‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 80 sur 387 · LIVRE IV, N. II · texte numérisé non relu

LIVRE IV, N. II

cette patience évangélique tant vantée dans leurs premiers écrits : mais ce n'étoit qu'une lettre écrite à un particulier. Voici maintenant un écrit public, où Luther autorisoit ceux qui prenoient les armes contre le prince.

Si nous en croyons Mélanchthon !, Luther n'avoit pas été consulté précisément sur les ligues : on lui avoit un peu pallié l'affaire, et cet écrit étoit échappé sans sa participation. Mais ou Mélanchthon ne disoit pas tout ce qu'il savoit, ou l'on ne disoit pas tout à Mélanchthon. il est constant par Sleidan , que Luther fut expressément consulté, et on ne voit pas que son écrit ait été publié par un autre que par lui-même : car aussi qui l'eüt osé faire sans son ordre ?? Cet écrit mittoute l'Allemagne en feu. Mélanchthon s'en plaignit en vain : « Pourquoi, dit-il, avoir répandu l'écrit par toute l'Allemagne? Et falloit-il ainsi sonner le tocsin pour exciter toutes les villes à faire des ligues ?? » Il avoit peine à renoncer à cette belle idée de réformation que Luther lui avoit donnée, et qu'il avoit lui-même si bien soutenue, quand il écrivit au Landgrave « qu'il falloit plutôt tout souffrir , que de prendre les armes pour la cause de l'Evangile “. » Il en avoit dit autant des ligues que traitoient les protestans * ; et il les avoit empêchées de tout son pouvoir au temps de la diète de Spire, où son prince l'électeur de Saxe l'avoit mené. « C'est mon sentiment, dit-il, que tous les gens de bien doivent s'opposer à ces ligues*: » mais il n’y eut pas moyen de soutenir ces beaux sentimens dans un tel parti. Quand on vit que les prophéties ne marchoient pas assez vite, et que le souffle de Luther étoit trop foible pour abattre cette Papauté tant haie, au lieu de rentrer en soi-même, on se laissa entraîner à des conseils plus violens. A la fin Mélanchthon vacilla : ce ne fut pas sans des peines extrêmes; et l'agitation où il paroit durant qu'on tramoit ces ligues, fait pitié. Il écrit à son ami Camérarius : « On ne nous consulte plus tant sur la question, s'il est permis de se défendre en faisant la guerre; il peut y en avoir de justes raisons. La malice de quelques-uns est si grande, qu'ils seroient capables de tout entreprendre s'ils nous trouvoient sans

1 Lib, 1V, ep. cxr. — ? Sleid., lib. VIII, ep. cxvit. — 8 Lib. IV, ep. CXI. — * Lib. LT, ep. Xv1. — 5 Lib. IV, ep. Lxxxv, 111. — 5 Lib. 1V, ep. LXxxv.

Le trouble de Hélanchthon dans ces nouveaux desseins de guerre.

défense. L'égarement des hommes est étrange, et leur ignorance est extrême. Personne n’est plus touché de cette parole : « Ne vous inquiétez pas, parce que votre Père céleste sait ce qu'il vous faut. » On nese croit point assuré si on n'a de bonnes et süres défenses. Dans cette foiblesse des esprits, nos maximes théologiques ne pourroient jamais se faire entendre *. » Il falloit ici ouvrir les yeux et voir que la nouvelle Réforme, incapable de soutenir les maximes de l'Evangile, n'étoit pas ce qu'il en avoit pensé jusqu'alors. Mais écoutons la suite de la lettre : « Je ne veux, dit-il, condamner personne; et je ne crois pas qu'il faille blàmer les précautions de nos gens, pourvu qu'on ne fasse rien de criminel ; à quoi nous saurons bien pourvoir. » Sans doute ces docteurs sauront bien retenir les soldats armés, et donner des bornes à l'ambition des princes, quand ils les auront engagés dans une guerre civile. Hé ! comment espéroit-il empécher les crimes durant cette guerre, si cette guerre elle-méme, selon les maximes qu'il avoit toujours soutenues, étoit un erime? Mais il n'osoit avouer qu'on avoit tort ; et après qu'il n'a pu empêcher les desseins de guerre, il se voit encore forcé à les appuyer de raisons. C'est ce qui le faisoit soupirer. « Ha! dit-il, que j'avois bien prévu tous ees mouvemens à Augsbourg ! » C'étoit lorsqu'il y déploroit si amèrement les emportemens des siens, qui poussoient tout à bout, et « ne se mettoient , disoit-il, en peine de rien ?. » C'est pourquoi il pleuroit sans fin, et Luther par toutes les lettres qu'il lui écrivoit ne pouvoit le consoler. Ses douleurs s'aecrurent quand il vit tant de projets de ligues autorisés par Luther méme. Mais « enfin, mon cher Camérarius (c'est ainsi qu'il finit sa lettre), cette thèse est toute particulière, et peut être considérée de plusieurs côtés : c’est pourquoi il faut prier Dieu. » |

Son ami Camérarius n’approuvoit pas plus que lui dans le fond du cœur ces préparatifs de guerre, et Mélanchthon tàchoit toujours de le soutenir le mieux qu'il pouvoit : surtout il falloit bien excuser Luther. Quelques jours après lalettre que nous avons vue, il mande au méme Camérarius « que Luther a écrit très-modérément, et qu'on a eu bien de la peine à lui arracher sa consultation. Je crois,

1 Lib. IV, ep. cx, — ? Ci-dessus, liv. LI, n. 63.

Page 1