PARTIE III, N. CXVI
quelle merveille que nous changions, et que nos propres Confessions de foi n'aient rien de fixe? Mais la conséquence va bien plus loin. On voit l’état présent de la Réforme, et la pente de ses églises prétendues, qui ont pour fondement qu'il n'y a rien de vivant ni de parlant sur la terre, à quoi on doive s'assujettir en matière de religion. Le socinianisme s'y déborde comme un torrent sous le nom de tolérance ; les mystères s'en vont les uns aprés les autres; la foi s'éteint, la raison humaine en prend la place, et on y tombe à grands flots dans lindifférence des religions. Il n'y a qu'à écouter sur cela M. Jurieu , et le synode de Roterdam : on en a vu les actes et les témoignages : on en voudroit revenir à retenir les esprits par l'autorité, et on ne trouve que celle des princes qu'on puisse opposer à ce torrent ; ce qui n'est bon qu'à tenir peut-étre les angues un peu plus captives, et à faire couver sous la cendre un feu qui éclatera en son temps avec plus de force. Si ce parti d'indifférens prévaut parmi vous, et que ce torrent vous emporte, vous n'aurez qu'à nous dire encore : Quelle merveille que l'on varie parmi nous? nous m'étions pas infaillibles. Ceux-là méme qui tâchent de vous redresser varient d'une manière pitoyable. Dès que M. Jurieu entreprend de justifier les variations, et d'en montrer dans l'Eglise, le voilà visiblement emporté lui-même de l'esprit de variation et de vertige : l'immutabilité de Dieu, l'égalité des Personnes ne tient plus; la foi de Nicée vacille, les fondemens de la religion sont écroulés ; l'antiquité la plus pure ne les a pas connus: le ministre ne laisse rien en son entier, et tout fourmille d'erreurs dans ses écrits. Il trouve des exceptions à l'Evangile : la Réforme n'a plus de ressources que dans l'autorité des princes, et M. Jurieu veut la contraindre à les reconnoitre pour chefs également maîtres de la religion et de l'Etat. Malgré ces nouveautés et ces erreurs, tous les synodes se taisent devant lui. Qui sait si ses sentimens ne prévaudront pas, ou siles tolérans, mal attaqués par un homme qui n'a ni principes ni suite dans ses discours, ne prendront pas le dessus? N'importe, et quoi qu'il en arrive, il n'y aura qu'à nous dire : Nous n'étions pas infaillibles. Mais cela méme, c'est avouer en d'autres termes, que si on ne connoit point d'Eglise infaillible,
on est exposé à changer sans fin, saus pouvoir trouver d'autre repos que celui de l'indifférence des religions. C'est ce qu'on avoit prévu qui arriveroit à la Réforme : cent preuves invincibles le démontroient ; et nous avons maintenant pour nous la plus claire comme Ja plus forte de toutes les preuves, c'est-à-dire l'expérience. Que si ces variations et cette légéreté vous paroissent la suite inévitable de la doctrine qui ne connoit point l'Eglise pour infaillible, et qu'il n'y ait point de milieu entre tourner à tout vent, ets'appuyer sur l'autorité des décisions ecclésiastiques, comme sur une pierre inébranlable, on voit où est le salut du christianisme. Je n'ai done plus rien à dire. Que M. Jurieu réplique ou se taise, je garderai également le silence. Assez de gens le réfuteront dans son parti, si on y laisse la liberté de le faire; et il ne sera pas longtemps sans se réfuter lui-même. Que dirois-je donc àun homme à qui la foiblesse de sa cause, autant que son ardente imagination, ne fournit que des idées qui s'effacent les unes les autres? Qu'il dogmatise done, à la bonne heure, et qu'il prophétise tant qu'il lui plaira ; je laisserai réfuter ses prophéties au temps, et sa doctrine à lui-méme, et il ne me restera qu'à prier Dieu qu'il ouvre les yeux aux protestans, pour voir ce signe d'erreur qu'il élève au milieu d'eux, dansl'instabilité de leur doctrine.
