‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 22 sur 403 · PARTIE I, ART. V, N. XXVIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, ART. V, N. XXVIII

ment et réelement inégal d'une inégalité proprement dite et d'une inégalité de perfection, puisqu'il n'est pas éternel en tout comme le Pére. Il continue : « En troisiéme lieu l'inégalité se trouvoit à l'égard des opérations; car les anciens croyoient que Dieu se servoit de son Verbe et de son Fils comme de ses ministres. »Leur opération n'est donc pas une, puisque celle du Père et celle du Fils sont inégales, et que la seconde est ministérielle. « Enfin, en quatriéme lieu, ils ont mis cette différence entre le Pére et les autres deux Personnes , qu'elles ont esté produites librement : en sorte que le Fils etle Saint-Esprit sont des estres nécessaires comme Dieu à l'égard de leur substance et de l'estre coéternel et enveloppé qu'ils avoient en Dieu; mais à l'égard de cette maniere d'estre développé, Dieu les a produits librement, comme il a produit les créatures. » Selon cette supposition, il y a quelque chose en Dieu qui n'est pas digne de Dieu, puisque Dieu s'en peut passer, comme il se peut passer des créatures. Telle est la théologie que le ministre appelle bizarre, mais en méme temps invincible, puisqu'il n'y a pas moyen de la réfuter, encore moins de la condamner et de lui refuser de la tolérance.

Il ne veut pas que nous disions que c'est là parmi les chrétiens un prodige de doctrine, une impiété , un blasphéme, qui par l'inégalité de la perfection introduit l'inégalité dans l'adoration des trois Personnes. Je l'appelle encore ici à sa propre Confession de foi, où il est expressément porté que toutes les trois Personnes « sont d'une méme essence, éternité, puissance et égalité !. » Cet article n’est-il pas de ceux qu'on appelle fondamentaux , et qui ont toujours été crus? Coníment donc en at-il pu óter la foi aux trois premiers siècles de l'Eglise?

Il s’imagine sauver tout cela par les souplesses de son esprit ; et il eroit avoir résolu la difficulté, en disant que cette inégalité ne suppose pas «la diversité de substance ?. » Mais en quoi donc sera linégalité? Dans des accidens, des qualités, des manières d'étre, et en un mot dans quelques choses survenues à l'Etre divin? En sommes-nous réduits à reconnoitre en Dieu de telles choses, et à nier la parfaite simplicité de son être ? L'inégalité

1 Art. vi. — ? P. 264.

Que le ministre renverse

sa propre Confession

de foi.

Que selon lui l'mégalité de trois Personnes divines ne peut ètre réfutée p.r l'Ecriture.

Que, se-

sera donc peut-être dans les propriétés personnelles , et ce sera quelque chose de plus d’être Père que d’être Fils ou Saint-Esprit? Où est la foi de la Trinité, si cela est? Que le ministre nous dise si l'égalité reconnue dans sa propre Confession de foi n'est pas une égalité en tout et partout, et si cette égalité n'est pas un des fondemens de la religion et de ceux qui ont toujours été crus dans l'Eglise ? Ce n'est donc pas secourir, mais achever d'abimer l'Eglise des trois premiers siècles, si en lui faisant admettre une véritable inégalité entre les Personnes divines, on ne trouve d'autre excuse à son erreur que de lui faire penser que cette inégalité n'est pas dans la méme substance.

Mais poussons encore plus loin le ministre, et demandons-lui si celte erreur de l'ancienne Eglise n'est pas du nombre de celles qu'on ne peut pas réfuter, selon lui, par l'Ecriture? Sans doute elle est de ce nombre ; car nous avons vu que cette inégalité est fondée sur cette double naissance et sur ce que le Fils, quoique éternel , ne l'est pas en tout comme son Père : d’où il s'ensuit qu'à cet égard il lui cède en perfection : et c'est pourquoi le ministre avoue, non-seulement que l'Eglise des trois premiers siècles a dit que les Personnes étoient inégales, mais encore « qu'elle l'a dü dire » selon ces principes invincibles et irréfutables qu'il reconnoit. Mais si cela est, il faut donc encore affoiblir, comme tous les autres passages, celui où saint Paul a dit que le Fils de Dieu «n'a point réputé rapine d'être égal à Dieu ! : » et il faudra expliquer égal à Dieu en son essence , mais non pas dans sa personne; égal à Dieu dans le fond de l’Etre divin, mais non pas dans toutes ses suites. Il sera donc permis de dire encore; sans crainte d’être réfuté ; que le Fils est inégal en opération et en perfection à son Père ; et tellement permis, que le ministre qui ne peut donner de bornes à ses erreurs, nous dira bientót que cette inégalité a été plutót approuvée que condamnée dans le concile de Nicée. En vérité c'en est trop; et on ne sait plus que penser d'un homme que ni la raison, ni l'autorité, ni sa propre Confession de foi ne peuvent retenir. :

