‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 98 sur 387 · LIVRE V, N. II · texte numérisé non relu

LIVRE V, N. II

Luther, mais d’une autre sorte. On a vu que Luther lui donnoit tout, en ótant absolument tout à l'homme; et que l'Eglise au contraire lui donnoit tout, en regardant comme un effet de sa grace tout ce que l'homme avoit de bien, et même le bon usage de son libre arbitre dans tout ce qui regarde Ja vie chrétienne. La nouveauté de la doctrine et des pensées de Luther fut un charme pour les beaux esprits. Mélanchthon en étoit le chef en Allemagne. Hi joignoit à l'érudition, à la politesse et à l'élégance du style une singulière modération. On le regardoit comme seul capable de succéder dans la littérature à la réputation d'Erasme; et Erasme luiméme l'eüt élevé par son suffrage aux premiers honneurs parmi les gens de lettres, s'il ne l'eàt vu engagé dans un parti contre l'Eglise : mais la nouveauté l'entraina comme les autres. Dés les premiéres années qu'il s'étoit attaché à Luther, il écrivit à un de ses amis : « Je n'ai pas encore traité comme il faut la matière de la justification, et je vois qu'aucun des anciens ne l'a encore traitée de cette sorte !. » Ces paroles nous font sentir un homme tout épris du charme de la nouvelle doctrine : il n'a encore qu'effleuré une si grande matière, et déjà il en sait plus que tous les anciens. On le voit ravi d'un sermon qu'avoit fait Luther sur le jour du Sabbat ? : il y avoit préché le repos où Dieu faisoit tout, où l'homme ne faisoit rien. Un jeune professeur dela langue grecque entendoit débiter de si nouvelles pensées au plus véhément et au plus vif orateur de son siècle, avec tous les ornemens de sa langue naturelle et un applaudissement inoui; c'étoit de quoi être transporté. Luther lui paroit le plus grand de tous les hommes , un homme envoyé de Dieu, un prophéte. Le succés inespéré dela nouvelle Réforme le confirme dans ses pensées. Mélanchthon étoit simple et crédule; les bons esprits le sont souvent; le voilà pris. Tous les gens de belles-lettres suivent son exemple, et Luther devient leur idole. On l'attaque , et peut-étre avec trop d'aigreur. L'ardeur de Mélanchthon s'échauffe ; la confiance de Luther l'engage de plus en plus, et il se laisse entrainer à la tentation de réformer avec son maitre, aux dépens de l'unité et de la paix, et les évêques, et les Papes, et les princes, et les rois, et les empereurs, 1 Lib. IV, ep. cxxviI., col. 574. — ? Jbid., col. 518.

de la nouveauté, et de la trompeuse apparence de la justice imputative

Hi.

Comment Mélanchthon exceu-

soit les emporte mens de Luther.

Le commencement des agitations de Mé- Janchthon,

No Mélanch-

Il est vrai, Luther s'emportoit à des excès inouïs : c'étoit un sujet de douleur à son disciple modéré. Il trembloit lorsqu'il pensoit à la colère implacable de cet Achille, et il ne craignoit «rien moins de la vieillesse d’un homme dont les passions étoient si violentes que les emportemens d'un Hercule, d'un Philoctète, et d'un Marius ! ; » c'est-à-dire qu'il prévoyoit, ce qui arriva en effet, quelque chose de furieux. C'est ce qu'il écrit confidemment, et en grec à son ordinaire, à son ami Camérarius : mais un bon mot d'Erasme (que ne peut un bon mot sur un bel esprit?) le soutenoit. Erasme disoit que tout le monde opiniátre et endurei comme il étoit, avoit besoin d'un maitre aussi rude que Luther? : c'étoit-à-dire, comme il l'expliquoit, que Luther lui paroissoit nécessaire au monde comme les tyrans que Dieu envoie pour le corriger, comme un Nabuchodonosor, comme un Holoferne, en un mot comme un fléau de Dieu. Il n'y avoit pas là de quoi se glorifier : mais Melanchthon l'avoit pris du beau côté, et vouloit croire au commencement que pour réveiller le monde, il ne falloit rien moins que les violences et le tonnerre de Luther.

Mais enfin l'arrogance de ce maitre impérieux se déclara. Tout le monde se soulevoit contre lui, et méme ceux qui vouloient avec lui réformer l'Eglise. Mille sectes impies s'élevoient sous ses étendards; et sous le nom de réformation les armes, les séditions, les guerres civiles ravagoient la chrétienté. Pour comble de douleur la querelle sacramentaire partagea la Réforme naissante en deux parlis presque égaux : cependant Luther poussoit tout à bout, et ses discours ne faisoient qu'aigrir les esprits au lieu de les calmer. Il parut tant de foiblesse dans sa conduite ; et ses excès furent si étranges, que Mélanchthon ne les pouvoit plus ni excuser, ni supporter. Depuis ce temps ses agitations furent immenses. A chaque moment on lui voyoit souhaiter la mort. Ses larmes ne tarirent point durant trente ans *; et « l’Elbe, disoit-il lui-même, avec tous ses flots, ne lui auroit pu fournir assez d'eaux » pour pleurer les malheurs de la Réforme divisée *,

Les succès inespérés de Luther, dont il avoit été ébloui d'abord

* 4 Lib. IV, ep. CCXL, p. 315.— ? Lib. XVIII, ep. xxv; XIX, 111. —? Lib. IV, ep. €, 119, 842. — ^ Lib. 11, ep. cci.

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