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En attendant le livre de M. Papin (*), que ses infirmités continues retardent depuis si longtemps, le lecteur sera bien aise de voir les extraits des lettres de M. Burnet, que j'ai promis !, et en
1 Ci-dessus, n. 112.
(*) La Tolérance des-protestans et l'autorité de l'Eglise, imprimée en 1692. M. Papin mourut en 1709, dans le temps qu'il préparoit une seconde édition de cet ouvrage, que le P. Pajon, prêtre de l'Oratoire, son cousin, et fils du cèlèbre ministre Pajon, publia depuis avec quelques autres de ses ouvrages. (Note de Leroi).
même temps de savoir à quelle occasion elles ont été écrites. Ce jeune ministre, célèbre dans son parti, pour son esprit et pour son savoir, comme il paroît par le témoignage que lui rend M. Jurieu, et protestant de très-bonne foi, s’il en fut jamais, a toujours cru, comme il est vrai, que le principe fondamental de la religion protestante étoit de ne reconnoitre sur la terre aucune autorité que celle de l'Ecriture en général, sans se croire astreint à aucune tradition, interprétation, détermination de l'Eglise, soit ancienne, soit moderne : voilà son principe, ou plutót celui de la religion où il avoit été élevé. Zélé qu'il étoit pour son parti, il se retira comme les autres, depuis la révocation de l'édit de Nantes : et après avoir été fait prêtre de l'église anglicane protestante, avec toutes sortes de bons témoignages, il exerça son ministère avec beaucoup de réputation dans quelques villes des plus célèbres du Nord. Le caractère de son esprit est d’être suivi, et de pousser un principe dans toutes ses conséquences. Celui de ne reconnoitre aucune autorité sur la terre, lui tenoit autant au cœur que la religion qu'il professoit; parce que c'en est le fondement, et à vrai dire, ce.qui la distingue de la foi romaine. Plus il suivoit ce principe, plusil sentoit que, ni les décisions des synodes, ni les Confessions de foi, ni enfin ce qu'on appeloit dans le parti la Tradi- (ive des églises protestantes, n'étolent un principe suffisant pour le déterminer : au contraire, l'autorité qu'il voyoit qu'on vouloit donner à toutes ces choses, contre les vrais principes de la Réforme, lui paroissoit, comme elle étoit selon ses principes, un joug tout à fait humain, qu'on imposoit aux consciences, et un vrai retour au papisme. En cet état, on voit bien qu'il devoit devenir fort tolérant : il s'enfoncoit insensiblement dans la tolérance où les principes de sa religion le conduisoient; et il est vrai qu'ils le-mettoient beaucoup au large : car il ne connoissoit pas ce joug salutaire que l'autorité de l'Eglise impose à notre raison chancelante par elle-méme, et la Réforme lui avoit appris àle regarder comme une tyrannie. ll est toujours demeuré fort persuadé de la divinité de Jésus-Christ, et par là trés-éloigné des sociniens.
