PARTIE I, ART. I, N. IX, X
d'en disconvenir. Aussi M. Jurieu est-il déjà d'accord avec nous, que cette pensée des anciens est irréprochable en ce sens. Cependant il refuse de la suivre; et obstiné à trouver dans les anciens l'erreur dont un si savant protestant les avoit si clairement justifiés : « Pour moy, dit-il, je tiens pour certain qu'il n'y a point là de métaphore *. » Et un peu plus haut : « J'entends tout cela sans figure ; et je comprends que ces théologiens ( ce sont les Pères des trois premiers siécles) ont cru que les deux Personnes divines, le Fils et le Saint-Esprit, estoient renfermez dans le sein de la premiére, comme un enfant est enfermé dans le sein de sa mére, parfait de tous ses membres, ayant vie, estre, mouvement et action ; mais n'estant pas encore développé et séparé de la mére ?. »
Mais s'il faut prendre au pied de la lettre et sans figure, comme le ministre nous y veut contraindre, tout ce qu'il vient de raconter, il y a done, comme dans la mère et dans son enfant lorsqu'il vient au monde, un double changement en Dieu: un dans le Père qui développe ce qui étoit enfermé dans ses entrailles ; un dans le Fils qui est séparé et développé de ces entrailles paternelles: et on óte également au Père et au Fils la parfaite simplicité et immutabilité de leur étre.
Après ces extravagances qu'on nous débite comme des oracles, le ministre m'avertit sérieusement « de ne continuer pas à harceler la théologie des Péres par des conséquences, en disant que selon le sentiment que je leur attribué, il faut que la Trinité soit nouvelle et non éternelle; que Dieu soit muable; qu'il faut que Dieu puisse s'étendre et se resserrer *. » Voilà des objections contre sa doctrine qui sans doute sont considérables ; mais il les résout en un mot. « Tout cela est chicane, » dit-il. C'en est fait, l'oraele a parlé. Mais est-ce chicane de dire que celui qui ouvre son sein et qui développe ce qu'il y tenoit enfermé, et celui qui sort de ce sein oü il étoit auparavant, aient ce double défaut d'étre muables et divisibles? Je le demande à tout homme qui a les premiers principes de l'intelligence.
Pour la mutabilité, la chose est claire. Le ministre demeure d'aecord que dans la supposition qu'il attribue aux anciens, «l'ef-
1 Tab., lett. v1, p. 266. — ? P, 255. — 5 P. 269,
Que le ministre introduit un Dieu muable et corporel.
Démons- {ration qne Dieu et le
Verbe dés les trois premiers siècles sont muables, imparfaits et corporels , selon la supposition du ministre.
fusion faite dans le temps de la sagesse divine donna la derniére perfection , et pour ainsi dire la parfaite éxistence au Verbe et à la seconde personne de la divinité. » Sur ce fondement je raisonneainsi: Ce qui recoit de nouveau sa derniére perfection, en termes formels est changé : or dans la supposition de M. Jurieu ! la seconde Personne reçoit de nouveau sa dernière perfection ; done dans cette supposition la seconde Personne en termes formels est changée. Vous le voyez, mes chers Fréres. J'aime mieux tomber dans la sécheresse d'un argument en forme que de donner lieu, quoique sans sujet, à votre ministre de dire que j'exagere et que je fais le déclamateur.
Voulez-vous ouir un autre argument également clair ? Ecoutez ce qu'on attribue à Tertullien et aux autres Péres?. « Dieu dit: Que la lumiere soit : voilà la seconde génération du Fils : ce que Tertullien appelle la parfaite naissance du Verbe, et qui fait voir quil en reconnoissoit une autre IMPARFAITE en comparaison de celle-cy : c’estoit la génération éternelle par laquelle le Verbe en tant qu'entendement et raison divine estoit en Dieu éternellement, bien distingué à la vérité de la personne du Pére, mais encore enveloppé. » Demeurons-en là , et disons : Ce qui passe d'un état imparfait à un état parfait, change d'état : mais dans celte supposition le Fils de Dieu passe d'un état imparfait à un état parfait ; par conséquent le Fils de Dieu change d'état. Il passe manifestement de limparfait au parfait; qui est, non par conséquence, mais précisément et selon la définition ce qu'on appelle changer.
Et remarquez que son état imparfait est celui où il étoit mis par sa naissance éternelle : c'est cet état qu'on regarde comme imparfait à comparaison de celui où il est élevé dans le temps et au commencement du monde. Dieu donc dans l'éternité a engendré un Fils imparfait, qui a aequis sa perfection avec le temps. Si ce n'est pas là blasphémer en termes formels contre le Père et le Fils, je ne sais plus ce que c'est.
Enfin c'est trop disputer ; et il n'y a qu'à répéter au ministre ce qu'il écrivoiten 1689, que «les anciens représentoient Dieu comme muable et divisible, changeant ce germe de son Fils en une per-
1 Tab., lett. VI, p. 259. — ? D. 259.