LIVRE V, N. VI
et qu'il prenoit avec tous les autres pour une marque du doigt de Dieu, n'eurent plus pour lui qu'un foible agrément , lorsque le temps lui eut découvert les véritables causes de ces grands progrès et leurs effets déplorables. Il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que la licence et l'indépendance faisoient la plus grande partie de la réformation. Si l'on voyoit les villes de l'Empire accourir en foule à ce nouvel évangile, ce n'étoit pas qu'elles se souciassent de la doctrine. Nos réformés souffriront avec peine ce discours; mais c'est Mélanchthon qui l'écrit, et qui l'écrità Luther : « Nos gens me blàment de ce que je rends la juridiction aux évéques. Le peuple accoutumé à la liberté , aprés avoir une fois secoué ce joug, ne le veut plus recevoir, et les villes de l'Empire sont celles qui haissent le plus cette domination. Elles ne se mettent point en peine de la doctrine et de la religion , mais seulement de l'ampire et de la liberté !. » Il répète encore cette plainte au méme Luther : « Nos associés, dit-il, disputent non pour l'Evangile, mais pour leur domination ?. » Ce n'étoit done pas la doctrine, c’étoit l'indépendance que cberchoient les villes; et si elles haissoient leurs évéques, ce n'étoit pas tant parce qu'ils étoient leurs pasteurs que parce qu'ils étoient leurs souverains.
Il faut tout dire, Mélanchthon n'étoit pas beaucoup en peine de rétablir la puissance temporelle des évéques : ce quil vouloit rétablir, c'étoit la police ecclésiastique, la juridiction spirituelle, et en un mot « l'administration épiscopale, » parce qu'il voyoit que sans elle tout alloit tomber en confusion. « Plüt à Dieu , plàt à Dieu que je pusse, non point confirmer la domination des évêques, mais en rétablir l'administration; car- je vois quelle église nous allons avoir, si nous renversons la police ecclésiastique. Je vois que la fyrannie sera plus insupportable que jamais *. » C'est ce qui arrive toujours quand on secoue le joug de l'autorité légitime. Ceux qui soulèvent les peuples sous prétexte de liberté, se font eux-mémes tyrans; et si on n'a pas encore assez vu que Luther étoit de ce nombre, la suite le fera paroitre d'une manière à ne laisser aucun doute. Mélanchthon continue ; et aprés avoir blàmé ceux qui n'aimoient Luther « qu'à cause
4 Lib. I, ep. xvir. — ? Lib. I, ep. xx. — ? Lib. IV, ep. ctv.
thon reconnoit
enfin que les grands succés de Luther avoient un mauvais
principe.
Il prévoit les désordres qui arriveroient pour avoir méprisé l'autorité des évàques.
L'autorité et la discipline ecclésiastique entiérement méprisées dans les nouvelles églises. Témoignage de Capiton et des autres.
que par son moyen ils se sont défaits des évéques, » il conclut «qu’ils se sont donné une liberté qui ne feroit aucun bien à la postérité. Car quel sera, poursuit-il , l'état de l'Eglise, si nous changeons toutes les coutumes anciennes, et qu'il n'y ait plus de prélats ou de conducteurs certains? »
Il prévoit que dans ce désordre chacun se rendra le maitre. Si les puissances ecclésiastiques, à qui l'autorité des apótres est venue par succession , ne sont point reconnues , les nouveaux ministres qui ont pris leur place, comment subsisteront-ils? Il ne faut qu'entendre parler Capiton, collègue de Bucer dans le ministère de l'église de Strasbourg : « L'autorité des ministres est, dit-il, entièrement abolie : tout se perd, tout va en ruine, Il n'y a parmi nous aucune église, pas même une seule, où il y ait de la diseipline.... Le peuple nous dit hardiment : Vous voulez vous faire les tyrans de l'Eglise qui est libre : vous voulez établir une nouvelle papauté. » Et un peu aprés : « Dieu me fait connoitre ce que c'est qu'étre pasteur, et le tort que nous avons fait à l'Eglise par le jugement précipité, et la véhémence inconsidérée qui nous a fait rejeter le Pape. Car le peuple aecoutumé et comme nourri à la licence, a rejeté tout à fait le frein; comme si en détruisant la puissance des papistes, nous avions détruit en méme temps toute la force des sacremens et du ministère. Ils nous crient : Je sais assez l'Evangile : qu'ai-je besoin de votre secours pour trouver Jésus- Christ? Allez précher ceux qui veulent vous entendre *, » Quelle. Babylone est plus confuse que cette église qui se vantoit d’être sortie de l'église romaine comme d'une Babylone? Voilà quelle. étoit l'Eglise de Strasbourg, elle que les nouveaux réformés proposoientsans cesse à Erasme, lorsqu'il se plaignoit de leurs désordres, comme la plus réglée et la plus modeste de toutes leurs églises ; voilà quelle elle étoit environ l'an 1537, c'est-à-dire dans sa force et dans sa fleur.
Bucer, le collègue de Capiton, n'en avoit pas meilleure opinion en 1549, et il avoue qu'on n'y avoit rien tant recherché « que le plaisir de vivre à sa fantaisie ?. »
Un autre ministre se plaint à Calvin qu'il n'y a nul ordre dans.
1 Ep. ad Farel., int. ep. Calv., p. 5. — ? Int, ep. Calv., p. 509, 510. 2