Il seroit donc temps d'ouvrir les yeux à de si étranges égare-

1 Philip., 11, 6.

PARTIE 1, ART. V; N. XXX. 33 mens de votre ministre; et au lieu de lui permettre de pousser à 1» an-

bout les principes pleins d'ignoranee et d'impiété qu'il attribue à md l'ancienne Eglise, il faudroit entendre au contraire que l'inégalité d'origine improprement dite et dans la facon de parler, est la seule qu'on point di puisse souffrir en Dieu : encore est-il bien certain que les Pères E ne se servoient pas de ce terme, que l'expresse condamnation de «ines. saint Paul auroit rendu odieux et insoutenable. Que s'ils parlent d'une manière qui semble quelquefois viser là, le dénouement

y est naturel. Qui met la bonté de Dieu en un certain sens et à notre maniere d'entendre au-dessus de ses autres attributs, comme David a mis «ses miséricordes au-dessus de tous ses ouvrages, »

parle bien en quelque facon par rapport à nous, mais non pas en

toute rigueur. Ainsi l'inégalité que quelques Péres auront semblé mettre dans la facon de parler entre les Personnes divines, à cause

de leur origine et de leur ordre, qui est la première raison que le ministre nous a alléguée , est supportable en ce sens, puisque le

Père est et sera toujours le premier, le Fils toujours le second et

le Saint-Esprit toujours le troisième. Mais parce que cet ordre, quoique immuable, n'emporte point d'inégalité de perfection ni

de culte, saint Clément d'Alexandrie le change dans cette belle hymne qu'il adresse au Fils de Dieu, puisqu'il dit : « Louange et action de graces au Père et au Fils, au Fils et au Père ? : » ce qu'il

fait exprés pour nous marquer que si cet ordre est toujours fixe

entre les Personnes à raison de leur origine, il est indifférent à le regarder par rapport à leur perfection et à leur culte : et c'est pourquoi il avoit dit un peu au-dessus: « Père, qui êtes le conduc-

teur d'Israël : Fils et Père, qui n'étes tous deux qu'une méme chose : Seigneur, » et non pas Seigneurs, pour nous faire entendre dans les Personnes divines une même perfection, un même empire et un méme culte. Au reste ces sortes d'inégalités que l'on trouve en Dieu dans notre foible et imparfaite manière de nous exprimer, soit entre ses attributs, ou méme entre les Personnes divines, sont tellement compensées par d'autres endroits, qu'à lafin tout se trouve égal. Qu'il y ait, si vous voulez, dans le nom de Père quelque chose de plus majestueux que dans celui de Fils ; ce qui

! Psal. CXLIV, 9. — ? Pædag., 11, cap. ult., in fine. TOM. XVI. 3

En quel sens le Fils de Dieu est la sagesse et la rai-

son de son Père, et que ce sens exclut l'inégalité,

a fait que saint Athanase et les autres n'ont pas craint d'entendre du Verbe même selon la génération éternelle ces paroles : « Mon Père est plus grand que moi! : » mais il y a d’autres côtés, c'est-àdire, d'autres manières d'entendre ou d'envisager la méme vérité, où l'égalité se répare. L'autorité de principe, comme l'appelle saint Augustin ?, semble attribuer au Père quelque chose de principal et en quelque sorte plus grand : mais si l’on regarde le Fils comme la Sagesse du Père, le Père sera-t-il plus grand que sa Sagesse, que sa Raison, que son Verbe et son éternelle Pensée? Et tout ce qui est en Dieu n'est-il pas égal, puisque tout ce qui est en Dieu est Dieu ; et que s'il y avoit quelque chose en Dieu qui füt moindre que Dieu méme, il corromproit la perfection et la pureté de son être ?

Je sais qu'il ne faut pas croire que le Père tire sa sagesse du Fils, ou qu'il n'y ait de sagesse en Dieu que celle qui prend naissance éternellement dans son sein : au contraire cette sagesse engendrée, comme l’appellent les Pères, ne naitroit pas dans le sein de Dieu , s'il n'y avoit primitivement dans la nature divine une sagesse infinie, d’où vient par surabondance la sagesse qui estle Fils de Dieu ; car nous-mémes nous ne formons dans notre esprit nos raisonnemens et nos pensées, ou ces paroles cacheés et intérieures par lesquelles nous nous parlons à nous-mémes, de nous-mémes et de toutes choses, qu'à cause qu'il y a en nous une raison primitive et un principe d'intelligence, d’où naissent continuellement et inépuisablement toutes nos pensées. A plus forte raison faut-il croire en Dieu une intelligence primitive et essentielle, qui résidant dans le Pére comme dans la source, fait continuellement et inépuisablement naitre dans son sein son Verbe qui est son Fils, sa pensée éternellement subsistante, qui pour la méme raison est aussi trés-bien appelée son intelligence et sa sagesse. C'est là du moins l'idée la moins imparfaite que nous pouvons nous former après les saints Pères et après l'Ecriture même , de la génération du Fils de Dieu. Mais en méme temps cette pensée et cette parole intérieure concue dans l'esprit de Dieu, qui fait son perpétuel et inséparable entretien, ne peut lui étre inégale, puisqu'elle le comprend tout entier et embrasse en

1 Joan., XIV, 28. — ? Tract., XXXI, i2 Joan., n. 4 et seq.

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