PARTIE II, CHAPITRE XV
de les empêcher de faire étant malades, ce qu’ils faisoient tous les jours en bonne santé ?
Ainsi on ne peut plus disputer, avec la moindre apparence , de la réserve de l'Eucharistie pour les malades ; et toute la question qui pourroit rester, seroit à savoir si on la réservoit sous une espéce, ou sous deux. Mais encore, en vérité, ce ne seroit pas une question, si l'on bannissoit l'esprit de dispute. Peut-on , aprés les choses que nous avons vues, douter le moins du monde que dans la communion domestique la réserve ne se fit sous une seule espèce? Ne voit-on pas plus clair que le jour que mes adversaires, quelques efforts qu'ils fassent, ont senti qu'ils ne le pouvoient désavouer entierement ; et que M. de la Roque, qui en étoit convenu de bonne foi dans son Histoire de l'Eucharistie, ne le conteste maintenant que parce qu'il ne peut parer autrement le coup mortel que lui porte une coutume si universelle et si ancienne? Cependant s'ils veulent des preuves qui appartiennent en particulier à la communion des mourans, qu'ont-ils à dire à l'exemple de Sérapion ? Souvenons-nous qu'il étoit moribond, qu'il envoya demander l'Eucharistie par un jeune garcon , que le prétre, qui étoit malade, ne put venir. Que fit-il donc ? Voici le passage d'Eusébe, ou plutôt de saint Denys d'Alexandrie*, comme M. de la Roque le traduit ? : « Il donna à ce jeune garcon un peu de l'Eucharistie, qu'il lui ordonna de tremper, et de faire couler dans la bouche du vieillard. Le jeune homme estant de retour, le trempa, et en mesme temps le fit couler dans la bouche du malade, qui, l'ayant avalé peu à peu , rendit incontinent l'esprit. » Dieu lui avoit fait la grace de lui conserver la vie, afin qu'il ne mourüt pas sans avoir la consolation de communier. C'est un exemple du troisième siècle de l'Eglise , c'est-à-dire de l'un de ces siècles où nos adversaires confessent que la religion étoit si pure: c'est un exemple arrivé dans l'église d'Alexandrie , si docte et si bien disciplinée ; et loué par son évêque et encore par un évêque aussi éclairé et aussi saint que saint Denys d'Alexandrie : enfin, c'est un exemple rapporté par Eusébe comme approuvé de tout le monde, que personne en effet n'a jamais blàmé, que Dieu méme,
' Euseb., Hist. EccL., lib. VI, cap. XLIV.— ? Hist. de 'Euch., p. 1195 Rép., p. 94,
au rapport de saint Denys, a autorisé par un miracle. Je ne m'étonne pas que nos adversaires fassent les derniers efforts pour en éluder la force. Mais que ce qu'ils disent va paroitre pitoyable ! Ils ne voient point ici de difficulté. Ils trouvent étrange qu'on ne voie pas dans ce passage les deux espèces mélées'; et moi je ne comprends pas comment on a pu appliquer ce mélange à ce passage. Relisons encore une fois ce que dit saint Denys: « Le prêtre, dit-il, donnaau jeune garcon un peu de l'Eucharistie, » c'est-à-dire, selon ces Messieurs, « un peu des deux espèces : » poursuivons : « 11 lui commanda de le tremper. » Quoi? les deux espèces? quoi? méme le vin sacré , il le faisoit tremper dans une autre liqueur ? Achevons : « Quand le jeune homme fut de retour, il le trempa, » c'est ce peu de l'Eucharistie que le prêtre lui avoit donné , et dl le fit couler dans la bouche du vieillard. Fut-ce le pain et le vin qu'il trempa? Mais on ne trempe que le solide; par conséquent il n'a recu et il n'a donné que le solide. S'il S'agissoit du mélange des deux espèces également données au jeune garcon par le prêtre , il eût fallu parler autrement. Le prêtre eût dà ordonner à ce jeune homme, non pas de tremper tout ce qu'il lui donnoit , mais de le mêler l'un avec l'autre. Il paroit aussi que le jeune homme ne trouva que dans la maison, la liqueur où il devoit mouiller ce quilapportoit de chez le prétre. C'étoit done la seule partie solide qu'il en avoit apportée , comme M. Smith, quoique protestant, l'a entendu naturellement ; et loin que l'on puisse dire avec M. dela Roque, «qu'il n'avoit pas examiné avec assez de soin les paroles de ce témoignage ?, » c'est M. de la Roque lui-même qui en a changé le sens, et qui abuse trop visiblement de la foi publique.
