CHAPITRE IV
Mépris de Luther et des premiers réformateurs, pour les défenseurs
Aprés qu'on les eut exterminés, leur mémoire étoit si fort détestée, que Luther au commencement n'en parloit jamais qu'avec horreur. Aussi méprisoit-il souverainement Carlostad et tous ceux qui regardoient la communion sous une ou sous deux espèces comme une affaire importante. C'est alors qu'il écrivit la lettre à Cuttolius, que M. de la Roque n'a pas voulu trouver dans ses œuvres, où il range la communion sous les deux espèces parmi les choses de néant‘, et condamnoit Carlostad, qui mettoit la réformation dans ces bagatelles.
Et il tenoit tellement l'une et l'autre de ces communions pour indifférentes, qu'il a écrit ces paroles, que je veux bien ici représenter selon la traduction de M. de la Roque, puisqu'il accuse la mienne de n'étre pas exacte : «Si un concile par hasard ordonnoit ou permettoit de sa propre autorité les deux espèces, nous ne les voudrions pas prendre; mais alors en dépit du concile et de son ordonnance, nous n'en prendrions qu'une, ou ne prendrions ni l'une ni l'autre, et maudirions ceux qui prendroient les deux par l'autorité d'un tel concile ou d'un tel décret ?. » M. de la Roque cherche quelque exeuse à ce discours emporté, en disant que l'intention de Luther étoit seulement de montrer qu'on ne devoit rien faire en cette occasion par l'autorité du concile; mais par celle de Jésus-Christ. Qu'on le prenne comme on voudra; nous voyons toujours assez que Luther tenoit pour indifférent de prendre une espèce ou deux, ou pas une, tant il avoit de dévotion pour ce mystère céleste. Un docteur allemand a cru depuis peu dire quelque chose, en répondant que Luther ne parloit pas selon son sentiment en traitant ces communions comme indiffé-
1 Tom. II, ep. Lm, ad Gasp. Cuttol. — ? Luth., De reform. Miss.; La Roque, p. 278.
rentes; mais qu'il raisonnoit seulement dans la présupposition qu'on les tint pour telles, selon l'institution de Jésus-Christ, et que cependant le concile en voulüt faire un culte nécessaire’. Mais où aller chercher ce cas? Quelqu'un s'étoit-il avisé de dire parmi les chrétiens, qu'il peut étre indifférent de prendre ou de ne prendre pas la communion, ou de ne la prendre ni sous une ni sous deux espéces? Et quand est-ce qu'il faut déférer à l'autorité d'un concile et de toute l'unité chrétienne, si ce n'est du moins dans les choses indifférentes? Que s'il est nécessaire d'y déférer, peuton faire que l’obéissance qu'on rend à l'Eglise pour l'amour de Dieu, ne soit pas un honneur rendu à lui-méme? On voit donc manifestement que j'ai eu raison de conclure de ces paroles, que «si Luther et les siens se sont dans la suite tant opiniâtrés aux deux espèces, c’est plutôt par esprit de contradiction que par un sérieux raisonnement ?. »
M. de la Roque n'a pas voulu voir l'indifférence de la communion sous une ou deux espèces dans les Lieux communs de Mélanchthon?. Elle y étoit néanmoins, quand Luther approuva ce livre, au titre de l'abrogation de la loi“. Les luthériens, et nonseulement Calixte, mais les autres qui l'ont vue comme nous, ne l'ont pas niée. On l'y voit encore dans beaucoup d'éditions ; et si on l'a ótée dans quelques autres, c'est assez qu'on ait vu la premiére pente et l'impression que faisoit naturellement sur les esprits l'autorité de l'Eglise et l'ancienne tradition.
Notre ministre demeure d'accord que Luther, en 1528, dans la visite de Saxe, laisse la liberté de ne prendre qu'une seule espèce. Il ne falloit pas oublier ce que j'avois mis en fait *, qu'il continua de laisser cette liberté en 1533, quinze ans aprés qu'il se fut érigé en réformateur. M. de la Roque veut que nous disions que c'étoit une tolérance, en faveur de ceux « qui ne pouvoient pas se défaire tout d'un coup de tous les préjugés dont ils avoient été imbus dans la communion de Rome; si bien que leur infirmité leur tenoit lieu d'une invincible nécessité.» Ce ministre ne s'apercoit
1 pfeiff., Act. rer. amot., part. IV, q. 1i, p. 215. — ? Traité de la Commun., 1I part., n. 7, p. 333.— * La Roq., p. 281.— ^ Melanchth., Loc. Comm., titul. de abrog. legis.— 5 La Roq., p. 383.— 9 Traité de la Commun., lI part., n. 7, p. 334,