PARTIE II, CHAPITRE IX
d’autres étoient obligés de prendre la fuite; et il faut n’avoir guère lu les Actes des martyrs pour n’y avoir pas remarqué que, dans l'ardeur des persécutions, les chrétiens étoient contraints de se sauver dans les bois et dans les déserts. Nous voyons que dés le temps de saint Paul, « ils erroient dans les solitudes, dans les montagnes désertes, dans les antres et dans les cavernes de la terre !.» Les voilà done dans le cas des solitaires ; et là communion sous üne espèce ne leur devoit pas être déniée, comme ils la pouvoient avoir, c’est-à-dire sous la seule espèce du pain. En général l'Eglise vouloit rendre la communion facile à tous les fidèles; et lorsque les assemblées étoient difficiles, elle leur donnoit le pain consaeré qu'ils pouvoient facilement garder. Il ne faut donc point iet s’imaginer de différence entre la réserve de l'Eucharistie qu'on faisoit dans la solitude, et celle que pratiquoient les autres chrétiens. Aussi voyons-nous que dans l'une et dans l'autre réserve, il n'est parlé que du corps. Je ferai voir tout à l'heure à ces Messieurs, qui s'imaginoient avoir tant d'exemples de la réserve du sang, qu'il n'y en a pas un seul qui regarde le point dont il s'agit. En attendant nous remarquerons que Tertullien, qui en toute autre occasion a coutume, comme les autres Pères, de nommer ensemble le corps et le sang, quand il s'agit de la réserve ne nomme plus que le corps: « Quand on a pris, dit-il, et qu'on a réservé le corps du Seigneur. » Le prendre dans cet endroit, c'est le prendre dans sa main selon la coutume, pour ensuite l'emporter dans sa maison. Le méme Tertullien, qui n'a nommé que le corps en parlant de ce qu'on réserve de l'Eucharistie, quand il parle «de ce qu'on en goüte et de ce qu'on en prend tous les jours avant toute autre nourriture, » ne nomme semblablement que le pain seul. Tout le monde sait ce passage du livre qu'il écrit à sa femme, pour la détourner d'épouser jamais un paien, à qui les mystères. des chrétiens, qu'elle ne pourroit lui cacher, la rendroient bientôt suspecte..« Quoi! dit-il, il ne saura pas ce que vous prenez tous les jours, avant toute autre nourriture; et s'il découvre que c'est du pain, il ne croira pas que c'est un pain tel qu'on dit que nous le prenons, c'est-à-dire (du pain trempé dans » 51 Hebr.; x1, 38.
le sang de quelque enfant)? Lui qui ne saura pas la raison de ce que vous faites, regardera-t-il votre action comme quelque chose d'innocent, et ne croira-t-il pas que c'est aussitót du poison que du pain?» Si cette femme eût eu à cacher le vin avec le pain sacré, c'eüt été pour elle un nouvel embarras, que Tertullien n'eüt pas manqué d'exagérer. L'odeur méme du vin l'auroit découverte en ce temps, où c'étoit la coutume de ne manger ni ne boire le matin. On reconnoissoit les chrétiens à cette marque. L'auteur de la seconde Réponse en convient dans les remarques qu'il fait sur une lettre de saint Cyprien?. Nous apprenons dans cette lettre que la peur de sentir le vin, et par là d'étre découverts, en obligeoit quelques-uns à n'offrir que de l'eau seule dans le sacrifice qui se faisoit le matin. Combien plus une femme auroit-elle eu à craindre d'un mari soupconneux ? Comment auroitelle satisfait à toutes les questions qu'il lui auroit faites sur le vin qu'elle prenoit dés le matin, et le poison qu'il la soupconnoit de mêler dans les choses qu'elle cachoit avec tant de soin ? N'eüt-il pas cru que ce poison lui étoit donné encore plus imperceptiblement dans une liqueur?
Nos adversaires veulent qu'en toutes rencontres nous nous contentions de leur synecdoque ; c'est-à-dire de la figure qui met la partie pour le tout, et le pain tout seul pour le pain et le vin ensemble. Je veux bien qu'on en use ainsi, quand il n'y a point de raisons particulières de nommer les deux parties; mais quand il faut relever des difficultés, et que la partie qu'on supprime en a de plus grandes que celle que l'on nomme, comme on le voit dans le passage de Tertullien, avec la permission de ces Messieurs, la synecdoque est impertinente. 1l ne faut donc pas, comme ils font, me railler agréablement sur l'aversion que je témoigne pour la synecdoque ; mais il faut dire que pour peu qu'on ait de goüt, on ne souffre pas que cette figure, non plus que les autres, soit employée sans choix et à tout propos. Je vois, par exemple, dans saint Cyprien une femme qui ouvre le coffre où l'on mettoit le saint corps du Seigneur, ou la chose sainte du Seigneur, ou de quelque autre manière qu'on voudra traduire, ce que ce Père
1 Lib. II ad Uxor., cap. v.— ? Anonyme, p. 282; Cypr., epist. rxii ad Cecil.