LIVRE II, N. IV
laissa dire tant qu'il voulut: « Ce pain est Dieu; » car il passa jusqu'à eet excès *. Mais une si étrange opinion n'eut pas même besoin d'étre réfutée : elle tomba d'elle-méme par sa propre absurdité, et Luther ne l'approuva point.
Cependant ce qu'il disoit y menoit.tout droit. On ne savoit comment concevoir que le pain, en demeurant pain, füt en même temps, comme il l'assuroit, le vrai corps de Notre-Seigneur, sans admettre entre les deux cette union hypostatique qu'il rejetoit. Mais entin il demeura ferme à la rejeter, et à unir néanmoins les deux substances, jusqu'à dire que l'une étoit l'autre.
Il parla pourtant d'abord avec doute du changement de substance; et encore qu'il préférát l'opinion qui retientle pain à celle qui le change au corps, l'affaire lui parut légère. «Je permets, dit-il, l'une et l'autre opinion; j'óte seulement le scrupule ?. » Voilà comme décidoit ce nouveau pape : la transsubstantiation et la consubstantiation lui parurent indifférentes. Ailleurs , comme on lui reprochoit qu'il faisoit demeurer le pain dans l'Eucharistie, il l'avoue : «mais, ajoute-t-il, je ne condamne pas l’autre opinion : je dis seulement que ce n'est pas un article de foi ?. » Mais il passa bientôt plus avant dans la réponse qu'il fit à Henri VIII, roi d'Angleterre , qui avoit réfuté sa Captivité. « J'avois enseigné, dit-il, qu'il n'importoit pas que le pain demeurât ou non dans le sacrement: mais maintenant je transsubstantie mon opinion; je dis que c'est une impiété et un blasphéme de dire que le pain est transsubstantié *; » et il pousse la condamnation jusqu'à l'anathéme. Le motif qu'il donne à son changement est mémorable. Voici ce qu'il en écrit dans son livre aux Vaudois: « Il est vrai, je crois que c'est une erreur de dire que le pain ne demeure pas, encore que cette erreur m'ait paru jusqu'ici peu importante : mais maintenant, puisqu'on nous presse si fort de recevoir cette erreur sans autorité de l'Ecriture, en dépit des papistes je veux croire que le pain et le vin demeurent; » et voilà ce qui attira aux catholiques cet anathéme de Luther. Tels furent ses sentimens en 1523 : nous verrons s’il y persistera dans la suite; et on sera bien aise
1 Mel., lib. If, ep. 4&7. — ? De capt. Babyl., tom. |I, fol. 66. — 3 Resp. ad artic, extract., ibid., 112. — * Cont. reg. Angl., tom. II. 184.
Ly Variations de Luther
sur là transsubstantiation :
manière inouie de décider de la foi.
Kiranges emportemens dans ses livres contre Henri VIII roi d'Angleterre.
vs Lettre d'Erasme à Mélanchthon sur Jes emporiemens de
Luther.
dès à présent de remarquer une lettre produite par Hospinien, où Mélanchthon accuse son maitre d'avoir accordé la transsubstantia- . tion à certaines églises d'Italie, auxquelles il avoit écrit de cette matière. Cette lettre est de 1543, douze ans après sa réponse au roi d'Angleterre !.
Au reste il s'emporta contre ce prince avec une telle violence, que les luthériens eux-mêmes en étoient honteux. Ce n'étoit que des injures atroces et des démentis outrageux à toutes les pages: «c’étoit un fou, un insensé, le plus grossier de tous les pourceaux et de tous les ànes ?. » Quelquefois il l'apostrophoit d'une manière terrible : « Commencez-vous à rougir, Henri, non plus roi, mais sacrilége? » Mélanchthon, son cher disciple, n'osoit le reprendre, et ne savoit comment l'excuser. On étoit scandalisé, méme parmi ses disciples, du mépris outrageux avec lequel il traitoit tout ce que l'univers avoit de plus grand, et de la manière bizarre dont il décidoit sur les dogmes. Dire d'une facon , et puis tout à coup dire de l'autre, seulement en haine des papistes : c'étoit trop visiblement abuser de l'autorité qu'on lui donnoit, et insulter pour ainsi parler à la crédulité du genre humain. Mais il avoit pris le dessus dans tout son parti, et il falloit trouver bon tout ce qu'il disoit.
