d'innovation dont on vous accuse : de sorte que nous les nommer dans ce procès, c'est nommer les complices du méme crime, et non pas des témoins qui puissent légitimement déposer de votre innocence.
Cependant ce secours tel quel est embrassé avec ardeur par nos calvinistes, et en voici la raison. C'est que les vaudois et les albigeois ont formé des églises séparées de Rome, ce que Bérenger et Viclef n'ont jamais fait. C'est donc en quelque facon se faire une suite d'église que de se les donner pour prédécesseurs. Comme l'origine de ces églises, aussi bien que la croyance dont elles faisoient profession, étoit encore assez obscure du temps de la réformation prétendue , on faisoit accroire au peuple qu'elles étoient d'une trés-grande antiquité, et qu'elles venoient des premiers siècles du christianisme.
Je ne m'étonne pas que Léger, un des barbes des vaudois (c'est ainsi qu'ils appeloient leurs pasteurs) et leur plus célèbre historien, ait donné dans cette erreur; car c'est constamment le plus ignorant, comme le plus hardi de tous les hommes. Mais il y a sujet de s'étonner que Bèze l'ait embrassée, et qu'il ait écrit dans son Histoire ecclésiastique, non-seulement que « les vaudois de temps immémorial s'estoient opposez aux abus de l'Eglise romaine 1, » mais encore qu'en l'an 1544 « ils couchérent par acte publie en bonne forme la doctrine à eux enseignée comme de père en fils depuis l'an 120 après la nativité de Jésus-Christ, comme ils l'avoient toujours entendue par leurs anciens et ancestres ?. »
Voilà sans doute une belle tradition, si elle étoit soutenue par la moindre preuve. Mais par malheur les premiers disciples de Valdo ne le prenoient pas si haut ; et lorsqu'ils se vouloient attribuer la plus grande antiquité , ils se contentoient de dire qu'ils s'étoient retirés de l'Eglise romaine, lorsque sous le pape Silvestre I elle avoit accepté les biens temporels que lui donna Cons-
1 Liv. L, p. 35. — ? Jbid., p. 39.
Pourquo les calvinistes les ont fait valoir.
Prétenlions ridicules des vaudois ef de Bèze.
Fausse origine dont se vautoient les vaudois.
tantin, premier empereur chrétien. Cette cause de rupture est si vaine, et cette prétention est d'ailleurs si ridicule, qu'elle ne mérite pas d’être réfutée. Il faudroit être insensé pour se mettre dans l'esprit que dés le temps de saint Silvestre, c'est-à-dire environ l'an 320, il y ait eu une secte parmi les chrétiens dont les Pères n'aient jamais eu de connoissance. Nous avons dans les conciles tenus dans la communion de l'Eglise romaine, des anathémes prononcés contre une infinité de sectes diverses : nous avons des catalogues des hérésies dressés par saint Epiphane, par saint Augustin et par plusieurs autres auteurs ecclésiastiques. Les sectes les plus obscures et les moins suivies; celles qui ont paru dans un coin du monde, comme celles de certaines femmes qu'on appeloit Collyridiennes, quin'étoient que je ne sais où dans l'Arabie; celle des tertullianistes ou des abéliens, qui n'étoit que dans Carthage ou dans quelques villages autour d'Hippone, et plusieurs autres aussi cachées, ne leur ont pas été inconnues !. Le zèle des pasteurs, qui travailloient à ramener les brebis égarées, découvroit tout pour tout sauver : il n'y a que ces séparés pour les biens ecclésiastiques que personne n'a jamais connus. Plus modérés que les Athanases, que les Basiles, que les Ambroises et que tous les autres docteurs; plus sages que tous les conciles, qui sans rejeter les biens donnés aux églises, se contentoient de faire des régles pour les bien administrer, ils ont encore si bien fait qu'ils ont échappé à leur connoissance. Que les premiers vaudois l'aient osé dire, c'est une impudence extréme ; mais de faire. remonter avec Bèze cette secte inconnue à tous les siècles jusqu'à l'an 120 de Notre-Seigneur, c'est se donner des ancêtres et une suite d'église par une illusion trop grossière.
vi. Les réformés affligés deleur nouveauté, qu'on ne cessoitde leur
Dessein de
os reprocher, avoient besoin de cette foible consolation. Mais pour y doit dé- en tirer du secours, il a fallu encore employer d'autres artifices : il a fallu cacher avec soin le vrai état de ces albigeois et de ces vaudois. On n'en a fait qu'une secte, quoique c'en soient deux très-différentes, de peur que les réformés ne vissent parmi leurs
! Epiph., Her. 19, tom, 1, p. 1057; August., Her. 86, 87, tom. VIII, col. 24, 25; Tertul., De Præscrip. r 3