‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 30 sur 387 · LIVRE II, N. II · texte numérisé non relu

LIVRE II, N. II

tant qu'ils voudroient. Luther demeura frappé invinciblement de la force et de la simplicité de ces paroles: « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ; ce corps livré pour vous, ce sang de la nouvelle alliance ; ce sang répandu pour vous et pour la. rémission de vos péchés !; » car c’est ainsi qu'il faudroit traduire ces paroles de Notre-Seigneur pour les rendre dans toute leur force. L'Eglise avoit cru sans peine, que pour consommer son sacrifice et les figures anciennes, Jésus - Christ nous avoit donné à manger la propre substance de la chair immolée pour nous. Elle avoit la méme pensée du sang répandu pour nos péchés. Accoutumée dés son origine à des mystères incompréhensibles et à des marques ineffables de l'amour divin, les merveilles impénétrables que renfermoit le sens littéral ne l'avoient point rebutée; et Luther ne put jamais se persuader, ni que Jésus-Christ eùt voulu obscurcir exprès l'institution de son sacrement, ni que des paroles si simples fussent susceptibles de figures si violentes, ou pussent avoir un autre sens que celui qui étoit entré naturellement dans l'esprit de tous les peuples chrétiens en Orient et en Occident, sans qu'ils en aient été détournés ni par la hauteur du mystére, ni par les subtilités de Dérenger et de Viclef.

Il y voulut pourtant mêler quelque chose du sien. Tous ceux qui jusqu'à lui avoient bien ou mal expliqué les paroles de Jésus- Christ, avoient reconnu qu'elles opéroient quelque sorte de changement dans les dons sacrés. Ceux qui vouloient que le corps n'y füt qu'en figure, disoient que les paroles de Notre-Seigneur opéroient un changement purement mystique, et que le pain consacré devenoitle signe du corps. Par une raison opposée, ceux qui défendirent le sens littéral avec une présence réelle , mirent aussi un changement effectif. C'est pourquoi la réalité s'étoit naturellement insinuée dans tous les esprits avec le changement de substance, et toutes les églises chrétiennes étoient entrées dans un sens si droit et si simple, malgré les oppositions qu'y formoient les sens. Mais Luther ne demeura pas dans cette règle. « Je crois, dit-il, avec Viclef, que le pain demeure; et je crois avec les sophistes (c'est ainsi qu'il appeloit nos théologiens) que le corps y

1 Matth., xxvr, 26, 28; Luc., xxi, 19, 20; I Cor., x1, 24.

IH Lechangement de substance attaqué par Luther et sa manière grossière d'expliquer là

réalité,

L'impanaiion établie par quelques Iuthésiens et re- Jelée par Luther.

est 1. » Il expliquoit sa doctrine en plusieurs facons, et la plupart fort grossières. Tantót il disoit que le corps est avec le pain comme le feu est avec le fer brülant. Quelquefois il ajoutoit à ces expressions que le corps étoit dans le pain et sous le pain, comme le vin est dans et sous le tonneau. De là ces propositions si célèbres dans le parti, in, sub, cum, qui veulent dire que le corps est dans le pain, sous le pain, et avec le pain. Mais Luther sentoit bien que ces paroles : Ceci est mon corps, demandoient quelque chose de plus que de mettre le corps là-dedans, ou avec cela, ou sous cela; et pour expliquer ceci est, il se crut obligé à dire que ces paroles: « Ceci est mon corps, » vouloient dire, ce pain est mon corps substantiellement et proprement; chose inouie et embarrassée de difficultés invincibles.

Néanmoins pour les surmonter, quelques disciples de Luther soutinrent que le pain étoit fait le corps de Notre-Seigneur , et le vin son sang précieux ; comme le Verbe divin a été fait homme : de sorte qu'il se faisoit dans l'Eucharistie une impanation véritable, comme il s'étoit fait une véritable incarnation dans les entrailles de la sainte Vierge. Cette opinion, qui avoit paru dès le temps de Bérenger , fut renouvelée par Osiandre, l'un des principaux luthériens. Elle ne put jamais entrer dans l'esprit des hommes. Chacun vit qu'afin que le pain fütle corps de Notre- Seigneur et que le vin füt son sang, comme le Verbe divin est homme par ce genre d'union que les théologiens appellent pérsonnelle ou hypostatique, il faudroit que, comme l'homme est la personne, le corps füt aussi la personne et le sang de méme; ce qui détruit les principes du raisonnement et du langage. Le corps humain est une partie de la personne, mais n'est pas la personne méme, ni le tout ou, comme on parle, le suppót. Le sang l'est encore moins, et ce n'est nullement le cas où l'union personnelle puisse avoir lieu. Ges choses s'entendent mieux qu'elles ne s'expliquent méthodiquement. Tout le monde ne sait pas employer le terme d'union hypostatique : mais quand elle est un peu expliquée, tout le monde sent à quoi elle peut convenir. Ainsi Osiandre futle seul à soutenir son impanation et son invination. On lui

1 De capt. Babyl., tom. Il.

Page 1