Erasme étonné d'un emportement qu'il avoit vainement tâché de modérer par ses avis, en explique toutes les causes à Mélanchthon son ami. « Ce qui me choque le plus dans Luther, c'est, dit-il, que tout ce qu'il entreprend de soutenir, il le pousse à l'extrémité et jusqu'à l'excés. Averti de ses excès, loin de s'adoucir, il pousse encore plus avant, et semble n'avoir d'autre dessein que de passer à des excés encore plus grands. Je connois, ajoute-t-il, son humeur par ses écrits, autant que je pourrois faire si je vivois avec lui. C'est un esprit ardent et impétueux. On y voit partout un Achille, dont la colère est invincible. Vous n'ignorez pas les artifices del'ennemi du genre humain. Joignez à tout cela un si grand succès, une faveur si déclarée, un si grand applaudissement de tout le théâtre : il y en auroit assez pour gâter un esprit modeste ?. »
1! Hosp., part. IT, fol. 184. — ? Cont. reg. Angl., ibid., 333. — * Erasm., lib. VI, epist. ri ad Luther.; lib. XIV, epist. 1, etc.; idem, lib. XIX, epist. 111 ad Melancht.
LIVRE II, N. VII. 55 Quoiqu'Erasme n'ait jamais quitté la communion de l'Eglise, il a toujours conservé parmi ces disputes de religion un caractère particulier, qui a fait que les protestans lui donnent assez de créance dans les faits dont ila été témoin. Mais il n'est que trop certain d'ailleurs que Luther enflé du succès inespéré de son entreprise, et de la vietoire qu'il eroyoit avoir remportée contre la puissance romaine, ne gardoit plus aucune mesure.
C'est une chose étrange d'avoir pris , comme il fit avec tous les siens, le nombre prodigieux de ses sectateurs comme une marque de faveur divine, sans se souvenir que saint Paul avoit dit des hérétiques et des séducteurs que «leur discours gagne comme la gangrène , et qu'ils profitent en mal, errant et jetant les autres dans l'erreur !. » Mais le même saint Paul a dit aussi « que leur progrés a des bornes ?. » Les malheureuses conquétes de Luther furent retardées par la division qui se mit dans la nouvelle Réforme. Il y a longtemps qu'on a dit que les disciples des novateurs se croient en droit d'innover à l'exemple de leurs maîtres ? : les chefs des rebelles trouvent des rebelles aussi téméraires qu'eux ; et pour dire simplement le fait sans moraliser davantage, Carlostad que Luther avoit tant loué *, tout indigne qu'il en étoit , et qu'il avoit appelé son vénérable précepteur en Jésus-Christ , se trouva en état de lui résister. Luther avoit attaqué le changement de substance dans l'Eucharistie; Carlostad attaqua la réalité que Luther n'avoit pas cru pouvoir entreprendre.
Carlostad, si nous en croyons les luthériens, étoit un homme brutal, ignorant, artificieux pourtant et brouillon, sans piété, sans humanité, et plutôt juif que chrétien. C'est ce qu'en dit Mélanchthon ?, homme modéré et naturellement sincère. Mais, sans citer en particulierles luthériens, ses amis et ses ennemis demeuroient d'aecord que c'étoit l'homme du monde le plus inquiet, aussi bien que le plus impertinent. Il ne faut point d'autres preuves de son ignorance que l'explication qu'il donna aux paroles de l'institution de la Céne, soutenant que par ces paroles : « Ceci est
1 [I Témoth., 11, V1; 111, 13. —? Ibid., 11, 9. —5 Tertull., De Præscr., cap. XLII, — ^ Ep. dedic. comm. in Gal. ad Carlostad. — 5 Mell., lib. Testim. Pref. ad Frid, Mycon.