Mais comme il ne s'en éloignoit que par des raisonnemens qu'il faisoit en son esprit sur l'Ecriture, et qu'il voyoit que les autres
en faisoient de tout contraires, sans qu'aucune autorité qui füt sur la terre, püt déterminer les esprits d'un côté plutôt que de lautre, il ne voyoit point par quel endroit il pouvoit les condamner ni les exclure du salut, non plus que les autres sectes du christianisme. Alors donc il composa le petit livre De la Foi réduite à ses justes bornes, où il est vrai qu'il donne à pleines voiles dans la tolérance universelle. Le reste de son histoire n'est pas de ce lieu, non plus que le fameux démé!é qu'il eut avec M. Jurieu, sur la matière de la grace. M. Papin suivoit la doctrine de son oncle, M. Pajon: et bon protestant qu'il étoit, il n'avoit pas eru que lautorité du synode d'Anjou füt suffisante pour l'en détourner. En un mot, il donnoit tout au raisonnement, et il n'avoit rien alors qui püt l'empêcher d'ouvrir une vaste carrière à ses sentimens, ni de jouir du charme décevant qui aecompagne naturellement cette liberté. Ce qu'il y avoit pour lui de plus dangereux, c’est qu'il trouvoit les plus beaux esprits de la Réforme, et entre autres M. Burnet, dans la méme opinion, comme on le va voir par les extraits de ses lettres. Il alloit donc devant lui dans le chemin de la tolérance , sans que rien le püt retenir, jusqu'à ce qu'ayant apereu que le principe de la Réforme, qui le forcoit à tolérer les sociniens, ennemis de la divinité de Jésus-Christ, le poussoit encore plus loin, et qu'il falloit nécessairement étendre la tolérance au delà des bornes du christianisme, c'est-à-dire, mettre le salut hors de Jésus-Christ, et tolérer toute religion, ce qui étoit, à dire le vrai, n'en avoir aucune ; à la vue de cet abime, saisi de frayeur, il fit un pas en arrière. Il se mit à envisager la sainte et inévitable autorité de l'Eglise catholique, il crut, il se convertit : et maintenant il produit les lettres de M. Burnet, en témoignage aux protestans que s'il est tombé dans l'erreur de l'indifférence, jusqu'à l'excés qu'on a vu, il y a été conduit par leur principe, et confirmé par l'approbation de leurs plus célèbres docteurs. Il produiroit aisément beaucoup d'autres lettres de ses amis, que j'ai vues en original; mais il ne veut point leur faire de peine, ni les exposer à la redoutable colére de M. Jurieu : assuré, comme j'ai dit, que M. Burnet ne le craint pas, et d'ailleurs, ce docteur s'étant déclaré pour la tolérance, aussi haute-
ment qu'on l'a pu voir *, ce n'est pas trahir un secret, que d'exposer ses sentimens aux yeux du public. Voici donc ce qu'il a écrit sur le livre De la, Foi réduite à ses justes bornes.
De la lettre écrite à La Haye le 3 septembre 1687.
Enfin je vous souhaite toute sorte de bonheur, mon cher ami. Pour votre antagoniste (M. Jurieu), je ne doute pas qu'il fera tout ce qu'il pourra pour vous nuire; mais j'espére que ce sera sans effet. J'ai vu le livret dont vous parlez (La Fo? réduite à ses justes bornes), et je demeure d'aecord pour le gros, quoiqu'il y a quelque chose que peutêtre j'aurois rayé, si on m'avoit consulté avant l'impression; car il faut éviter de donner des prises à ceux qui les cherchent. Encore une fois, je vous souhaite un bon voyage et toutes sortes de prospérités, et m'assure que vous vous souviendrez quelquefois de celui qui est, sans cérémonie et avec beaucoup de sincérité,
Tout à vous, G. BURNET.
M. Papin lui ayant envoyé le discours de Strimésius, si déclaré pour l'indifférence, comme on l'a pu voir ci-dessus, M. Burnet lui fit cette réponse.
De la lettre écrite à La Haye le 271 avril 1688.
J'ai vu avec beaucoup de plaisir que M. Strimésius a porté les principes de la tolérance chrétienne fort loin, ce qui lui attirera peut-être la censure de tous les rigides : mais nous verrons comme il sera ap-
. puyé; car c'est un pas trés-digne d'un bon chrétien et d'un grand théologien , qu'il vient de faire, et vous avez raison de dire qu'il a porté la tolérance plus loin que n'a fait votre livre, etc.
Tout à vous, BURNET.
- Je ne erois pas que personne en demande davantage sur ce sujet. Au reste quand M. Jurieu me reproche, dans le libelle qu'il a écrit contre M. Papin, que je n'ai pas fait abjurer à ce ministre son socinianisme, ni son pélagianisme, il ne songe pas que le Symbole de Nicée est à la téte de la Profession de foi des catholiques, et qu'on y reçoit expressément la doctrine de la session vi du concile de Trente, où le socinianisme et le semi-pélagianisme sont de nouveau frappés d’anathème.
1 Ci-dessus, n. 112, TOM. XVIe 16