‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 50 sur 387 · LIVRE II, N. XLV · texte numérisé non relu

LIVRE II, N. XLV

Saxe n'étoit qu'une illusion , Luther voulut croire qu'il étoit véritable ; et il écrivit plusieurs lettres et plusieurs libelles où il s'emporte contre ce prince jusqu'à lui dire qu'il étoit «le plus fou de tous les fous ; un Moab orgueilleux , qui entreprenoit toujours au-dessus de ses forces; » ajoutant « qu'il prieroit Dieu contre lui. » Après quoi « il avertiroit les princes d'EXTERMINER DE TELLES GENS, qui vouloient voir toute l'Allemagne en sang : » c'étoit-à-dire que, de peur de la voir en ce triste état, les luthériens l'y devoient mettre, et commencer par exterminer les princes qui s'opposoient à leurs desseins.

Ce George duc de Saxe, que Luther traite si mal, étoit autant contraire aux luthériens que son parent l'électeur leur étoit favorable. Luther prophétisoit contre lui de toute sa force , sans considérer qu'il étoit de la famille de ses maitres ; et on voit qu'il ne tint pas à lui qu'on n’accomplit ses prophéties à coups d'épée.

Cet armement des luthériens, qui avoit fait trembler toute

Le nom de

l'Allemagne en 1528, les rendit si fiers, qu'ils se crurent en état prorestuns

de protester ouvertement contre le décret publié contre eux l'année d’après dans la diète de Spire, et d'en appeler à l'empe- .reur, au futur concile général, ou à celui qu'on tiendroit en Allemagne. Ce fut à cette occasion qu'ils se réunirent sous le nom de Protestans? : mais le landgrave , le plus prévoyant et le plus capable aussi bien que le plus vaillant de tous, concut que la diversité des sentimens seroit un obstacle éternel àla parfaite union qu'il vouloit établir dans le parti. Ainsi dans la méme année du décret de Spire il ménagea la conférence de Marpourg (a), où il fit trouver tous les chefs de la nouvelle Réforme, c'est-à-dire Luther, Osiandre et Mélanchthon d'un côté ; Zuingle, OEcolampade et Bucer de l'autre , sans compter les autres qui sont moins connus?. Luther et Zuingle parloient seuls : car déjà les luthériens ne parloient point où Luther étoit, et Mélanchthon avoue franchement que lui et ses compagnons furent « des personnages muets *. » On ne songeoit pas alors à s'amuser les uns les autres

4 Luth., ep. ad Vences., Lync., p. 312, tom. VII ; et ap. Chyt., n Saz., p. 312 et 982. — ? Sleid., lib. VI, 94, 97. — ? Sleid., thid. — * Lib. IV, ep. 88.

(a) Marbourg.

Conférence de Marpourg, oü le landgrave tente vainement de conci-

lier les deux partis des protestans.

par des explications équivoques , comme on fit depuis. La vraie présence du corps et du sang fut nettement posée d'un côté, et niée de l’autre‘. On entendit des deux côtés qu'une présence en figure et une présenee par foi n'étoit pas une vraie présence de Jésus-Christ, mais une présence morale, une présence improprement dite et par métaphore. On convint en apparence de tous les articles, à la réserve de celui de l'Eucharistie. Je dis en apparence, car il paroit par deux lettres que Mélanchthon écrivit durant le colloque pour en rendre compte à ses princes , qu'on ne s'entendoit guère dans le fond. « Nous découvrimes , dit-il, que nos adversaires entendoient fort peu la doctrine de Luther, encore qu'ils táchassent d'imiter son langage? ; » c'est-à-dire qu'on s'aecordoit par complaisance et en paroles, sans se bien entendre en effet : et il étoit vrai que Zuingle n'avoit jamais rien compris dans la doctrine de Luther sur les sacremens, ni dans sa justice imputée. On accusa aussi ceux de Strasbourg, et Bucer qui en étoit le pasteur, de n'avoir pas de bons sentimens 5, c'est-à-dire , comme on l'entendoit, des sentimens assez luthériens sur cette matière, et il y parut dans la suite comme nous verrons bientót. C'est que Zuingle et ses compagnons ne se mettant guère en peine de toutes . ces choses , en disoient tout ce qu'il plaisoit à Luther, et à vrai dire n'avoient en téte que la question de la présence réelle. Quant à la manière de traiter les choses, Luther parloit avec hauteur selon sa coutume. Zuingle montra beaucoup d'ignorance, jusqu'à demander plusieurs fois : « Comment de méchans prêtres pouvoient faire une chose sacrée *? » Mais Luther le releva d'une étrange sorte , et lui fit bien voir par l'exemple du baptéme qu'il ne savoit ce qu'il disoit. Lorsque Zuingle et ses compagnons virent qu'ils ne pouvoient persuader à Luther le sens figuré (a), ils le prièrent du moins de vouloir bien les tenir pour frères. Mais ils furent vivement repoussés. « Quelle fraternité me demandezvous, leur disoit-il, si vous persistez dans votre créance? C'est signe que vous en doutez, puisque vous voulez être frères de ceux

1 Hospin., ad an. 1529, de Coll. Marp. — ? Mel., ep. ad Elect. Saxon. et ad Henr. Ducem. Saz., ibid. et ap. Luth., tom. IV, Jen. — 9 Ibid. — * Hosp., ibid.

(a) 1re édit. : Persuader Luther sur la présence réelle,

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