Quand je le prie de nous montrer le moindre vestige du mélange des espèces, durant six cents ans dans l'Eglise grecque ou dans la latine, il n'en peut produire un seul exemple; et il laisse passer sans contredit ce que j'avance dans le Traité de la Communion ?, que cette distribution des deux espèces mélées ne paroit qu'au septième siècle, dans le concile de Brague *, où encore
1 La Roq., Rép., p. 96, 97 et suiv.; Anon,, p. 138. — ? La Roq., p. 96. — 3 Traité de la Commun., Y part. n. 2, p. 249. — + Conc. Brac. IV, can, 2, tom, V1, Conc., Labb., col, 5603 et seq.
PARTIE Il, CHAPITRE XV. 419 elle ne paroît que pour y être défendue, loin qu’on puisse présupposer que saint Denys d'Alexandrie, loué comme un grand canoniste par saint Basile *, l’ait approuvée au troisième siècle. Notre ministre se sauve d’un raisonnement si pressant, en distinguant ce qui se fait régulièrement d'avec qui se fait par condescendance et par une espèce de nécessité ?, Mais comme les premiers exemples approuvés qu’il ait ici allégués de cette condescendance, sont d’un concile de Tours, qu'il place lui-même vers la fin du neuvième siècle , d’un Æituel de la fin du dixième et du concile de Clermont à la fin du onzième *, je ne crois pas qu’on veuille expliquer la pratique du troisième siècle par une qui n’est approuvée au plus tôt que sur la fin du neuvième, six ou sept cents ans après, et dont on ne voit aucune mention dans tous les siècles précédens.
Il est vrai que dans un autre lieu de sa Réponse 5, il prétend avoir trouvé le mélange des deux espèces dans un saint Prosper 5, quel quil soit, auteur du cinquième ou sixième siècle. Mais il se trompe visiblement ; car cet auteur parle bien d'une partie du corps de Notre-Seigneur, qu'on donna trempée à une fille qui avoit de la peine à avaler; mais c'est autre chose de méler les deux espèces, autre chose de tremper le pain sacré dans une liqueur commune , comme on fit à Sérapion pour en faciliter le passage. Saint Prosper marque le premier, et ne parle nullement delautre; tellement qu'on peut dire sans hésiter, que mille ans durant il ne se trouve nul exemple approuvé xe deux symboles mélés dans la communion.
Que si l'on avoit recours à l'Eglise grecque, on n'y trouveroit pas mieux son compte, puisqu'encore que la communion par le mélange s'y soit universellement iutroduite, on ne voit pas que ce puisse être avant le neuvième siècle ; et il est constant par le canon cent unième du concile de C. P. n Trullo, c'est-à-dire dans le dóme du Palais-Royal, qu'on n'y songeoit seulement pas dans le septième, puisque chacun y prenoit encore le pain avec la main selon l'ancienne coutume ; de sorte que ce ministre, qui veut que
! Ep. ad Amphil. — ? La Roq., Rép., p. 99, 139. — ? [bid., p. 85, — * P. 85, — 5 p. 146. — 6 Prosp., de Dim. temp., cap. vi.
nous admettions le mélange des deux espèces dans la communion de Sérapion, n’en sauroit trouver aucun exemple, ni en Orient ni en Occident, ni pour les saints ni pour les malades, que plus de six cents aprés.
Quant à ce qu'il me prie à son tour de « lui indiquer quelque exemple de la communion d'un malade avant celui de Sérapion ‘,» compte-t-il done pour si peu de chose que dans le petit nombre d'écrits que nous avons des trois premiers siècles, il s'y trouve un exemple si authentique, avec l'approbation d'un aussi grand homme que saint Denys d'Alexandrie ? Un évéque aussi éclairé, aussi soigneux de la discipline, aura-t-il donné son approbation à une chose inouie et sans exemple dans l'Eglise ? Mais pourquoi exiger absolument la communion d'un malade sous une espèce avant ce temps ? La communion domestique, que M. de la Roque lui-même avant cette dernière dispute avoit reconnue de bonne foi sous une espéce, n'est-elle pas suffisante pour établir la tradition de l'Eglise? Et s'il faut absolument la communion d'un malade pour soutenir celle de Sérapion, la communion de saint Ambroise, qui est du siècle d’après, n'est-elle pas assez authentique ?