LIVRE XII, N. XXXV
ont reconnus pour leurs souverains? Mais, dira-t-on, ces rois paiens et hérétiques ont embrassé la vraie foi. Il est vrai, ils l'ont embrassée longtemps aprés ce démembrement en dix royaumes. Les Francois ont eu quatre rois paiens : les Saxons ne se sont convertis que sous saint Grégoire, cent cinquante ans aprés le démembrement : les Goths, qui régnoient en Espagne, se sont convertis de l'arianisme dans le méme temps : que fait cela à ces rois, qui selon les prétentions de nos interprétes, devoient commencer à régner en méme temps que la béte, et lui donner leur puissance ? D'ailleurs ne sait-on point d'autre époque pour faire entrer ces rois dans l'empire antichrétien, que celle oü ils se sont faits ou chrétiens ou catholiques? Quelle heureuse destinée de cet empire prétendu antichrétien, qu'il se compose des peuples convertis à Jésus-Christ! Mais qu'est-ce, aprés tout, que ces rois si heureusement convertis ont contribué à l'établissement de la puissance du Pape? Si en entrant dans l'Eglise ils en ont reconnu le premier Siége qui étoit celui de Rome, ni ils ne lui ont donné cette primauté qu'il avoit très-constamment quand ils se sont convertis, ni ils n'ont reconnu dans le Pape que ce qu'y avoient reconnu les chrétiens avant eux, c'est-à-dire le successeur de saint Pierre. Les Papes de leur cóté n'ont exercé leur autorité sur ces peuples qu'en leur enseignant la vraie foi, et en maintenant le bon ordre et la discipline; et personne ne montrera que durant ce temps, ni quatre cents ans aprés, ils se soient mélés d'autre chose, ni qu'ils aient rien entrepris sur le temporel : voilà ce que c’est que ces dix rois avec lesquels devoit commencer l'empire papal.
Mais c'est, dit-on, qu'il en est venu dix autres à la place, et les voici avec leurs royaumes : 4° l'Allemagne, 2° la Hongrie, 3° la Pologne, 4° la Suède, 5° la France, 6° l'Angleterre, 7° l'Espagne, 8° le Portugal, 9% l'Italie, 10° l'Ecosse !. Expliquera qui pourra pourquoi l'Ecosse paroit ici plutôt que la Bohême, pourquoi la Suède plutôt que le Danemark ou la Norwége; pourquoi enfin le Portugal, comme séparé de l'Espagne, plutôt que Castille, Arragon, Léon, Navarre et les autres royaumes : mais pourquoi pr. Préj., Ire part., chap. vr, p. 105.
Vaine réponse.
perdre le temps à examiner ces fantaisies ? Qu’on me réponde du moins si c'étoit là ces dix royaumes qui devoient se former du
. débris de l'Empire romain à méme temps que l'Antechrist devoit
Contrariétés des
nouveaux inlerprèles.
paroitre, et qui lui devoient donner leur autorité et leur puissance; que fait ici la Pologne, et les autres royaumes du Nord, que Rome ne connoissoit pas, et qui sans doute n'ont pas été formés de ses ruines, lorsque l'Antechrist saint Léon est venu au monde? Se moque-t-on d'écrire sérieusement de semblables réveries? C'est en vérité, pour des gens qui ne parlent que de l'Ecriture, se jouer trop témérairement de ses oracles; et si l'on n'a rien de plus précis pour expliquer les prophéties, il vaudroit mieux en adorer l'obscurité sainte, et respecter l'avenir que Dieu a mis en sa puissance.
Il ne faut pas s'étonner si ces interprètes hardis se détruisent à la fin les uns les autres. Joseph Mède, sur le verset où saint Jean raconte que dans un grand tremblement de terre « la dixième partie de la ville tomba ‘, » eroyoit avoir très-bien rencontré en interprétant cette dixième partie de la nouvelle Rome antichrétienne, qui est dix fois plus petite que l’ancienne Rome. Pour parvenir à la preuve de son interprétation, il compare sérieusement l'ére de l'ancienne Rome avec celle de la nouvelle, et par une belle figure il démontre que la première est dix fois plus grande que l'autre : mais M. Jurieu son disciple lui ôte une interprétation si mathématique. « Il s'est trompé avec tous les autres, dit fièrement le nouveau prophète, quand par la cité dont parle saint Jean il a entendu la seule ville de Rome ?. Il faut tenir pour certain, poursuit-il d'un ton de maitre, que la grande cité c'est Rome avec son empire ?. » Et la dixième partie de cette cité, que sera-ce? I] l'a trouvé : « La France, dit-il, est cette dixième partie *. » Mais quoi! la France tombera-t-elle, et ce prophète augure-t-il si mal de sa patrie? Non, non : elle pourra bien être abaissée; qu'elle y prenne garde; le prophète l'en menace : mais elle ne périra pas. Ce que le Saint-Esprit veut dire ici, en disant qu'elle tombera, « c'est qu'elle tombera pour le papisme *: » au
! Apoc., XI, 13; Med., Comm. in Apoc., part. Il, p. 489.— 2 Acc., Ile part., chap. 11, p. 194. — 8 /bid., p. 200, 203. — * [bid., p. 201. — 5 [bid.