PARTIE II, CHAPITRE XIV
posée à réserver celle du vin s'en va en fumée. Voilà, dis-je, encore une fois, un raisonnement éblouissant. Les protestans triomphent , les catholiques sont en peine pour moi, et tel m'aura blâmé de n'avoir pas assez pris garde à ce que je disois, et d'avoir commis l'Eglise. Mais qu'ils cessent de s'inquiéter, ou pour la cause de l'Eglise , ou pour la mienne, s'ils ont eu assez de charité pour cela. Outre ces vingt ou trente exemples qu'on m'oppose, je suis prét à en fournir presque encore autant, et je n'en soutiendrai pas avec moins de force que ce que j'ai dit est exactement véritable.
En effet, en disant que la communion des malades se faisoit ordinairement sous une seule espèce, j'avois remarqué expressément, « que souvent on les leur portoit toutes deux,» et que c’étoit « lorsqu'on avoit à les communier dans des circonstances où ils pussent commodément recevoir les deux espèces sans être altérées en aucune sorte. » J'avois méme remarqué que le temps propre à les communier sous les deux espèces, étoit celui où on leur donnoit la communion environ au temps de la messe. J'en avois donné des exemples dans mon Traïté?, où on y peut voir la communion de Louis le Gros roi de France , que l'abbé Suger nous montre en effet comme faite sous les deux espèces ; mais il remarque expressément que « ce fut en sortant de dire la messe qu'on les apporta dévotement en procession dans la chambre du malade?; » et afin de ne rien omettre, je n'avois pas oublié la pratique assez ordinaire de dire la messe dans la maison du malade, quand on en avoit le loisir; et j'avois cité le Capitulaire d'Ahyton, évêque de Bâle, auteur du huitième siécle*, dont le chapitre xrv porte expressément : « Qu'on ne célébrera point la messe dans les maisons, si ce n'est dans la visite des malades. » De tout cela, j'avois conclu que lorsqu'on ne pouvoit pas dire la messe ni donner la communion aussitót aprés, et en un mot, lorsqu'on la donnoit par l'Eucharistie réservée, ce n'étoit que sous une espèce ; et enfin, ce qui étoit notre question , qu'on pouvoit bien porter la communion sous les deux espéces, mais que
1 Traité de la Commun., 1 part., n. 2, p. 204.— ? Ibid., p. 265. — ? Sug., in Vit. Lud. — * Spicileg., tom. IV, p. 695.
la coutume étoit de ne la garder que sous une. Si. ces Messieurs eussent pris garde à cette distinction, que j'avois si expressément marquée , ils se seroient épargné la peine de tant rapporter d'exemples ; car il est certain que tous ces exemples sont premierement, des exemples d'évéques, d'abbés, de prétres, de religieux , de princes, qui tous demeuroient dans des lieux où il y avoit des églises , ou chez qui il y avoit des oratoires, d’où après àvoir dit la messe, on leur pouvoit trés-commodément porter les deux espèces du sacrement : secondement, des exemples de Saints presque tous avertis d'en haut de leur mort prochaine, qui avoient par conséquent tout le loisir qu'ils souhaitoient, nonseulement d'entendre la messe et d'y communier, mais encore de la dire; et enfin de gens qui, accoutumés à la pénitence et à vaincre toutes les foiblesses du corps dans la plus grande extrémité, se trainoient , comme ils pouvoient, à l'église et aux autels, pour y offrir et y recevoir la Victime sainte. Quand on produiroit, je ne dis pas vingt ou trente, mais soixante et cent exemples de cette sorte , il nous resteroit encore tous ceux du simple peuple , tous ceux dont on n’écrit pas la vie, tous ceux qui étoient surpris par la violence du mal, tous ceux qui n’avoient pas le courage ou la force d’aller recevoir les mystères à l'église ou à la messe, ou qui n'avoient pas toujours la commodité ou le temps de la faire dire chez eux. En voilà plus qu'il n'en faut pour laisser en son entier la nécessité de la réserve et la communion ordinaire des malades sous une espéce, et c'est aussi la seule chose que j'ai assurée.
Mais afin que ces Messieurs, ou ceux qu'ils auront persuadés par leurs discours puissent aisément se désabuser, repassons un peu sur les exemples rapportés par nos adversaires, de la communion des malades. L' Anonyme trouve le premier et le plus ancien de ces exemples chez «saint Justin, qui dit expressément ; qu'on portoit le pain et le vin de l'Eucharistie aux absens et aux malades !. » Il y ajoute les malades de son crü, et saint Justin ne parle que des absens. Mais enfin, quand on lui avouera que saint Justin a voulu comprendre les malades mémes sous le nom com-
! Anonyme. p. 117 5 Just., Apol., 1, n. 61.